On dirait le Sud

Il y a quelque temps, j’ai lu un article du Monde sur les villes de l’arnaque en Asie du Sud-est aux mains de la mafia chinoise où des jeunes africains (et souvent africaines), attirés par des offres d’emplois attrayantes leur proposant de leur prêter de l’argent pour les faire venir en Asie, sont en fait livrés en esclavage à des gangs, tenus d’arnaquer des Occidentaux jusqu’au remboursement de leur dette.

Je ne suis pas très regardant sur Facebook et j’ai tendance à accepter toutes les invitations, dès lors que les profils ne sont pas des invitations sexuellement explicites.

L’invitation de Herman ne faisait pas vraiment partie de cette catégorie, mais m’a tout de même semblé un peu douteuse. Dans un moment de faiblesse, et peut-être aussi par curiosité, je l’ai tout de même acceptée.

La réaction n’a pas tardé et j’ai reçu rapidement des messages, d’abord en anglais, puis en français m’invitant à faire plus ample connaissance avec une jeune femme originaire de Singapour vivant à Paris.

On sait très bien que ce qui se cache derrière n’a rien avoir avec la façade, mais il est difficile d’avoir des certitudes.

C’est là que commence le combat derrière les ordinateurs. Tout est fait pour flatter, rassurer, pour dissiper les doutes, pour que celui-ci grossisse peu à peu, jusqu’à inverser la tendance et que l’interlocuteur piégé finisse par être convaincu qu’il s’adresse à une jeune asiatique en détresse en chair et en os qu’il va pouvoir rencontrer et secourir. Bien entendu, ça ne marche pas avec tout le monde, mais les personnes disposées à échanger avec des créatures virtuelles sont souvent à la recherche de quelque chose. Et de fait, j’étais seul chez moi hier soir.

Bref, je ne savais pas trop quoi faire avec Herman que j’avais déjà retiré de mes « amis » avant-hier, mais qui m’a envoyé hier une photo d’elle prétendument prise dans un café parisien. La bloquer ?

« Et si c’était vrai ? », comme dirait l’autre. Et si Herman existait vraiment, qu’elle était vraiment perdue dans Paris et qu’elle était à la recherche d’un chevalier servant ? Même si c’était le cas, il ne fallait pas qu’elle compte sur moi, je ne suis pas disponible. Mais cette histoire de réalité m’a perturbé. J’avais envie d’en avoir le cœur net.

Alors j’ai eu une idée. J’ai un peu réfléchi en mangeant ma polenta pour trouver comment j’allais m’y prendre et puis, après le dîner, je me suis lancé.

« Dimanche, je suis allé voir l’expo zombi au quai Branly, c’était super, ça m’a fait penser à cet article Petite philosophie du zombie – Azimut ».

Herman m’a parlé de « petit jeu », peut-être a-t-elle été surprise par la tournure soudainement joyeuse de mes propos. J’ai donc rajouté un peu de sauce pour tenter de la rassurer, mais il n’en a pas fallu beaucoup pour qu’elle tombe dans le panneau et finisse par aller voir l’article.

Je me suis alors rendu sur mon profil wordpress. Quelqu’un avait effectivement regardé « petite philosophie du zombie » et l’origine géographique de la consultation était sans surprise :

Thaïlande

Et voilà, il n’y avait plus aucun doute. Le rideau était tombé et j’ai alors pensé à un énorme openspace où des centaines de jeunes africaines tentaient de briser les cœurs d’Occidentaux plus ou moins fortunés avec l’espoir de rentrer un jour chez elles.

Je n’aiderai pas la personne qui se cache derrière Herman à rentrer à Nairobi ou je ne sais où. Elle trouvera un autre pigeon, mais cette vérité me laisse un goût amer. Presque envie de lui souhaiter bon courage.

Et puis j’ai pensé au « Sud global » dont les médias parlent tous les jours et dont on ne parlait pas il y a 10 ans. J’ai pensé à ces horreurs qui fleurissent malheureusement aussi en occident, mais qui poussent mieux dans des zones géographiques où les États et le droit sont des choses incertaines. Bref, ce « Sud global » m’est apparu bien sinistre. Peut-être serait-il caricatural de dire que le « sud-global » est un empire du crime organisé. Pas plus caricatural que l’« occident décadent » rongé par le wokisme de Poutine et Trump en tout cas.

Le monde d’aujourd’hui serait-il en quête de sens ? Quoi qu’il en soit, j’ai finalement décidé de bloquer Herman.

Edouard

Mort d’une extrême droite

Jean-Marie Le Pen était un personnage incontournable de la vie politique française des années 80 et 90. On le haïssait pour ses idées autant qu’on admirait son charisme. On ne ratait pas un débat télévisé avec Le Pen parce qu’on savait que ça allait être un spectacle. C’était un tribun, un show-man on dirait aujourd’hui.

S’il y a un point commun entre Jean-Marie Le Pen est Donald Trump, il est bien là, dans le charisme.

Pour le reste, Jean-Marie Le Pen s’inscrivait dans les idées d’une frange de la population française défigurée par la collaboration et la guerre d’Algérie. C’est un passé nauséabond qu’ont connu mes parents et qui était encore dans toutes les têtes en France au cours des décennies 80 et 90, mais dont la mémoire disparaît peu à peu. D’une certaine manière, même s’il n’est mort qu’en début de semaine, Jean-Marie Le Pen avait déjà fait son temps depuis un moment.

L’extrême droite aujourd’hui est toute autre, plus jeune avec des personnages comme Jordan Bardella et plus mondialisée avec des figures comme Donald Trump et Elon Musk.

Le racisme et l’antisémitisme n’ont malheureusement pas disparu, mais ils semblent moins affirmés, contrairement à l’islamophobie et les discours anti LGBT.

Il faudrait que les jeunes d’aujourd’hui visionnent les sketches des comiques des années 80 pour comprendre : il y avait un racisme et une homophobie ordinaires dont on n’avait pas vraiment conscience. Quant aux autres minorités sexuelles, on n’y pensait même pas.

Beaucoup de racisme aussi sur la couleur de peau dans les années 80. Aujourd’hui, peut-être l’effet Obama, sans doute aussi avec la mémoire du colonialisme qui s’éloigne, ça me semble très atténué.

Le vrai tabou, c’était l’antisémitisme, car la mémoire de la Shoah était profondément incrustée dans l’inconscient collectif. C’est sur ce terrain que Jean-Marie Le Pen a pu indigner la France entière avec « le détail » et « Durafour crématoire ». Les contours de l’antisémitisme sont plus flous aujourd’hui, largement brouillés par le conflit israélo-arabe. On ne risque plus un procès en antisémitisme en critiquant la politique de Netanyahou.  

Reste le débat autour des minorités sexuelles et du genre. C’est toute la question du wokisme, un mot très présent dans le discours de l’extrême droite. D’une certaine manière, c’est un progrès, cela veut dire qu’aujourd’hui, contrairement aux années 80, ces minorités sont reconnues et acceptées par une majorité de la population.

Et enfin, ce qui est nouveau, c’est le complotisme. Ça, c’est l’effet internet et celui des réseaux sociaux. Enfin, ce n’est pas complètement nouveau, le « protocole des sages de Sion » date de la fin du 19e siècle, mais internet permet de donner à ses croyances une ampleur inégalée.

Bref, les extrêmes droites passent et se ressemblent malheureusement un peu.

Edouard

Chacun cherche son woke

Je n’ai jamais très bien compris ce qu’était le wokisme. Une recherche outrancière de l’égalitarisme ? Peut-être. Demander aux enfants de choisir leur sexe, rebaptiser « dix petits nègres ». Je voyais bien de quoi il s’agissait, mais de là à définir un concept global…

Est-on forcément wokiste quand on se préoccupe du bien-être des minorités ou à partir d’un certain stade, seulement ? A ce moment, je suis peut-être wokiste pour certaines personnes et anti wokiste pour d’autres.

L’anti wokisme se focalise beaucoup sur les minorités sexuelles. Il semblerait dès lors qu’un wokiste, c’est une personne qui remet en question la norme sexuelle. Le wokisme bousculerait ainsi le rôle de l’homme blanc hétérosexuel et en bonne santé comme pivot naturel des sociétés humaines.

Et nous revoilà sur Vladimir torse nu sur son cheval, héraut de l’anti wokisme, pourfendant un occident dégénéré. Le wokisme serait donc associé à l’idée d’un ordre naturel menacé.

Je ne sais pas si la cérémonie d’ouverture des JO était woke, mais force est de constater qu’elle a fait peu de cas de l’homme blanc hétérosexuel en bonne santé. Chacun jugera, selon ces propres critères, si elle entre ou non dans la catégorie woke.

Passé la cérémonie d’ouverture, une nouvelle polémique aura permis aux anti wokistes de se faire à nouveau entendre. Je veux parler des interrogations concernant la participation de l’Algérienne Imane Khelif, aujourd’hui en finale, et de la Taïwanaise Liu Yu-Ting aux épreuves de boxe féminine.

La trace des Russes est une fois de plus perceptible dans cette histoire puisque l’International Boxing Association (IBA), qui avait initialement rejeté les candidatures de ces boxeuses, a été écarté à son tour par le Comité international olympique (CIO) du fait de sa proximité avec le géant russe Gazprom.

Les autorisations du CIO ont finalement permis à ces boxeuses de participer au JO, mais pas d’éteindre la polémique, comme on a pu le voir avec la réaction de la boxeuse italienne devant combattre Imane Khelif et déclarant forfait au bout de 45 secondes en refusant de lui serrer la main, soutenue par la présidente italienne d’extrême droite Giorgia Meloni, Elon Musk et J.K Rowling.

En l’occurrence, il n’y avait pourtant pas de dopage ou d’opération chirurgicale faisant de ces femmes des transgenres. Elles avaient toujours été des femmes, mais dotées d’un système hormonal naturel hors norme.

On en revient à la question de savoir si la société doit ou non accepter une nature hors norme. Et si l’objet du wokisme était seulement de remettre en question l’existence d’une norme naturelle ?

Edouard

Un antisémitisme peut en cacher un autre

Il y a 25 ans environ, je me souviens d’avoir eu une discussion avec la copine juive d’un de mes amis qui m’avait beaucoup énervé. Celle-ci, très engagée à gauche, soutenait que critiquer le gouvernement israélien était un acte antisémite. Pour moi, le gouvernement israélien, comme tous les gouvernements du monde, devait pouvoir être critiqué.

Le soutien indéfectible à Israël et l’engagement à gauche n’étaient pas du tout incompatibles à la fin des années 90. La vie politique française était encore organisée sur le schéma qui avait commencé à se mettre en place avec l’affaire Dreyfus, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Être antisémite, c’était être de droite et plutôt d’extrême droite. C’était d’ailleurs l’un des marqueurs principaux de l’appartenance à l’extrême droite.

La collaboration pendant la Deuxième Guerre mondiale a creusé ce clivage. Jean-Marie Le Pen, connu pour ses nombreux dérapages antisémites allant du « détail » à « Durafour crématoire », l’a, à sa manière, perpétué.

J’ai donc été surpris et choqué, comme beaucoup, par le soutien de Serge Klarsfeld, le chasseur de nazis, au rassemblement national. Je ne comprends toujours pas les raisons profondes de ce choix, mais deux phénomènes peuvent l’expliquer en partie :

– D’une part la forte présence du conflit israélo-palestinien dans le discours de LFI, qui s’est fait le fer de lance de la contestation musulmane en France ;

– D’autre part, les efforts importants fournis par le RN pour masquer son ADN. Dernièrement, on a beaucoup parlé de la participation du RN contre la marche contre l’antisémitisme. Le retrait de la candidature de Joseph Martin, candidat RN dans le Morbihan, le 19 juin, après la diffusion d’un tweet antisémite, est à ce titre significatif. Cet acte témoigne de la volonté du RN d’afficher un « zéro tolérance » en matière d’antisémitisme, mais aussi que celui-ci persiste au sein du parti.

Donc, pour moi, il n’y a pas de glissement de l’antisémitisme de la droite vers la gauche, mais il s’agit de deux choses différentes.

Au RN, je ne veux pas croire à la disparition totale de l’antisémitisme même si les cadres font ce qu’ils peuvent pour effacer toutes traces de cet antisémitisme ordinaire hérité du XIXe siècle et qui sera exploité par les nazis.

L’antisémitisme de LFI se polarise essentiellement autour de la question palestinienne. Aujourd’hui, la politique de Benyamin Netanyahou est largement contestée au niveau international et je pense que les personnes qui la contestent ne risquent plus un procès en antisémitisme. Je ne dis pas que la résolution du conflit israélo-arabe avec, par exemple, la création d’un État palestinien ferait disparaître toute trace d’antisémitisme chez LFI, mais il atténuerait certainement sa présence.

Bref, tout ça pour dire qu’aujourd’hui, l’antisémitisme n’est plus un marqueur déterminant du clivage « gauche-droite » et je dois dire qu’entre ces deux formes d’antisémitisme, ce n’est pas celle de LFI qui me semble la plus inquiétante. Si ce phénomène renforce un clivage, c’est au sein de la communauté juive.

Edouard

Je suis devenu le parent de mes parents

Les premiers symptômes d’une maladie neurodégénérative sont apparus chez Nadine Valinduck à l’âge de 50 ans. Son fils, Vincent Valinduck, médecin généraliste et chroniqueur à Télématin, évoque l’aide qu’il a apportée à sa mère pendant 14 ans, jusqu’à son décès. 

Cette histoire est celle d’un engagement total, mettant en jeu la santé physique et mentale du chroniqueur. C’est en définitive une histoire vieille comme le monde à laquelle tout le monde est malheureusement un jour confronté : le vieillissement des parents.

Cette histoire est cependant singulière compte tenu de la précocité de la maladie et donc de la jeunesse de l’auteur ainsi que sa profession. D’une certaine manière, c’est aussi l’histoire d’une aventure médicale. 

Seul, il n’aurait jamais réussi à sortir vivant de cette entreprise qui ne peut être qu’une aventure collective. Son père, tout d’abord très réticent à recourir à une aide extérieure et son frère. Puis, par la force des choses, s’est mis en place un système d’aide à domicile. Enfin, Vincent a ressenti le besoin de se confier à une psychologue pour pouvoir continuer la route. 

Bref, s’occuper jusqu’au bout d’un parent atteint d’une maladie neurodégénérative n’est pas impossible mais cela reste une aventure humaine à haut risque. Tout le monde n’a pas le temps, ni la santé, ni la volonté pour s’engager dans une telle entreprise. La question de la vie privée du jeune médecin n’est qu’allusivement évoquée mais ce relatif silence est assourdissant.

Il y a une dimension sacrificielle dans ce comportement. La religion n’est absolument pas évoquée mais on pense forcément aux paroles du Christ: « il n’y a pas de plus bel amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime ». 

Il n’est à aucun moment question d’EHPAD. L’auteur avoue s’être posé la question du placement en ‘ »institution » pour rejeter tout de suite cette hypothèse.

Dans les derniers moments de Nadine, on aurait pu effectivement se poser la question. Bien entendu, toutes les personnes âgées rêvent de mourir chez elles. Mais quand les gens n’ont plus conscience de leur environnement… Bref, chacun fixera les limites de l’acceptable. 

L’auteur se décrit comme un « Aidant », un mot que je ne connaissais pas. C’est en définitive à eux que ce livre est dédié, à toutes ces personnes de l’ombre qui agissent pour soutenir un proche. Ils seraient plusieurs millions et rendent, parfois sans le savoir, un service remarquable à la société sans pour autant bénéficier d’une réelle reconnaissance.

Dans une société vieillissante ne valorisant pas l’altruisme, leur place deviendra de plus en plus importante. Les aidants méritent mieux que l’ombre. Aidons les aidants. 

Edouard

Je suis devenu le parent de mes parents 

Vincent Valinduck 

Stock

2023

Fossiles et croyances populaires

Cela faisait longtemps que je me posais la question. Comment, avant l’avènement d’une classification scientifique du vivant à la fin du XVIIIème, interprétait-on les vestiges de temps immémoriaux tels que les fossiles marins et les os pétrifiés d’animaux aujourd’hui disparus ?

Je ne sais plus où j’ai lu la critique mais elle précisait que ce sujet était peu traité en France alors qu’il l’était beaucoup plus dans le monde anglo-saxon. Peut-être parce qu’en France, on est obsédé par une confrontation science/religion et qu’on a du mal à admettre que les cadres conceptuels païens n’étaient pas moins fantaisistes que celui de la chrétienté dont ils différaient finalement assez peu concernant les fossiles.

Quoi qu’il en soit, je me suis empressé de me procurer l’ouvrage.

La fascination pour les fossiles marins remonte à très loin, sans doute à la préhistoire (des fossiles transpercés laissent entendre qu’ils pouvaient servir d’ornements). Quel sens leur donnait-on ? Difficile à savoir pour les périodes anciennes. Peut-être, comme dans des traditions plus tardives, les imaginaient-on tombés du ciel ou seulement comme de mystérieuses productions naturelles dignes d’être portées en collier.

Jusqu’au XVIIIème siècle, personne n’avait l’idée de creuser pour remonter le temps. Aussi, les os de dinosaures étaient très rares. Les morceaux de squelettes retrouvés appartenaient bien plus souvent à la mégafaune du pléistocène. Cela n’empêchait d’ailleurs pas de les attribuer à des dragons, surtout si une légende locale préexistait à la découverte. Avec l’avènement du christianisme, ces dragons furent bien souvent terrassés par des saints mais cela ne changeait finalement pas grand-chose.

Les os pouvaient également provenir de géants. La croyance en leur existence passée était très forte, et pas seulement en Europe. A cet effet, les conquistadors eurent la surprise de s’apercevoir que cette croyance était partagée par les amérindiens.

En Asie, les fossiles broyés on fait longtemps partie de la pharmacopée. Les peuples de Sibérie pensaient que les mammouths, qu’ils retrouvaient congelés, étaient en fait des animaux qui vivaient sous la Terre et qui mourraient systématiquement lorsque par malheur ils remontaient à la surface. Bref, sur toute la planète, on essayait d’expliquer ces phénomènes pour le moins étranges.

Ce n’est peut-être pas un hasard si le jésuite Pierre Theilard de Chardin qui s’évertua toute sa vie à rapprocher la science et la religion, fût aussi l’un des plus grands paléontologues du début du XXème siècle. Dans le domaine de la paléontologie, les explications apportées par le christianisme n’étaient pas plus concluantes que celles du paganisme. En l’occurrence, il n’y avait pas de concurrence entre science et religion mais juste un vide dans lequel la science put s’engouffrer.

Edouard

Fossiles et croyances populaires

Eric Buffetaut

Le cavalier, 2023

La dernière destruction du temple

En 70 après Jésus Christ, l’armée de l’empereur romain Titus détruisit le temple de Jérusalem. Les juifs estiment que cet acte est le point de départ de leur diaspora en Europe et en Afrique du Nord. Les conséquences de cet événement sont toutefois contestées par certains historiens, en particulier au sein de la communauté juive, qui soulèvent qu’à l’époque, des communautés juives existaient déjà tout autour du pourtour méditerranéen.

Une fois l’effroi passé et les morts enterrés, on pourra se poser la question de ce que représente le carnage de ce début d’octobre 2023.

Bien entendu, on essaiera de comprendre comment un Etat sensé disposer des meilleurs services secrets du monde a-t-il pu laisser agir ainsi le Hamas. Les fake news qui n’ont pas tardé à inonder la toile insinuant qu’Israël avait laissé faire en disent long sur l’état d’incompréhension générale fasse à la survenance d’un tel événement.

On se demande ce que peut gagner le Hamas avec cette action. Au premier regard, on pourrait penser « pas grand-chose ». La répression d’Israël sera certainement toute aussi violente et sanglante. Au pays des tables de la loi, la loi du talion est encore de mise.

Pour comprendre ce que peut gagner le Hamas, il faut regarder au-delà de l’horreur du moment. Comme pour tout acte terroriste, le message n’est pas adressé aux victimes mais aux survivants.

Je ne pense pas seulement au camouflet reçu par l’administration Netanyahu, mais à un message adressé à tous les juifs présents en Israël et aussi à ceux de la diaspora.

En 1948, lors de la création de l’Etat, la destruction de 70 était dans la tête des premiers Israéliens : après presque 19 siècles d’errance au cours desquels il fût persécuté, le peuple juif retrouvait enfin la mère patrie, un havre de paix où tous les juifs du monde pourraient vivre librement. Depuis le 7 octobre, on peut se demander ce qu’est devenu ce havre de paix et s’il n’est pas aujourd’hui l’endroit du monde où les juifs ont le plus de risques de trouver la mort.

Qu’adviendra-t-il maintenant, une nouvelle diaspora ?

On devine la suite. Un déséquilibre démographique énorme entre la Palestine et Israël très défavorable à l’état juif en dehors des ultra-nationalistes qui font beaucoup d’enfants. On peut parier sur une fuite continue des Israéliens modérés ayant les moyens de s’implanter en occident. Trois hypothèses : La disparition de l’Etat juif qui semble peu probable compte tenu de sa supériorité technologique et du soutien des Etats-Unis, la création d’un Etat palestinien distinct d’Israël semble beaucoup plus probable ou, soyons fou, la création d’un Etat unique qui regrouperait juifs et musulmans. Rien n’est impossible, l’Ukraine a bien aujourd’hui un président juif et un premier ministre musulman.

En France, les jeunes juifs ont aujourd’hui moins peur du RN que de LFI. Bien entendu, il y a un fond d’antisémitisme dont le RN ne se débarrassera jamais mais la Shoah commence heureusement à s’éloigner, un temps qui a concerné leurs grands-parents et arrières grands-parents alors que l’antisémitisme de la France Insoumise est visible au quotidien sans parler de Zemmour qui est venu brouiller les cartes.

Quoi qu’il en soit, il semblerait que l’idéologie qui motivait les premiers israéliens doive aujourd’hui évoluer. Il est peut-être temps de repenser Israël.

Edouard

Shining

Jack Torrance est l’époux de Wendy. Leur petit garçon se prénomme Danny. Professeur d’université licencié pour avoir violenté un étudiant, Jack se retrouve au chômage avant d’obtenir un poste de gardien dans un immense hôtel perdu au milieu des rocheuses. Son travail l’oblige à passer l’hiver dans un parfait isolement, les neiges abondantes rendant inaccessibles les routes menant à l’hôtel. Il n’est relié au monde extérieur que par un poste radio.

J’étais beaucoup trop jeune pour voir le film à sa sortie. Déjà qu’à l’époque, je pleurais comme une madeleine devant Bambi et E.T., mes parents ne m’y auraient jamais emmené. Je l’ai vu bien plus tard, on va dire il y a 25 ans, un chiffre qui symbolise pour moi un âge d’or de la vie étudiante.

Quel film incroyable ! Jack Nicholson traînant sa hache dans les couloirs n’avait pas seulement la tronche de l’emploi, il en avait aussi le prénom. Et puis comme tête de fou, difficile de faire mieux. Peut-être Klaus Kinsky. Joaquin Phoenix ne se débrouille pas mal non plus.

Et puis, les spectres des jumelles Grady et Danny faisant du vélo dans les interminables couloirs de l’hôtel… Des images qui marquent pour une vie.

En 2012, j’avais vu le documentaire « room 237 », qui décortiquait le génie de Kubrick, allant jusqu’à faire changer la moquette entre deux plans pour accentuer l’effet de stupeur des spectateurs.

D’un naturel craintif, je n’avais jamais lu de roman de Stephen King. Je suis toutefois depuis longtemps intrigué par le mystère de l’écriture du mystère et c’est pour cette raison que j’ai décidé de me procurer le livre.

Internet et le téléphone portable ont fait vieillir l’intrigue. Un tel isolement ne serait peut-être plus possible aujourd’hui ou en tout cas, plus difficile.

J’ai bien aimé le premier tiers où il ne se passe presque rien. L’écriture est agréable et bien rythmée. Mais c’est dans le deuxième tiers que ce révèle le talent de l’écrivain qui est parvenu à me faire encore peur alors même que Bambi et E.T. ne m’effraient plus depuis bien longtemps.

Danny a des pouvoirs extra sensoriels et voit des fantômes un peu partout. Bien entendu, on ne sait pas si c’est juste dans sa tête ou si ce qu’il voit existe vraiment. Une scène m’a scotchée, tant par l’effroi qu’elle m’a procurée que par la qualité de son écriture et l’ingéniosité de l’auteur.

Bravant l’interdit, Danny décide d’entrer dans la chambre 217 (237 dans le film). L’ayant traversée, il entre dans la salle de bain et décide d’écarter le rideau de la baignoire. Il y voit le cadavre grimaçant d’une femme qui se met à le poursuivre. Quelques heures plus tard, ses parents le retrouvent en catalepsie avec des marques sur le cou. Pas mal mais attendez, le plus fort n’est pas là. Après beaucoup d’hésitations, Danny se résout à raconter son histoire à ses parents qui n’en croient pas un mot. Jack décide de s’y rendre pour avoir le cœur net, traverse la chambre et entre dans la salle de bain. Le rideau de la baignoire est replié et il n’y a rien à l’intérieur. Convaincu de la folie de son fils, il fait demi-tour mais en sortant, il entend un bruit provenant de la salle de bain. Revenu sur ses pas, il voit que le rideau vient d’être tiré. Stephen King ne fait pas replier le rideau par Jack, cela aurait été littérairement stupide. Soit le spectre était là et il n’y avait plus de mystère, soit il n’y avait rien et il aurait dû se lancer dans des explications compliquées pour nous dire ce qui s’était passé. Il y a bien mieux. Terrorisé par ce qu’il voit, Jack décide de s’enfuir. Et là, Jack n’est plus un personnage de roman, on communie avec lui dans la peur. Il est en nous et son environnement quitte les pages du livre pour nous envelopper.

Pour moi, c’est la scène la plus flippante de tout le roman, peut être son chant du cygne. C’est peu dire que j’ai été déçu par le dernier tiers. On ne peut pas entretenir indéfiniment le mystère et à un moment, il faut qu’il sorte de l’ombre. Et là, les choses se compliquent.

Le meurtre des sœurs Grady, assassinées par leur père, gardien de l’hôtel l’année précédente, est bien évoqué dans la première partie mais il n’en est plus question par la suite. De même, il est dit que Danny aimerait avoir un vélo mais on n’en voit pas la couleur. Que de déceptions !

A la place, en dehors du cadavre dans la baignoire qui est effectivement pas mal, on a droit à des animaux en buis taillés qui ne sont pas parvenus à me faire peur, un bal costumé un peu cliché et des forces occultes habitant le corps de Jack.

Et pour tout dire, le Jack de Stanley Kubrick me semblait avoir plus de panache : une ordure magnifique. Celui de Stephen King apparaît comme un pauvre type prisonnier de ses démons et de ceux de l’hôtel. Bref, on sent que l’auteur fait tout ce qu’il peut pour le disculper mais, à force d’être blanchi, Jack devient inexistant. S’agissant de Wendy, je l’ai trouvée aussi bien dans le livre que dans mon souvenir. Peut être le meilleur personnage du livre.

Le dénouement, avec le gentil cuisinier qui vient les sauver apparaît très conventionnel. Il aboutit sur un final qui fleure bon le puritanisme américain avec la sempiternelle scène dans laquelle le jeune garçon va à la pêche avec le brave monsieur. L’importance de la pêche dans la culture d’outre Atlantique m’échappe. Il faudra qu’on m’explique.

Vous aurez compris que j’ai préféré la version Kubrick. Mais j’ai bien conscience que le souvenir embellit et si je le revoyais, je serai peut-être déçu.

King et Kubrick racontent deux variantes d’une même histoire. Il est vrai que les différences entre les deux versions s’expliquent en partie par les contraintes et les codes de la littérature et du cinéma qui ne sont pas les mêmes, mais elles dépendent aussi de beaucoup d’autres critères : des personnalités de l’écrivain et du réalisateur, des acteurs…

Quoi qu’il en soit, ces deux hommes ont fait de Shining un mythe du 20ème siècle.

Edouard

Le coût des vieux

« Le dernier ennemi qui sera vaincu, c’est la mort » disait saint Paul il y a maintenant presque 2000 ans. Compte tenu du niveau d’espérance de vie de l’époque, c’était un voeu pieux, c’est le cas de le dire, et tout le monde avait envie d’y croire.

Aujourd’hui, chacun espère toujours vivre le plus longtemps possible. Mais ce qui a changé en 2000 ans, c’est l’énorme progression de l’espérance de vie.

Dans les pays occidentaux, comme la France, cette explosion de l’espérance de vie s’accompagne d’une baisse de la natalité, ce qui a pour conséquence un vieillissement de la population. Ce vieillissement a un coût pour la société. Je ne pense pas uniquement aux retraites mais aussi aux dépenses de santé qui augmentent avec l’âge.

Donc, un coût de la vieillesse en croissance constante de plus en plus en déséquilibre avec les cotisations de la population active qui ne sont plus à même de compenser le versement des pensions. Incontestablement, il y a là un problème auquel les gouvernements ont longtemps fait face en choisissant la politique de l’autruche. Je ne connais pas assez le dossier pour juger de l’efficacité du recul de 2 ans de l’âge du départ à la retraite mais à vue de nez, ça me semble plutôt une rustine qui ne s’attaque pas au fond du problème.

Ce serait réducteur aussi de dire que les personnes âgées ne représentent qu’une charge. Ce sont aussi des grands consommateurs, jusqu’à un certain âge en tout cas.

Jusqu’à 75 ans, les retraités sont encore en assez bonne santé et sont des super consommateurs, faisant en particulier vivre l’industrie du tourisme. De 75 à 85, les difficultés de santé apparaissent plus clairement et la consommation baisse. A partir de 85, on rentre dans le grand âge. Ce sont plutôt les services d’aide à la personne que cette tranche d’âge fait vivre mais globalement, elle ne consomme plus et représente un coût important en matière de santé. Bien entendu, les bornes de ces tranches d’âge varient d’un individu à l’autre et les progrès de la science permettront aussi de vivre en bonne santé de plus en plus longtemps.

Dans l’imaginaire de la population active, l’idéal de la retraite fait surtout référence à la première tranche. Pouvoir profiter du temps qui nous manquait quand on était actif tout en étant payé et sans travailler (en espagnol, “retraite” se dit “jubilación”). Une sorte de récompense sociale en définitive. Mathématiquement, reculer l’âge de départ à la retraite, c’est réduire la première tranche d’âge et par là même, réduire la taille de la récompense. On peut comprendre la colère de la population qui commence à réaliser qu’à terme, la retraite pourrait ne plus être une « récompense » mais juste le constat d’une inaptitude physique et/ou psychique au travail, impliquant un abandon, un renoncement, comme la “retraite” d’une armée vaincue.

Que restera-t-il de la « récompense » quand j’arriverai à l’âge de la retraite ? Je ne me fais pas beaucoup d’illusions. La retraite à taux plein sera peut-être devenue la réalité d’un autre temps. Si j’en ai la possibilité, je partirai peut-être avant. Quel intérêt effectivement d’avoir une retraite à taux plein si je suis dans l’incapacité d’en profiter ? Tout dépendra aussi de l’épanouissement que je pourrai alors trouver dans mon travail. Quoi qu’il en soit, la « vieillesse » reste à réinventer.

Edouard

Et Poutine créa l’Ukraine

Pendant très longtemps, je n’ai pas eu connaissance de l’Ukraine. Plus tard, j’ai cru comprendre que c’était une région de la Russie.

Les plaines d’Ukraine étaient à peine évoquées par Gilbert Bécaud en 1964 quand il chantait « Nathalie », chanson que j’ai entendue pour la première fois en 1997, lors de la sortie du film « on connait la chanson ». Dans les années 2000, des amis m’ont fait connaître Andreï Kourkov : première fois que j’entendais parler d’un romancier ukrainien. Et puis il y a eu la révolution orange en 2004 avec Ioulia Timochenko et ses tresses qui me faisaient un peu penser à la princesse Leia. Ensuite, en 2014, ce fût l’annexion de la Crimée à laquelle l’occident ne semblait prêter qu’une attention distraite.

Un peu faible, tout ça, pour faire un Etat.

Le réel acte créateur de l’Ukraine, pour moi, c’est le refus de Volodymyr Zelensky, quelques jours après l’invasion Russe, de se faire exfiltrer par les américains. C’est là que tout a basculé, que les occidentaux ont enfin compris que l’Ukraine était un Etat et que les américains, en particulier, ont compris tout l’intérêt qu’ils avaient à investir militairement en Ukraine pour faire oublier leur piètre performance afghane tout en matant la Russie et en se faisant une place au soleil en Europe de l’est.

C’est à ce moment-là que moi aussi, j’ai compris que les ukrainiens constituaient une véritable nation. Par la suite, je me suis documenté et j’ai appris que cette zone géographique avait une histoire, distincte de celle de la Russie : tampon entre l’empire russe, l’empire ottoman et le royaume de Pologne et de Lituanie ; carrefour religieux également avec les tatars musulmans, les chrétiens orthodoxes et les uniates catholiques. J’ai aussi appris que c’était d’Ukraine que venaient les fameux cosaques zaporogues, plus précisément originaires de Zaporijia. Remontant encore plus loin, j’ai découvert que c’était là qu’étaient arrivés des vikings au moyen-âge, sur le territoire autrefois occupé par les Khazars, mystérieux royaume de confession juive.

Il y a incontestablement de la matière pour donner une identité à ce pays mais sans l’invasion Russe, cette histoire serait sans doutes encore aujourd’hui perdue dans les archives du temps.

Et maintenant, plus d’un an après le début du conflit, alors que personne ne se risquerait à donner un pronostic, on entrevoit tout de même quelques signes. L’incertitude principale réside en fait dans la définition précise des frontières de l’Ukraine à l’est. Pour le reste, le divorce est maintenant Irrémédiable entre l’Ukraine et la Russie. L’affaiblissement et l’isolement durable de la Russie ne laisse pas beaucoup de doutes avec une dépendance accrue vis-à-vis de la Chine. L’Union Européenne sortira aussi renforcée avec, j’espère, l’élaboration d’une défense européenne s’articulant avec l’OTAN. Affaiblissement relatif de l’Allemagne aussi, au détriment de la Pologne comme nouvelle puissance militaire. Et enfin, accélération de la transition énergétique de l’Europe pour atteindre une autonomie.

Une fois n’est pas coutume, l’avenir semble moins sombre que l’actualité. Rêvons un peu d’horizon en attendant la suite.

Edouard