Va et poste une sentinelle

Après avoir vécu quelques années à New York, « Jean Louise » alias « Scout » revient voir son père en Alabama au milieu des années 50, alors même que le débat sur les droits civiques des noirs bat son plein.

Deuxième et dernier opus d’Harper Lee, morte en 2016. La sortie de la suite de « ne tirez pas sur l’oiseau moqueur », 55 ans après sa publication, était bien entendu un coup d’édition.

Sur la forme, le roman a soulevé chez moi les mêmes interrogations que l’oiseau moqueur dont la construction était aussi très inégale. Les critiques ont depuis sa publication souvent évoqué le nom de Truman Capote, ami d’Harper Lee. Les 100 premières pages de « va et poste une sentinelle » sont pour le moins insipides et semblent provenir du journal intime d’une ado moyenne du Middle West particulièrement cucu et naïve. Sans doute reste-t-il dans ces pages, beaucoup de l’ouvrage écrit avant l’oiseau moqueur et non publié. Pour le reste…  À partir des pages 110, 120, le style devient plus maîtrisé et le récit prend de l’épaisseur. Est-ce seulement le fait de la maturité de l’auteur ? D’autres Truman Capote sont-ils intervenus. Combien de mains se sont posées sur  » Va et poste une sentinelle »? Il n’est peut-être pas nécessaire de répondre à toutes ces questions. D’une certaine manière, un roman est souvent plus ou moins un ouvrage collectif même si c’est un peu casser le mythe de l’écrivain solitaire et démiurge, très vivace dans notre beau pays.

Sur le fond, le roman apporte un très bon complément à l’oiseau moqueur. Peut-être devient-on vieux quand on n’a plus d’illusions à perdre. À ce titre, Scout est encore très jeune. Sa mère étant morte peu après sa naissance, Jean Louise a été élevée par son père et Calpurnia, une gouvernante noire qui fait beaucoup penser à la « Mama » d’autant en emporte le vent. C’est sans doute pour cette raison que la notion de « race » échappe totalement à son mode de pensée. Charmée dans son enfance par la défense par Atticus, son père, d’un noir accusé à tort de viol (intrigue de l’oiseau moqueur), elle n’imagine pas une seule seconde que son héros puisse penser autrement qu’elle.

« Va et poste une sentinelle » nous fait découvrir le vrai visage du racisme qui peut être compatible avec la protection d’un individu victime d’injustice: un bébé phoque massacré ou un taureau dans l’arène nous émeut tout autant qu’un humain. Le racisme est tout d’abord un phénomène social et identitaire. La croyance en l’infériorité naturelle des noirs était indispensable à l’équilibre des sociétés des États du sud jusque dans les années 50, tout comme l’étaient les indigènes pour les grandes puissances coloniales européennes des années 30. Se battre contre la reconnaissance aux noirs de droits civiques, c’était pour beaucoup préserver une pièce majeure d’un mikado identitaire sudiste dont la disparition entraînerait un effondrement d’ensemble.

Le besoin de préserver l’identité psychique, aussi essentiel que se nourrir, dormir ou se reproduire, reste le plus dévastateur,  sa satisfaction parfaite ne pouvant mener qu’au chaos. Décidément, le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas.

Édouard

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur

Dans les années 30, l’avocat Atticus Finch élève seul sa fille Scout et son fils Jem dans une petite ville d’Alabama. Commis d’office, il est chargé d’assurer la défense de Tim Robinson, un noir accusé du viol d’une jeune femme blanche.

Classique incontournable de la culture américaine (adaptation en 1962 au grand écran avec Gregory Peck dans le rôle d’Atticus), le livre fera beaucoup de bruit à sa sortie, en plein dans une Amérique secouée par la défense des droits civiques (Rosa Parks et son bus en 1955, c’était aussi en Alabama).

Le livre est tout d’abord une prouesse narrative, l’histoire étant racontée à travers les yeux d’une fillette. Plongée dans des affaires de « grandes personnes » qu’elle ne comprend pas vraiment, Scout relate des faits avec ses mots, charge au lecteur d’en reconstituer le sens. Le procédé donne un caractère profondément tendre à l’ouvrage. On frémit pour Scout, on est triste avec elle et ses maladresses d’enfant nous font mourir de rire (l’épisode de Scout déguisée en jambon à la fête de l’école vaut son pesant de bacon).

Le choix narratif donne à l’intrigue un caractère étrange. L’absence de toutes références à la mère de Scout m’a en particulier frappé. Certes, elle explique que celle-ci est morte quand elle avait deux ans, mais une disparition aussi nette de la pensée de tous semble étrange. Ceci dit, Scout n’est pas encore assez âgée pour comprendre ce qu’est un tabou. Elle parle des choses dont on parle et cela ne lui viendrait pas à l’esprit d’évoquer les sujets dont on ne parle pas. Ces trous dans l’intrigue se marient d’ailleurs très bien avec l’atmosphère du « Deep South », marquée autant par le racisme que par la superstition. La mémoire de la guerre de Sécession est encore vive même si la plupart des protagonistes ont disparu. Les légendes de confédérés se mêlent ainsi à celles de fantômes, de maisons hantées et d’esclaves évadés.

Dans cet univers, le souci des habitants est plus de préserver cet esprit du Sud que de rechercher une réalité. Atticus sait très bien tout ça, il sait que les jurés peuvent envoyer Tim à la mort tout en étant persuadés de son innocence, parce que pour eux, ce serait criminel de reconnaître qu’un noir puisse avoir raison contre un blanc. Les habitants de la ville haïssent d’ailleurs autant Atticus, « l’ami des noirs », que le véritable criminel dont personne n’ignore l’identité : tous deux menaçant l’ordre établi. La grande victoire d’Atticus, c’est les cinq heures du délibéré qui indiquent que les esprits commencent à bouger.

Il n’y aura pas de suite à « ne tirez pas sur l’oiseau moqueur ». Le second roman d’Harper Lee, publié en 2015 (va et poste une sentinelle) avait en fait été écrit avant. Le silence de plus de 50 ans de l’auteure disparue en 2016, son caractère insaisissable et la polémique concernant la participation de Truman Capote à l’écriture de « l’oiseau moqueur » font de l’ouvrage lui-même une légende du Sud.

Edouard

Harper Lee

1961/2015

Grasset

Le cimetière de Prague

Simon Simonini, notaire viscéralement antisémite souffrant d’un profond dédoublement de personnalité et faussaire de haut vol, déambule dans la France et l’Italie du XIXe siècle. Il sera notamment l’auteur du « bordereau » de l’affaire Dreyfus et de la première version des « protocoles des sages de Sion ». Traduits en Russe et diffusés à partir de 1905, ils entretiendront la flamme du complot Judéo-Maçonnique au cours des décennies suivantes.

Le cimetière de Prague est l’avant-dernier roman d’Umberto Eco qui nous à quitté en 2016. C’est un « négatif » du « nom de la Rose ». Simon Simonini, apôtre de l’obscurantisme dans une Europe postrévolutionnaire en cours de reconstruction idéologique est un anti-Guillaume de Baskerville porteur de lumière dans l’occident médiéval. En opposition au « faux vrai » que constituait le livre d’Aristote sur le rire jalousement gardé par les frères, il est ici question de « vrai-faux » puisque le bordereau et les protocoles ont bel et bien existé.

Eco est un érudit et avant tout un essayiste. La question du vrai et du faux jalonnera son œuvre, dans ses essais (la guerre du faux en 1985) mais aussi dans Baudolino, personnage qui dit être un menteur professionnel. Sur bien des aspects, le travail du romancier s’apparente à celui du faussaire. Il ne s’en distingue qu’en affirmant que le récit auquel il s’est efforcé de donner une apparence de réalité n’est pas vrai.

Le succès des faux au XIXe siècle dépend largement de l’état d’esprit d’une société qui tend à se détacher de la religion pour se raccrocher à une science encore balbutiante, en particulier dans les domaines de la psyché, frisant souvent avec le paranormal. Dans cette nébuleuse fleurissent des sociétés secrètes parfois rattachées à la franc-maçonnerie voire au satanisme et dont l’existence est souvent moins défendue par leurs adeptes que par leurs détracteurs. L’érudition de l’auteur en la matière est foisonnante et même parfois écœurante.

Dans ce maelstrom, le judaïsme ne trouve plus une place évidente. Ce sera le rôle de faussaires comme Simonini et d’antisémites farouches comme Édouard Drumont  de le positionner. Dans l’Europe en cours de déchristianisation de la révolution industrielle et du communisme naissant, les juifs se voient accusés du déclin de la religion, d’être les suppôts du grand capital et de diffuser le communisme (la haine ne soucie pas des incohérences). Un tel pouvoir de nuisance ne peut être exercé que par une organisation internationale. De là à faire le lien avec la Franc-maçonnerie, il n’y a qu’un pas que beaucoup n’hésiteront pas à franchir. Au début du siècle, l’antisémitisme est un baril de poudre et les « protocoles des sages de Sion » allumeront la mèche.

Dénoncés comme faux dès 1921, ces protocoles n’en seront pas moins authentifiés dans Mein Kampf en 1925 dans une Allemagne humiliée par le traité de Versailles et à la recherche d’un bouc émissaire.

Édouard

Umberto Eco

Le livre de poche

Pimp

Nom : Iceberg Slim. Profession : maquereau (pimp en anglais)

Publiée en 1969, cette autobiographie romancée violente et crue, qui parle du malaise des noirs américains et de la haine des blancs, marquera toute une génération de rappeurs. Abusé sexuellement par sa nourrice à l’âge de trois ans, Robert Lee Maupin y trouvera le fondement de sa vocation de proxénète. C’est en suivant cette route qu’il deviendra le redoutable « Iceberg Slim »

Comme dans toute autobiographie, l’intégralité des propos ne semble pas forcément authentique. La volonté de marquer les esprits, de les amuser aussi (un des chapitres ressemble clairement à une vieille blague recyclée) l’emporte certainement par moments sur la réalité. Et puis, il y a aussi tout ce dont ne parle pas l’auteur et qu’on devine dans ses silences.

La vie de maquereau n’est pas de tout repos. Il s’agit tout d’abord de trouver des prostituées pour se constituer une « écurie » par le sexe, par  l’ ultra-violence, par la persuasion, par le charisme, par le fric, par la drogue…Iceberg Slim n’en parle pas, mais on sait très bien que de nombreuses prostituées sont aussi maintenues dans cet état par l’absence de papiers leur donnant le droit de séjourner sur le territoire.

Une fois l’ « écurie » constituée, il convient d’une part d’essayer de l’agrandir et d’autre part de dissuader les filles (Iceberg Slim ne fait pas dans la prostitution masculine) de s’en aller de leur propre initiative ou de se faire piquer par un concurrent.

Cela va sans dire, tout cela est bien entendu réalisé en toute illégalité en évitant les forces de l’ordre incorruptibles et en graissant la patte des autres.

Enfin, pour supporter cet univers impitoyable et pour garder en toute circonstance une expression impassible à la Vito Corleone, le recours régulier à la cocaïne est fortement conseillé.

Vous l’avez compris, si la profession de proxénète est rémunératrice, son exercice implique de nombreux frais, sans parler des régulières tentatives de meurtre et des séjours pénitentiaires qui finiront fatalement par tomber un jour ou l’autre sur le malfrat.

L’esclavagisme, la violence, l’argent sale et la haine ne mènent à rien, ne créent rien d’autre que du vide et des regrets. Iceberg Slim en prendra conscience au cours des 10 mois passés seul dans une cellule de confinement. À sa sortie de Cook County, il décidera de se ranger et de devenir écrivain. L’auteur mourra en 1992 à l’âge de 74 ans.

 

Iceberg Slim

Éditions de l’Olivier

2001(1ére édition 1969)

Edouard

DAESH est en nous

Comme notre société de consommation, DAESH se nourrit de nos frustrations. Il donne un sens à la vie de tous les détraqués de la planète, tous ceux qui n’ont plus de repères, qui n’ont plus rien à perdre. Comme notre société de consommation, DAESH se nourrit du spectaculaire, des clichés faciles et présente la vie comme un jeu vidéo. Certains chassent les Pokémons, d’autres chassent les infidèles. Le concept est juste un peu différent et ceux qui jouent à DAESH sont juste un peu plus fêlés que les premiers.

La machine est lancée et on ne sait plus comment l’arrêter. Je doute que DAESH en soit capable. Il continuera à revendiquer les attentats et finira par ne plus connaître ses « amis DAESH », ne pourra plus les contrôler, fera semblant et se contentera de les « liker ».

A-t-on déjà perdu le pilote de l’avion DAESH? Peut-être. On l’a d’abord cru avec le chauffeur de Nice puis il s’est avéré que l’ « islamisation rapide » était moins évidente. A ce titre, les médias se sont bien gardés d’insister sur leurs contradictions. Ceci dit, l’attentat était prémédité, mais y a-t-il un lien avec DAESH ? Et l’égorgement du prêtre de Saint Étienne de Rouvray, qu’a fait DAESH ? Ce qui me semble clair, c’est que ces jeunes paumés cherchent un label DAESH qui leur donnera quelques minutes de « gloire » posthume.

Je ne vois pas quel pourrait être l’intérêt de DAESH à commanditer l’égorgement d’un prêtre dans une petite ville de province. Ce qui est clair, c’est qu’à chaque étape dans l’horreur, il se coupe de plus en plus de la communauté musulmane qui, je l’espère, va enfin se soulever pour écraser ce cancer qui la ronge. Aurait-il pu dire « Ah non, celui-là, c’est pas moi » ? Pouvait-il se taire ? Je ne pense pas. Avec un meurtre d’une telle puissance symbolique, DAESH était obligé de revendiquer sous peine de reconnaître implicitement qu’il ne maîtrisait plus rien.

Je veux m’opposer à tous ceux et toutes celles qui vomissent sur « les gouvernements successifs ». C’est bien français de tout faire porter par le gouvernement quand les choses ne vont pas, ça permet de ne pas se remettre en question, de ne pas se demander si nous n’avons pas notre part de responsabilité. Les gouvernements successifs, qui ont su très bien aussi nous faire croire qu’ils maîtrisaient une machine emballée, ont bien entendu eux aussi leur part de responsabilité, mais ne leur mettons pas tout sur le dos.

Ce n’est pas uniquement aux dirigeants de combattre DAESH, mais à nous tous, musulmans, chrétiens, juifs, bouddhistes, agnostiques, athées ; quelles que soient nos professions, nos convictions et nos origines.

Quand le label DAESH ne sera plus, quand tous les désorientés de la Terre s’apercevront que leurs crimes ne garantira plus la « Une » au JT du 20h, quand DAESH ne rendra plus « populaire », sans doute arrêteront-ils.

Edouard

Crime et châtiment au moyen âge

Comment s’est construit le droit pénal français entre la chute de l’Empire romain et la découverte de l’Amérique ? Comment le droit germanique de type accusatoire et le droit romain, associé au droit canon de type inquisitoire, vont entrer en conflit pour finalement se compléter et construire les bases de notre  système pénal moderne ?

L’image de la justice pénale au moyen âge véhiculée dans la pensée collective est généralement présentée comme le bras armé cruel et arbitraire d’une société fantasmée dominée par la violence.

Si cette image a été largement cultivée à partir du XIXe siècle pour mettre en valeur les bienfaits des Lumières et de la Révolution sur une société rongée par l’obscurantisme, il n’en demeure pas moins que dans les faits, 1789 aura eu une influence très relative sur le système pénal. Toutefois, il est vrai que dans sa longue maturation, la justice pénale a traversé des étapes difficilement compréhensibles pour un homme du XXIe siècle.

La société médiévale est incontestablement plus violente que la nôtre, en partie du fait de sa jeunesse. L’homme du moyen âge, souvent armé, est impulsif. Valérie Toureille consacre plusieurs pages à la place de la guerre dans cette violence. De nombreux brigands étaient ainsi d’anciens soldats désœuvrés et sans ressources que la paix laissait sur le carreau. Le compagnon de Jeanne d’Arc Gilles de Rais alias « barbe bleue » évoqué à plusieurs reprises illustre par ailleurs la dimension criminogène du fait guerrier.

La pratique courante des mutilations avec l’ablation du nez et des oreilles et le jugement de Dieu des Mérovingiens qui laissait des séquelles irréversibles, même s’ils répondaient à des logiques particulières, ne peuvent que provoquer l’effroi. La peine de mort était au centre du système répressif dans lequel l’emprisonnement avait une place tout à fait secondaire. Le plus souvent considérée comme un simple lieu de passage, l’incarcération n’était liée à aucune démarche de réinsertion qui reste un concept ultra moderne. L’aspect effroyable des supplices publics avait surtout une vocation dissuasive et comme le souligne l’auteur, la corde cassée du pendu ou la hache du bourreau qui ratait son coup étaient particulièrement appréciées des spectateurs qui y voyaient une manifestation divine.

La justice pénale médiévale pouvait sembler arbitraire d’un point de vue « macro ». Elle était en fait très éclatée entre la justice du seigneur, celle de l’Église et celle du citadin qui obéissaient à des logiques différentes. L’agencement de ces juridictions, associé à la montée en puissance de l’état centralisateur à la fin de la guerre de Cent Ans au XVe siècle, forgera les bases notre système pénal. L’évolution des mentalités fera le reste.

Edouard

Crime et châtiment au moyen âge

Valérie Toureille

Seuil

Une vie Chinoise

Les 60 dernières années de la Chine en BD.

Belle collaboration sino-française récompensée par de nombreux prix. Pourquoi la Chine des années 50, qui semblait à peine sortie du moyen-âge, est elle aujourd’hui en passe de devenir la première puissance mondiale ? Mao ? Oui, il en est beaucoup question, le grand timonier restera incontestablement le personnage clef de l’histoire de la Chine du 20e siècle. Certes, tout ce qu’il a fait n’était pas bien, semblent reconnaître les Chinois d’aujourd’hui : le collectivisme, la révolution culturelle…il y a eu des ratées, mais bon, l’erreur est humaine, et puis il était influencé par la « bande des quatre », en particulier par sa femme. Mais le but a été atteint, c’est l’essentiel. Comme disait Deng Xiaoping, « peu importe que le chat soit noir ou blanc du moment qu’il attrape les souris ». Mao restera donc pour tous les Chinois celui qui a cristallisé ce sentiment d’humiliation nationale et qui en a fait le moteur de sa politique, qui a fait naître un nouvel espoir : « la Chine qui n’était rien pour le monde de la première moitié du XXe siècle peut et va prendre sa revanche sur l’Histoire », nous répètent les auteurs.

En France, dans les années 80, la perception culturelle et économique de la Chine était faible. L’extrême orient, c’était surtout le Japon, ces dessins animés, ces cinéastes, ces écrivains. La Chine, on en parlait surtout sous un angle politique, c’était l’après-Mao ou alors, c’était de l’histoire ancienne : les empereurs, les porcelaines, la muraille, les soldats en terre cuite…. Ce qu’il y avait de plus actuel dans la culture chinoise, c’était encore les restaurants chinois.
Pour beaucoup, ce fut le chinois arrêtant seul les chars sur la place Tian’anmen en 89 qui symbolisa la Chine des années 80. Et après…la chute du communisme, la fin de la guerre froide. La Chine n’était pas tombée, le parti semblait toujours aussi fort et le pays toujours plus libéral. Comment était ce possible ?

J’avais tout de même été intrigué en voyant tous ces Chinois à Bamako en 2004 : quelque chose se passait. Et aujourd’hui, la Chine est là, du moins économiquement, c’est incontestable. Le dessinateur et le scénariste ne donnent pas d’explications claires à cette transformation, ils la constatent. Ce simple constat est sans doute plus époustouflant qu’une analyse détaillée des mécanismes de la transformation, et préserve sa part de mystère.

La culture chinoise vue par l’occident a-t-elle évoluée depuis les années 80 ? Li Kunwu semble en douter. Lorsqu’il se rend à Angoulême dans les années 2010, tout le monde pense qu’il est japonais. Économiquement, personne ne sera surpris que la Chine l’emporte sur les États-Unis. Culturellement, ça ne semble pas encore gagné. Ceci dit, Li Kunwu est un signe qui ne trompe pas : la révolution est en marche.
Une vie chinoise
Li Kunwu/P.Otié
Kana
2015

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La guerre

Tout d’abord, c’est à 3 heures du matin, un mail de mon frère actuellement en Thaïlande qui me dit regarder les infos et que je ne comprends pas trop. Ensuite, c’est une amie qui parle sur Facebook de bruits de mitraillette pris pour des feux d’artifice. Alors, je découvre l’horreur sur le site du Monde.
Un peu plus tard dans la matinée, je vois un militaire posté non loin de chez moi, mais je me dis qu’il est plus là pour rassurer les populations que pour prévenir un quelconque danger. Et puis, encore un peu plus tard, ce sont des types en civil avec des badges « ministère de la Défense » qui m’expliquent que le Pathé Beaugrenelle est fermé. C’est seulement à ce moment que j’ai commencé à réaliser. La guerre, ce serait donc cette peur sournoise qui s’installerait en chacun de nous, ce côté obscur de la Force qui se déploie comme une onde de choc et qui envahit l’intimité de tout un peuple ?
Comme beaucoup de Français, je n’ai jamais connu la guerre sur le territoire. Comme tout le monde, j’en ai entendu parler et j’ai beaucoup écouté les témoignages de ceux qui ont vécu la Deuxième Guerre mondiale. Je pensais cependant que la guerre était une maladie, un peu comme la lèpre ou la peste qui, dieu soit loué, n’existait plus en France. Il y avait bien eu l’ attentat à Charlie Hebdo en janvier, mais un attentat, ce n’est pas une guerre, surtout s’il est organisé par des jeunes illuminés en quête de reconnaissance sociale. C’était un drame des banlieues, une histoire triste de jeunes sans avenir. La France a bien réagi, on touchait à la liberté d’expression, une valeur fondamentale, elle en est sortie renforcée. Ensuite, ça à été la Syrie, c’est loin la Syrie. Il y avait bien la question des réfugiés qui était préoccupante, mais ça restait une conséquence collatérale d’une situation lointaine.
Six attaques aussi violentes qu’aveugles, au moins 128 morts, une centaine de blessés…on est passé dans une autre dimension, il y a forcément une tête pensante derrière tout ça. Et puis, ce n’est plus un symbole qui est attaqué, c’est une nation.
Et après ? Peut-être d’autres attentats. Après, en tout cas, ça va être la riposte. EI veut la guerre et il l’aura puisqu’il faudra bien réagir, tout comme Bush ce devait de réagir après le 11 septembre. Bercé dans ma jeunesse par les chansons de Renaud, indigné par les docteurs Folamour qui pullulent sur la planète, profondément convaincu de l’efficacité très relative des conflits armés, je reconnais aujourd’hui que l’agresseur ne nous laisse pas toujours le choix de la solution pacifique. Sans doute aussi qu’en vieillissant, j’ai fini par admettre à contrecœur que la réponse à la violence ne pouvait parfois être que la violence.
François Hollande chef de guerre, ce sera lui, on n’a pas le choix, puisse-t-il être éclairé. Première aussi pour le ministère de la défense regroupé à Balard (inauguration par le président de la République la semaine dernière), un regroupement qui devait impliquer une meilleure coordination de nos armées…pourvu que ça fonctionne. Heureusement, nous ne sommes pas seuls, on se demande même qui s’aventurera à soutenir EI. Cette série d’attentats semble un peu suicidaire. Et si c’était un chant du cygne ?
Edouard

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A most violent year

New-York au début des années 80., A la tête d’une entreprise de transport de fuel, Abel tente de creuser son trou. Ses concurrents font leur possible pour lui mettre des bâtons dans les roues.

Une grosse pomme crépusculaire, une ambiance à la Gotham city. Tout accable Abel, mais rien ne peut freines ses ambitions, il est l’incarnation même du rêve américain. Alors il se bat, compte aussi sur la chance qu’il sait saisir lorsqu’elle fait apparaître le bout de son nez au milieu du brouillard et finit par atteindre ses objectifs. Je me souviens d’un sujet de philo en terminale dont j’avais longuement parlé avec un copain : « peut-on réussir sa vie sans réussir dans la vie ? » Nous n’avions pas trouvé de réponse définitive, mais pour Abel, c’est clairement non. Bref, c’est un winner, c’est en tout cas comme ça que le voit son entourage, ses employés et en particulier Julian, victime aussi de l’adversité, mais qui a moins de punch, doute de lui, n’a ni l’assurance, ni l’intelligence d’Abel. Julian est-il jaloux de son patron ? Oui, peut-être un peu, mais il est par-dessus tout admiratif, il s’est persuadé à tort ou à raison qu’il n’était pas équipé pour y arriver et cette prise de conscience le ronge. Il ne saura pas saisir sa chance, limiter les effets du sort, voire même le retourner à son profit. Julian n’est pas un digne descendant de Caïn, comme semble l’être son supérieur, il ne prendra pas du plaisir à se frotter à l’adversité, à la combattre et s’avouera vaincu dès le premier round.

Abel a-t-il conscience d’être un élu ? Rien n’est moins sûr. Il avoue à son épouse qu’il aurait voulu devenir un gangster, tout comme l’était son beau père. Pour défendre ses intérêts, il a dû prendre certaines libertés avec la légalité et il a déjà commencé à quitter l’univers des irréprochables, mais il n’est pas encore vraiment entré dans le Milieu. Il y entrera probablement puisque rien ne semble pouvoir l’anéantir, bien qu’il soit au bord du gouffre en permanence. La scène finale laisse entendre que la toile se tisse, que l’avenir se profile sous un nouveau jour. Abel commence à être craint et reconnu au-delà du cercle de ses employés, il a atteint un nouveau niveau comme on le dirait pour un jeu vidéo. Ce qui est fascinant, c’est que cette reconnaissance lui arrive après l’atteinte d’un objectif que nul ne semblait comprendre et pour la poursuite duquel il s’entêtait. Avait-il vraiment conscience de ce que l’atteinte de cet objectif allait lui apporter ou avait-il une conscience diffuse qu’il devait l’atteindre sans s’expliquer parfaitement pourquoi ? Pour ma part, j’ai eu l’impression qu’il poursuivait son objectif comme le bout de fer poursuit l’aimant.

Pour résumer, « a most violent year » est un film sur la réussite sociale, sur ses critères objectifs (ténacité, détermination, charisme, intelligence) et aussi sur tout le mystère qui l’entoure : chance, hasard, destinée, providence…il me marquera durablement.

Edouard

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Où est Charlie ?

34, 32, 18 : âges des trois tireurs présumés originaires de Gennevilliers (sources Libé). Ils se sont réclamés d’Al Qaïda et les experts disent qu’ils ont été entraînés, probablement en Syrie. Cela n’en fait pas des chefs de guerre pour autant. Il s’agit peut être de trois pauvres types en quête de reconnaissance et n’ayant trouvé une raison d’être que dans ce massacre épouvantable et spectaculaire.
Peut-être ont-ils aussi reçu des ordres d’en haut, peut être y a-t-il une internationale djihadiste unifiée ayant décidé de frapper Charlie. Peut-être, mais j’en doute. Le journal n’ayant pas perçu de menaces particulières ces derniers temps, on est en droit de se poser la question.
Le propre des terroristes et de créer du sens par leur action. Ne leur faisons pas ce plaisir et considérons que cet acte est aussi odieux et stupide qu’insensé. Ne donnons pas envie à d’autres petits Ben Laden en herbe. Ne donnons pas à cet acte plus de sens qu’il n’en a.
Que voulaient-ils nous faire croire en massacrant la rédaction? Que la France est un nid à djihadistes ? Muscler l’islamophobie ? La criminalité est une activité profondément laïque, comme la connerie, peu importe la religion, que le criminel soit croyant, athée ou agnostique, il n’en reste pas moins un criminel.
Au-delà du massacre proprement dit, les auteurs sont coupables d’un second crime au moins aussi odieux que le premier. Je ne sais pas si ce crime existe dans le Code pénal, mais il faudrait le mettre si ce n’est pas le cas, c’est celui de commettre un crime au nom d’une communauté qui n’a rien demandé. En l’occurrence, c’est prendre en otage la communauté musulmane. Ce n’est pas aux chrétiens, aux juifs, aux bouddhistes aux athées, aux agnostiques de se débarrasser des islamistes, c’est aux musulmans de le faire. L’islamisme ne libérera jamais le monde musulman, il est son cancer. Si la mort de Cabu, de Wolinski et des autres pouvait permettre cette prise de conscience, ils ne seraient assurément pas morts pour rien, ils ont bien le droit à cet honneur.
En tout cas, ils n’auront pas réussi à tuer notre Charlie qui, ce soir plus que jamais, brille en chacun de nous.
Edouard

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