La fugitive

Le narrateur part à la recherche d’Albertine et retrouve sa trace en Touraine où elle s’est réfugiée chez sa tante. Une correspondance se met alors en place et un retour possible de la jeune femme semble même envisageable. Cependant, ces échanges sont brutalement interrompus lorsque le narrateur reçoit un courrier de madame Bontemps lui annonçant que sa nièce, Albertine, a trouvé la mort dans un accident de cheval.

Là encore, un parallèle avec Alfred Agostinelli est évident puisqu’après s’être enfui en 1913, il trouve la mort dans un accident d’avion l’année suivante. Sans doute l’auteur ressentit-il la même douleur que le narrateur, ce qui donne au travail de deuil de ce dernier une dimension particulièrement poignante. Pour la faire revivre une dernière fois, le narrateur part sans grand succès à la recherche de la vérité sur Albertine en interrogeant Andrée, sa grande amie, et en envoyant enquêter Aimé, le maître d’hôtel du grand hôtel de Balbec.

Et puis, une fois de plus, le temps passe, la douleur s’estompe, il reporte son attention sur une nouvelle femme dont il a entendu le nom et qui est en fait Gilberte Swann, ayant pris le nom de Mr de Forcheville qui a épousé la veuve de Charles Swann. Finalement, le narrateur finit par trouver la vérité sur Albertine alors qu’il ne la cherchait plus et se rend compte qu’il aurait été bien en peine de la découvrir du vivant de la jeune femme, tant ce qu’il découvre dépasse tout ce que ses schémas intellectuels lui permettaient d’imaginer.

« L’homme est l’être qui ne peut sortir de soi, qui ne connaît les autres qu’en soi et en disant le contraire, ment. »

Cette phrase pourrait à elle seule résumer « la fugitive » et peut être même la recherche dans son ensemble. Le narrateur s’engage dans une profonde remise en question et s’aperçoit que l’interprétation catégorique qu’il avait donnée de certaines scènes était, en fait, bien différente de ce qu’avaient voulu exprimer les acteurs. La mémoire s’effrite, fait apparaître des trous, des incohérences, n’est en fait que le fruit de notre propre travail de reconstructions…des décennies avant que la science ne réussisse à expliciter les mécanismes de la mémoire, Proust avait eu cette intuition géniale.

Dès lors, on est en mesure de se demander si « la fugitive » qui désignait très clairement Albertine au début du roman ne se réfère pas en fait à la « mémoire ». Le cas de la rencontre vénitienne prend à cet effet une dimension particulière : alors en voyage à Venise avec sa mère, il rencontre madame de Villeparisis dont la mort avait été annoncée dans « la prisonnière » de manière quasi anecdotique. Dans la mesure où la rencontre vénitienne du personnage en compagnie de M. de Norpois est très construite, il est probable que l’auteur, épuisé et en fin de vie, ait oublié de supprimer la référence à son décès dans « la prisonnière ». Mais j’ai pour ma part envie de croire que l’auteur a intentionnellement laissé cette incohérence dans son œuvre, la mémoire ne s’offusquant pas plus que ça que madame de Villeparisis puisse en même temps être morte et discuter avec M.de Norpois.
Marcel Proust
Bouquins

Edouard

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Edouard

La prisonnière

La mère du narrateur s’étant retirée au chevet d’une parente, Marcel se retrouve seul avec la très dévouée Françoise dans l’appartement parisien et en profite pour y installer Albertine.

Les trois derniers volumes de la recherche (« la prisonnière », « la fugitive » et « le temps retrouvé ») ont été publiés après la mort de l’auteur en 1922. L’intrigue de « la prisonnière » se déroule dans les années 1902-1903. Une allusion au procès Landru nous permet par ailleurs de comprendre que l’ouvrage a été écrit dans l’immédiate après-guerre. L’auteur se sentait peut-être déjà condamné lorsqu’il écrivait ces lignes, ce qui pourrait expliquer l’omniprésence de la mort. Les spécialistes de Proust l’expliquent aussi par la mort en 1914 d’Alfred Agostinelli, le secrétaire de l’écrivain qu’il avait rencontré un an plus tôt, dont il était follement amoureux et qui est souvent vu comme un modèle d’Albertine.

Tout comme l’histoire de Proust et d’Agostinelli, l’histoire de Marcel et d’Albertine est une histoire d’amour non partagé. Comme le titre de l’ouvrage semble l’indiquer, c’est en véritable geôlier que se comporte le narrateur : dévoré par la jalousie et toujours convaincu qu’Albertine lui cache son homosexualité, il la fait suivre et cherche des preuves, limite ses sorties. Narcissique, ultra-possessif, il l’observe, l’analyse, la décortique comme le ferait un entomologiste avec ses insectes. Très Pygmalion, il l’éduque, lui inculque les bonnes manières, lui donne une culture littéraire, l’habille comme la duchesse de Guermantes…mais cela reste un amour à sens unique, on comprend mal comment Albertine supporte cette vie.

Le vent tourne après une soirée chez les Verdurin à laquelle Marcel se rend seul. Le petit clan est toujours là, mais nombre des habitués sont morts ou mourrants: Swann, Bergotte, Saniette, Cottard…en parallèle, l’univers des Guermantes se délite : le duc de Guermantes n’est pas élu président du Jockey club et son frère, le baron de Charlus, qui avait intégré le cénacle par amour pour le violoniste Morel, est publiquement destitué en tombant dans un piège tendu par madame Verdurin, inquiète de l’importance prise par le baron au sein de son salon. Le terrible Charlus du côté de Guermantes se révèle un cœur tendre, naïf, pataud, peu psychologue et, comme son frère, très fragilisé à l’extérieur du milieu très codifié dont il est issu.

De retour chez lui, le narrateur se dispute avec Albertine et lui déclare qu’il souhaite une séparation. Ils finissent toutefois par se réconcilier et on sent une amélioration dans leurs rapports, même si ce n’est toujours pas le grand amour. Il semble y avoir plus d’échanges, de souplesse dans cette étrange relation. Marcel tente de s’abstenir de traquer les mensonges d’Albertine et comprend que ces derniers n’obéissent à aucune logique. Albertine ne ment pas uniquement pour cacher une vérité, mais aussi parce que, selon les circonstances et ses interlocuteurs, elle préfère telle ou telle réalité. Elle n’attache aucune importance à la vraisemblance de ses propos et aux éventuelles incohérences qui pourraient en résulter. Tout cela aurait pu durer un certain temps, mais un beau matin, Françoise apprend au narrateur qu’Albertine s’est enfuie (tout comme le fit Alfred Agostinelli).
Marcel Proust
Bouquins

Edouard

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Thornytorinx

Camille de Peretti raconte son anorexie.

On m’a dit que j’avais été trop dur avec Camille de Peretti dans ma critique de « la Casati » et de lui donner une nouvelle chance avec « thornytorinx ». Peut être que je suis un peu jaloux qu’une femme jeune et jolie arrive à ce niveau d’écriture et que ça m’a influencé dans ma critique. Et puis, j’ai pris beaucoup de plaisir à échanger avec elle sur Proust lorsque je l’ai rencontré alors, je me suis sans doute fait une idée un peu fantasmée de l’auteur dont je n’avais encore rien lu. Ce n’est pas tout les jours que je rencontre des gens avec lesquels je peux parler de Proust. La dernière fois c’était avec une prof de français cambodgienne qui lisait « à l’ombre des jeunes filles en fleurs » dans le RER, mais maintenant, je prends plus le RER.

Ah oui, là c’est pas mal, c’est intéressant. C’est quand même très autobiographique, elle ne donne pas le sentiment d’avoir inventé grand-chose, à part les prénoms de ses mecs, je suppose. Mais bon, c’est bien écrit, c’est agréable à lire. C’est un témoignage que devraient lire toutes les filles qui ont « des problèmes avec la nourriture », comme elle dit. Je m’étais jamais vraiment penché sur la question de l’anorexie, n’ayant pas de personnes concernées dans mon entourage et personnellement, quand je décide de manger quelque chose, ce n’est pas pour le rendre après.

On retrouve l’univers très « girly » de la Cassati et le mythe de la princesse, mais ce qui est intéressant, c’est que ces thèmes sont ici croisés avec la maladie. Il y a la description de la maladie, le fait qu’elle ne se rend pas compte qu’elle est malade, qu’elle finit par s’en rendre compte, mais décide de ne pas guérir complètement, ayant jugé que la maladie faisait partie d’elle-même, de sa manière d’être. J’ai bien aimé le passage au Japon, elle précise bien qu’elle n’a pas lu « stupeur et tremblement », je ne sais pas pourquoi, tant physiquement que stylistiquement, on ne la confondrait pas avec Amélie Nothomb. D’ailleurs, ce n’est pas du tout la même histoire.

Je me suis dit très vite qu’elle avait une relation étrange avec sa mère, mais je n’avais pas fait le lien avec la maladie. L’explication de la pathologie est très psychanalytique : la petite fille sur laquelle sa maman se repose beaucoup et qui refuse de laisser son corps de femme s’épanouir en refusant toute nourriture, de peur de devoir se séparer de sa génitrice. Si Sigmund le dit… Il y a une autre explication souvent avancée qui est celle du modèle social de la maigreur auquel les jeunes filles essaient de répondre à tout prix. Elle n’en parle, elle ne parle d’ailleurs presque pas de son environnement quand il n’est pas purement affectif. N’est-ce pas aussi la société qui lui dit d’être une princesse ? Elle devrait creuser de ce côté-là.

Camille de Peretti
Belfond
2005

Edouard

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Sodome et Gomorrhe

Après avoir eu une révélation concernant l’homosexualité du baron de Charlus, le narrateur s’interroge longuement sur les mœurs d’Albertine, avant de se décider à l’épouser.

Tout le monde connaît le récit biblique et la décision divine de détruire les deux villes du fait des mœurs peu conventionnelles de leurs habitants. Ici, il est bien en effet question de la destruction d’un monde, celui que s’était construit le narrateur dans les trois premiers volumes et qui commençait déjà a s’effriter à la fin du côté de Guermantes. Le titre de l’ouvrage aurait pu être « illusions perdues » s’il n’avait déjà été pris (le livre de Balzac est d’ailleurs largement évoqué).

Une passionnée de Proust avec laquelle je partageais mes impressions il y a quelque temps me soutenait que les volumes de la recherche n’avaient pas forcément à être lus dans l’ordre habituel de leur présentation. Cela m’avait laissé perplexe dans la mesure où il me semblait tout de même voir dans leur succession une progression dans l’intrigue. La lecture de« Sodome et Gomorrhe » m’incite à reconnaître la pertinence de l’affirmation de mon interlocutrice, ce quatrième volume de la recherche semblant en effet former le sommet d’un édifice dont les trois premiers volumes seraient les piliers. Je suis maintenant curieux de savoir comment les trois derniers volumes s’agenceront dans l’édifice. Peut-être formeront-ils une pyramide inversée, donnant ainsi à la représentation géométrique de l’œuvre, une ressemblance frappante avec celle habituellement faite de la divine comédie.

Combray, Balbec et les Guermantes se rejoignent. On retrouve madame Verdurin toujours assoiffée d’ascension sociale et qui qualifie toujours d’ « ennuyeux », les habitants des sphères mondaines auxquelles elle n’a pas accès. Le vent tourne cependant et contre toute attente, le baron de Charlus intègre le petit cercle…pour les beaux yeux du violoniste Morel, tout comme Swann l’avait intégré pour séduire Odette de Crécy. Il est très peu question de Swann qui avait annoncé sa maladie à la fin du côté de Guermantes. Les personnages l’évoquent au passé comme s’il était mort, mais aucune allusion n’est faite à son agonie ou à son enterrement. Quoi qu’il en soit, il est hors circuit.

C’est donc la sexualité, tout comme dans le récit biblique, qui vient bouleverser l’ordre établi et qui brouille les frontières autrefois bien tracées entre les côtés de Swann et de Guermantes.

C’est aussi la sexualité qui apparaît comme une nouvelle dimension à laquelle le narrateur n’avait jusque là pas accès et qui l’oblige à regarder autrement les innocentes oies blanches d’ « à l’ombre des jeunes filles en fleur ». Il s’interroge beaucoup sur les mœurs d’Albertine, mais ne parle pas des siennes. Peut-être que ça ne se faisait pas à l’époque. Les experts de Proust se disputeront encore longtemps sur cette question, tout comme sur celle de savoir si Albertine n’était pas en fait un Albert masqué. Ce débat ne sera sans doute jamais tranché et s’arrêtera le jour de l’acceptation par la société qu’ une vision binaire de la sexualité n’existe pas. Si Proust avait vécu aujourd’hui, il aurait peut-être réalisé « Marcel et les garçons à table ».
Marcel Proust
Bouquins

Edouard

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Temps glaciaires

Après 20 ans d’une collaboration sans nuages, Fred Vargas quitte Viviane Hamy pour Flammarion.

On ne sait pas vraiment ce qui s’est passé, mais le titre est évocateur. Sur le web, il est question d’un désaccord entre l’agent de la romancière et son éditrice…il faudrait peut-être mettre le commissaire Adamsberg sur l’affaire, mais encore faudrait il qu’il y ait un meurtre.

Peut-on trouver dans le dernier opus des traces de cette séparation ?

Il y a clairement deux parties : la première est très classique, tous les membres du commissariat sont passés en revue avec de nombreux renvois aux aventures précédentes. La filiation est établie et les habitués retrouveront en particulier le très érudit commandant Danglard. On est en terrain connu, vaguement surréaliste et un peu anarchiste, avec des personnages à la ruralité improbable. Il est beaucoup question de la Révolution de 1789.

L’Islande domine la seconde. J’ai été surpris que Danglard ne dise rien du lien entre l’île et la Révolution française. Les climatologues le savent en effet aujourd’hui, les révoltes paysannes des années 1785 sont liées aux mauvaises récoltes induites elles-mêmes par un bouleversement atmosphérique dû à d’importantes émanations provenant d’un volcan islandais.

Avec cette seconde partie, on passe du surréaliste au surnaturel. Ceux qui suivent aussi les aventures d’Erlendur le savent, la géologie islandaise est plus que propice aux univers étranges. Si l’on y réfléchit bien, le processus avait été enclenché dès les premières pages de l’ouvrage où l’on voit un personnage s’interroger longuement sur l’opportunité de poster où non une lettre trouvée dans la rue, ce qui aura des conséquences décisives pour la suite. Rétrospectivement, on peut se demander si le choix n’avait pas été influencé par quelque puissance occulte. Une évolution qui se profilait dans le précédent volume se confirme : les relations entre Adamsberg et son adjoint se refroidissent et forcément, on pense aux aventures éditoriales de la romancière. Danglard est presque absent de la deuxième partie, Veyrenc prend la place de l’ami fidèle, tous deux accompagnés par l’invincible Retancourt.
Pour la première fois dans les aventures du commissaire pelleteur de nuages, on sent un vent de contestation souffler sur l’équipe du commissariat. La réplique du commissaire est inattendue. Lui que l’on avait toujours vu comme un doux rêveur un peu à côté de ses pompes se révèle être un véritable manager et accuse clairement Danglard de ce qu’il prend comme un début de mutinerie. Adamsberg change, cette aventure le transfigure visiblement, comme s’il percevait une lueur au milieu de ses nuages donnant un éclairage nouveau sur ses capacités intuitives ; une lueur par laquelle il semble irrésistiblement attiré…on attend la suite.
Edouard
Fred Vargas – Flammarion – 489 p.

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La Casati

Splendeur et décadence de la marquise Luisa Casati, personnage extravagant portraituré par un nombre incroyable de peintres qui illumina les soirées mondaines de la belle époque et des années folles.

Il y a deux mois encore, je n’avais jamais entendu parler de Luisa Casati et le nom de Camille de Peretti ne m’évoquait que quelque chose de très vague. Il se trouve que j’ai eu l’occasion il y a peu de voir l’auteur parler de son métier d’écrivain. Ce qui m’a frappé, c’est un sentiment de dévalorisation affiché : je suis un écrivaillon, pas vraiment un écrivain, pas à la auteur de untel ou untel…elle constatait avec un peu dé déception dans la voix que son lectorat était souvent jeune alors qu’elle se voulait être un écrivain pour adultes. Le regard qu’elle posait sur l’auditoire semblait demander pourquoi.

C’est pour répondre à cette question qu’elle n’avait pas vraiment posée que j’ai décidé de faire l’acquisition d’un de ses livres. J’ai pris le premier de la liste sur le site de la FNAC.

Là encore, séance d’autoflagellation : ce livre n’est pas une biographie, mais un roman, je ne suis pas une biographe. Pourquoi ? Parce qu’il y a une part de subjectivité dans son récit ? Je ne pense pas qu’il y ait des biographies objectives et surtout pas des autobiographies.

Mais ce qui sort du cadre de la vie de Luisa Casati, les réflexions de l’auteur sur sa vie font effectivement penser qu’on est dans autre chose, surtout qu’on s’en fout un peu. Dans la première partie, comme dirait Gainsbourg, elle n’arrive pas vraiment à s’étendre sans se répandre. Ces jugements décisifs sur la psychologie féminine et masculine sont par ailleurs très manichéens. J’ai pensé que la réponse à la question était là. Ca faisait discours de soirée entre copines au cours de laquelle l’aînée un peu paumée raconte ses aventures amoureuses sous le regard émerveillé la cadette bouche bée qui lui offre le spectacle de ses dents baguées.

Sinon, tout ce qui tourne autour de La Casati est bien, beaucoup de recherches. Elle a dû sans doute aussi broder pour combler les trous…c’est ça le boulot d’écrivain. J’aime bien d’ailleurs quand elle parle de ses recherches.

L’histoire de la Casati est celle d’une petite fille gâtée et très riche qui a passé sa vie à dilapider sa fortune pour terminer dans la plus grande misère…le genre d’histoire qu’on raconte aux petites filles afin de les dissuader de s’écarter du droit chemin.

Bon, Camille de Peretti avait 30 ans quand elle a écrit « la Casati ». C’est un écrivain, mais pas un très grand écrivain. Elle le deviendra peut-être. Simenon disait qu’il y a des livres qu’il est impossible d’écrire avant 50 ans. La confiance dans l’avenir, c’est peut-être une chose qui lui manque et dont a terriblement besoin un lectorat adulte.

Camille de Peretti
Stock
2011
Edouard

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Le côté de Guermantes

Les parents du narrateur s’installent dans une aile de l’hôtel particulier des Guermantes, ce qui va être l’occasion pour Marcel de poursuivre sa découverte du Monde.

On parle souvent de l’emploi de l’article « le » pour le titre du volume consacré aux Guermantes en opposition au « du » de « du côté de chez Swann ». Autant, le narrateur décrivait un univers familier dans « du côté de chez Swann », autant il est ici principalement dans l’observation, comme un entomologiste l’est avec ses insectes. Il utilise beaucoup d’images aquatiques et végétales pour le décrire. On sent un personnage très effacé, sans doute invisible pour beaucoup, certaines personnes le voient, cherchent une explication et lui prêtent des alliances et des relations qu’il n’a pas.

Une fois n’est pas coutume, « le côté de Guermantes » est historiquement ancré puisqu’il y est beaucoup question de l’ « affaire Dreyfus » ( autour des années 1895). Cela nous permet par là même de dater les autres volumes et de situer « un amour de Swann », la partie la plus ancienne chronologiquement, à l’époque de la monarchie de juillet (1830-1848).

D’abord, le Salon de madame de Villeparisis, Guermantes par le sang, mais rejetée à cause de son mariage. On sent un modèle aristocratique traditionnel se craqueler sous les coups de l’affaire Dreyfus. Charlus, un Guermantes haut en couleur qui noue d’étranges relations avec le narrateur, s’indigne contre les nouveaux membres du salon qui ne justifient souvent leur présence que par un antisémitisme viscéral. De même, Swann, déjà écarté du monde à cause d’Odette de Crécy, l’est encore plus, du fait de sa religion. Le jeune Guermantes Robert de Saint-Loup, exception qui confirme la règle est lui, farouchement dreyfusard, mais cette position est due à ses relations avec Rachel, une ex-prostituée devenue actrice que le narrateur avait rencontrée dans des circonstances peu avouables.

Deuxième niveau, le salon de la Duchesse Oriane de Guermantes et de son mari, surnommé Basin. Oriane est incontestablement une femme intelligente et cultivée, qui se veut ouverte, elle fascine son public en jouant avec son époux un petit numéro que le narrateur prend beaucoup de plaisir à décrypter. On est ici dans un univers très codifié dans lequel tous les mots ont un sens bien précis. Nombre des membres du salon sont d’ailleurs incapables de vivre en dehors de leur aquarium et sont très mal à l’aise quand ils doivent en sortir. Basin ne saura ainsi comment réagir face à l’annonce de la mort de la grand-mère du narrateur ni à celle de la maladie de Swann. On parle de snobismes et les plus snobs ne sont pas ceux qui en parlent le moins.

Le dernier niveau, qu’on ne voit pas, mais dans lequel le narrateur est convié à la fin du volume, est celui du prince Gilbert de Guermantes et de son épouse : c’est la vieille garde des valeurs aristocratiques. Je laisse à Oriane le soin de vous en parler : « Songez que quand il se promène à la campagne, il écarte les paysans d’un coup de canne, en disant : « Allez, manants ! » Je suis au fond aussi étonnée quand il me parle que si je m’entendais adresser la parole par les « gisants » des anciens tombeaux gothiques. ». Aujourd’hui, on dirait que Gilbert est un « visiteur ».

Edouard

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Le Royaume

Emmanuel Carrère est un garçon intelligent. Il le sait, mais surtout, il aimerait que ses lecteurs le sachent. Il est un très bon écrivain. Et un bosseur.

Pondre 630 pages autour de deux personnages du nouveau testament, il fallait le faire.

D’un côté Paul, celui des épîtres pendant les messes de mon enfance. Un raseur de grande classe, doublé d’un caractère de cochon. Grand chasseur de chrétiens, il est un jour jeté au bas de son cheval sur la route de Damas.,Et il deviendra le plus casse-pieds des défenseurs de la nouvelle religion.

De l’autre côté, Luc l’évangéliste, écrivain et médecin, qui mettra en musique les exploits de Jésus de Nazareth.

Curieusement, Carrère préfère Paul à Luc. A cause de sa grande intelligence. Ben voyons.

On apprend accessoirement que l’auteur a pendant 3 ans assisté tous les jours à la messe, avec toute la liturgie qui l’accompagne.

Cette habitude lui a passé, et il se déclare non pratiquant au stade actuel de son cheminement. Heureusement, car Dieu seul sait combien de pages il aurait pu infliger à ses lecteurs désemparés.

Un des jurés du Prix Goncourt, dans le but d’écarter la candidature d’ Emmanuel Carrère, avait parlé d’un auto-péplum. Expression assez bien trouvée, car notre écrivain adore parler de lui.

Il est fasciné par des personnages hors norme (Jean-Claude Romand dans l’ Adversaire, Limonov dans un de ses derniers ouvrages).

Qui sera le suivant?

Les voies de la Providence sont impénétrables.

Amitiés iconoclastes,

Guy

Emmanuel Carrère – P.O.L – 630 p.

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Gemma Bovery

Martin (Fabrice Luchini) a repris la boulangerie de son père en Normandie après avoir côtoyé les milieux littéraires parisiens pendant un certain nombre d’années. Il mène depuis 7 ans une petite vie paisible avec sa femme et son fils, un ado mal dégrossi, lorsque débarque un jeune couple d’Anglais : Charles et Gemma Bovery.

Quatre ans après Tamara Drewe, Gemma Aterton revient dans une variation autour de la littérature. Alors qu’elle campait il y a quatre ans, une bombe sexuelle venant taquiner les hormones d’un troupeau de vieux écrivains retirés dans la campagne anglaise pour y trouver l’inspiration, la voilà dans la peau d’une Anglaise un peu moins sexy, mais toujours aussi belle, venue titiller non seulement les hormones, mais aussi l’imagination d’un vieux bobo parisien exilé au fin fond de la campagne normande et qui ne s’est jamais vraiment fait à sa nouvelle vie (on le voit écouter France Culture en pétrissant la pâte à pain).

Certes, Martin est beaucoup plus vieux que Gemma et de plus, parle très mal anglais, mais il reste tout de même un homme. Alors, il lui parle du pays, de leurs chiens, lui montre comment on fabrique le pain…en espérant plus ou moins consciemment que son pouvoir de séduction puisse produire quelques effets sur sa jeune voisine. Sa femme, qui voit son manège et qui n’a aucun doute concernant ses capacités à parvenir à ses fins, s’en amuse et le taquine.

Mais Martin est aussi un passionné de littérature pour qui la vague homophonie entre le nom de la jeune femme et celui de la célèbre héroïne de Flaubert ne peut pas être un hasard. C’est aussi pour lui un moyen inespéré de retrouver son monde avec une Emma en chair et en os.
Ayant lu « madame Bovary » beaucoup trop jeune, sans avoir la maturité qui m’aurait permis d’en comprendre toute la profondeur, il ne m’en reste qu’un souvenir imprécis et il est probable que quelques allusions au roman m’aient échappé.

Quel rapport entre Gemma et Emma ? Gemma est une belle jeune femme, aux mœurs un peu légères et visiblement pas toujours très bien dans sa tête. Est-ce suffisant pour en faire une Bovary ? Je ne sais pas, si un médium pouvait faire revenir Flaubert, ce serait intéressant de lui poser la question. Quoi qu’il en soit, Martin reste persuadé que, de par son nom et de par son mode de vie, la jeune femme est nécessairement engagée dans un déterminisme implacable qui la mènera à la fin tragique d’Emma Bovary. En preux chevalier, il se donne pour mission de remettre la jeune femme dans le droit chemin afin de conjurer le sort. Il commence par lui offrir le roman qu’elle accepte avec un sourire poli et qu’elle lit ou essaie de lire, un peu intriguée par son homophonie avec l’héroïne. Elle dira « il ne se passe rien, mais on a quand même envie de continuer ». Martin surveille ensuite les faits et gestes de la jeune femme qui a un amant, un jeune fils de famille qui ne se prénomme pas Rodolphe, mais Hervé. Qu’à cela ne tienne, ce détail ne décourage pas Martin qui continue à suivre sa protégée. De toute façon, aujourd’hui, plus grand monde s’appelle Rodolphe.

Je ne vous raconterai bien entendu pas la fin, mais elle est plutôt bien ficelée. Bref, un bon moment de cinéma avec des acteurs qui semblent tous bien s’amuser. Rafraîchissant.

Edouard

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A l’ombre des jeunes filles en fleurs

1- Autour de madame Swann

Le temps passe, Odette a fini par épouser Charles, mariage sans doute lié à la naissance de leur fille Gilberte. Les parents de Marcel, toujours aussi réticents à fréquenter les Swann, s’assouplissent cependant par l’entremise de M. de Norpoix, un ami commun. Le narrateur va enfin pouvoir entrer dans l’intimité de Gilberte et par là même accéder à un milieu qu’il ne connaissait qu’en rêve et dans lequel il retrouve notamment l’écrivain Bergotte.

Tout ça pour ça. C’est peu dire que l’œuvre de Proust est mal adaptée au lecteur du XXIe siècle. Je me suis posé des questions concernant la longueur des phrases et sur le fait qu’on ne pouvait que difficilement les suivre de bout en bout. Passé les trois premières lignes, on perd inévitablement un peu le fil général de la phrase de laquelle on ne retiendra plus que quelques impressions, des sentiments, des odeurs, des couleurs… C’est beau quand il parle d’objets ou de lieux ; c’est intéressant quand il parle de personnes et même parfois comique, mais ça devient vite insupportable quand il parle de lui. En l’occurrence, les interminables séquences dans lesquelles il décortique ses sentiments pour Gilberte sont très peu digestes. Il ne se passe rien entre les deux ados, on ne sait pas ce qu’ils se disent et à peine qu’ils se voient. D’ailleurs, ce qui intéresse le narrateur n’est pas tant Gilberte que les sentiments qu’il éprouve pour elle.

2- Nom de pays : Le pays

Le narrateur passe l’été à Balbec en Bretagne avec sa grand-mère et Françoise, leur gouvernante. De nouveaux personnages apparaissent et Marcel poursuit son intégration dans le Monde : madame de Villeparisis, ses neveux Charlus et Saint-Loup, le peintre Elstir qui lui permet d’entrer en contact avec Albertine, l’une des figures principales de la recherche, d’abord noyée dans un groupe de « jeunes filles » duquel elle se détache petit à petit.

A l’ombre des jeunes filles en fleurs a bien failli s’ajouter au nombre de mes lectures inachevées. Il faut trouver le temps et les circonstances pour se plonger dans la peau du narrateur, dans son hyper sensibilité, pour ressentir ce qu’il ressent et pour remonter le temps avec lui. Mais lorsque les circonstances sont réunies, l’expérience est saisissante.

J’aime bien Albertine, très différente de Gilberte, beaucoup moins sophistiquée, moins chipie, plus nature. Toujours plongé dans ses émotions, Marcel navigue, émerveillé au milieu du groupe de jeunes filles, les regardant comme des œuvres d’art, comme des statues vivantes, fasciné par la voix de l’une, par le regard d’une autre, par le sourire d’une troisième. Il flotte dans ce petit monde qui le berce et on devine en toile de fond les efforts d’Albertine qui cherche à attirer son attention. J’ai pas mal pensé à l’Antoine Doisnel de Truffaut et beaucoup à « Guillaume et les garçons à table » de Guillaume Gallienne. L’homosexualité de Proust est un fait acquis, mais on le sent ici plutôt asexué, noyé dans sa sensibilité. Il finit tout de même par essayer d’embrasser Albertine qui a bien entendu tout manigancé et lui reproche ses ardeurs en prenant des airs offusqués. Pris à l’hameçon, notre Marcel est amoureux à l’heure où il est sur le point de passer du côté de Guermantes.

Texte: Edouard

Illustration:Magali

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