Du yéti au calmar géant

Étymologiquement, la cryptozoologie est la « science des animaux cachés ». Proche de l’ethnozoologie, elle concerne les animaux dont l’existence est attestée par certains groupes sociaux, mais non prouvée scientifiquement.

La science est née au XXe siècle lorsque les bornes de la zoologie moderne, issue des théories évolutionnistes darwiniennes, commenceront à se substituer aux perceptions religieuses et superstitieuses de l’animalité. L’histoire du monstre du  Loch Ness, née au début du XXe siècle et médiatisée dans l’entre-deux-guerres est à ce titre édifiante. Celui-ci devait initialement donner une existence scientifique au Kelpie, un monstre protéiforme du folklore écossais en l’existence duquel beaucoup croyaient encore au XIXe.

L’objet de la cryptozoologie n’est pas de remettre en cause la théorie de l’évolution, mais plutôt de la titiller, d’en montrer les failles, d’en repousser les limites. Ceci dit, il n’y a pas toujours du beau monde autour de la cryptozoologie : créationnistes, racistes, escrocs et affabulateurs en tous genres tenteront toujours de se l’approprier.

En 1912, Conan Doyle publie « le monde perdu » qui posera les fondamentaux de toute histoire de dinosaures cachés au fond d’une contrée sauvage et inexplorée. Dans l’entre-deux guerre, le genre fleurira, mais ce n’est qu’à partir de 1938, avec la découverte du coelacanthe, un poisson que l’on croyait disparu depuis des millions d’années, que la discipline commencera à se défaire d’une réputation douteuse, frisant avec le paranormal.

Les techniques d’investigation sous-marines et terrestres aidant, la cryptozoologie.pourra se développer et partir à la rencontre des croyances populaires. Contrairement aux fins des épisodes de Scoubi-Doo, le monstre n’est pas forcément un méchant déguisé aux desseins peu avouables. La preuve de l’inexistence est rare, il en est cependant ainsi pour Nessie dont l’existence physique est mathématiquement aussi probable que celle du père Noël. Le monstre est souvent une chimère, un agglomérat de plusieurs animaux aperçus par différents individus. Yéti et Bigfoot, son cousin d’Amérique, sont peut-être de grands singes. L’Almasty du Caucase appartient peut-être à une espèce humaine inconnue à ce jour. Christophe Colomb affirmait avoir vu des sirènes en précisant qu’elles n’étaient pas aussi belles qu’on le disait : il avait vu des lamantins. Le calmar géant existe bien, on a pu le filmer, mais il n’attaque pas les bateaux. Le serpent de mer est…un serpent de mer, probablement une chimère. Par contre, le dragon des mers existe bien, mais il est tout petit, c’est un cousin de l’hippocampe.

Pour notre plus grand bonheur, il existe encore au XXIe siècle des contrées à explorer, des « peut-être », des « probablement » des « sans doute », des « on ne sait pas » sans lesquels la science ne peut respirer.

Édouard

Du yéti au calmar géant

Valérie Toureille

Delachaux et Niestlé

Clés des songes et science des rêves

Une brève histoire de l’interprétation des rêves de l’antiquité à Freud.

Le rêve nocturne est la preuve la plus évidente de l’existence d’une réalité qui échappe au monde sensible. Quelle est cette réalité ?

Dans l’Ancien Testament, il est bien question d’un rêve prémonitoire de Pharaon décrypté par Joseph. Dans le nouveau, c’est par songe que Dieu dissuade les rois mages de revenir voir Hérode  après s’être prosternés devant l’Enfant Jésus.

Les auteurs de cet ouvrage collectif s’intéressent cependant peu à la signification biblique du rêve. L’enquête commence au IIe siècle apr. J.-C., avec un certain Artémidore de Daldis auteur d’une clé des songes qui fera autorité jusqu’à la renaissance, influençant les travaux d’un de ses célèbres contemporains : Galien, qui sera longtemps considéré comme un maître à penser de la médecine.

L’intérêt de l’ouvrage ne réside pas pour moi dans l’interprétation concrète des rêves qui est d’ailleurs peu développée, mais dans la fragilité de la frontière séparant le monde de l’occulte de ce qui ne l’est pas.

Associé à la médecine, le pouvoir curatif de l’interprétation du rêve a pendant longtemps été reconnu. Cependant, la médecine de la fin de l’Empire romain et du moyen âge aura un statut particulier, imprégné d’un parfum vaguement sulfureux frisant avec la magie.

Relégué au rang des superstitions au XVIe siècle, tant par le camp catholique que par celui des protestants, l’interprétation du songe réapparaîtra au XVIIe sous une forme plus littéraire, préfigurant le romantisme du XIXe, l’interprétation du rêve devenant une forme de divertissement à laquelle on feint de croire, un peu comme les horoscopes aujourd’hui.

Les conditions de la reprise de la thématique onirique par Freud dans un siècle épris de voyance et d’occultisme jettent un éclairage intéressant sur le contexte de l’avènement de la psychanalyse. Il y a une volonté manifeste des auteurs d’établir une filiation entre Artémidore et Freud qui aurait redonné un pouvoir curatif au rêve.

Sans vouloir polémiquer sur la valeur curative de la psychanalyse, je trouve dommage qu’un ouvrage sur le rêve publié en 2016 s’arrête aux travaux d’un homme mort en 1939. Rien n’est dit sur les travaux de Michel Jouvet à la fin des années 50 sur le sommeil paradoxal ni sur le rêve télépathique de « Tintin au Tibet ». De telles lacunes me laissent songeur…

Edouard

Clés des songes et sciences des rêves

Collectif sous la direction de Jacqueline Carroy et Juliette Lancel

Les Belles Lettres

2016

Une histoire de tout, ou presque…

Me voilà presque revenu à ma jeunesse enthousiaste. Pour ceux qui se passionnaient pour les découvertes (Science et Vie, Science et Jeunesse…), voiciun ‘petit’ rafraîchissement de mémoire bienvenu.Bill Bryson est journaliste, ce qui rend ses propos compréhensibles. Il propose une visite guidée de l’infiniment grand à l’infiniment petit.Il ne manque pas d’humour. Les scientifiques non plus.Exemple:
Quand un journaliste demanda à l’astronome anglais sir Arthur Eddington s’il était vrai qu’il était l’une des trois personnes au monde capables de comprendre les théories d’Einstein, il réfléchit longuement avant de répondre: « J’essaie d’imaginer qui peut être  la troisième ».

Le livre fourmille d’anecdotes de ce style, ce qui allège le propos. Et si les découvreurs ont de l’humour, ils ne manquent pas de férocité entre eux. Le professeur Tournesol peut se vanter d’avoir quelques modèles farfelus, à commencer par Isaac Newton.

Un plume sur le chapeau américain de Bill Bryson: plusieurs citations de mon cher professeur de Duve.

Un livre pour tout public curieux, de 7 à 77 ans…
Il date de 2003, ce qui explique quelques failles en astronomie et en paléontologie.

Amitiés quantiques, relatives et universelles,

Guy.

Bill Bryson – PB Payot – 651 p.

Crime et châtiment au moyen âge

Comment s’est construit le droit pénal français entre la chute de l’Empire romain et la découverte de l’Amérique ? Comment le droit germanique de type accusatoire et le droit romain, associé au droit canon de type inquisitoire, vont entrer en conflit pour finalement se compléter et construire les bases de notre  système pénal moderne ?

L’image de la justice pénale au moyen âge véhiculée dans la pensée collective est généralement présentée comme le bras armé cruel et arbitraire d’une société fantasmée dominée par la violence.

Si cette image a été largement cultivée à partir du XIXe siècle pour mettre en valeur les bienfaits des Lumières et de la Révolution sur une société rongée par l’obscurantisme, il n’en demeure pas moins que dans les faits, 1789 aura eu une influence très relative sur le système pénal. Toutefois, il est vrai que dans sa longue maturation, la justice pénale a traversé des étapes difficilement compréhensibles pour un homme du XXIe siècle.

La société médiévale est incontestablement plus violente que la nôtre, en partie du fait de sa jeunesse. L’homme du moyen âge, souvent armé, est impulsif. Valérie Toureille consacre plusieurs pages à la place de la guerre dans cette violence. De nombreux brigands étaient ainsi d’anciens soldats désœuvrés et sans ressources que la paix laissait sur le carreau. Le compagnon de Jeanne d’Arc Gilles de Rais alias « barbe bleue » évoqué à plusieurs reprises illustre par ailleurs la dimension criminogène du fait guerrier.

La pratique courante des mutilations avec l’ablation du nez et des oreilles et le jugement de Dieu des Mérovingiens qui laissait des séquelles irréversibles, même s’ils répondaient à des logiques particulières, ne peuvent que provoquer l’effroi. La peine de mort était au centre du système répressif dans lequel l’emprisonnement avait une place tout à fait secondaire. Le plus souvent considérée comme un simple lieu de passage, l’incarcération n’était liée à aucune démarche de réinsertion qui reste un concept ultra moderne. L’aspect effroyable des supplices publics avait surtout une vocation dissuasive et comme le souligne l’auteur, la corde cassée du pendu ou la hache du bourreau qui ratait son coup étaient particulièrement appréciées des spectateurs qui y voyaient une manifestation divine.

La justice pénale médiévale pouvait sembler arbitraire d’un point de vue « macro ». Elle était en fait très éclatée entre la justice du seigneur, celle de l’Église et celle du citadin qui obéissaient à des logiques différentes. L’agencement de ces juridictions, associé à la montée en puissance de l’état centralisateur à la fin de la guerre de Cent Ans au XVe siècle, forgera les bases notre système pénal. L’évolution des mentalités fera le reste.

Edouard

Crime et châtiment au moyen âge

Valérie Toureille

Seuil

Malaise dans la Civilisation

N’étant ni psychanalyste, ni philosophe, ni anthropologue, je ne me permettrai aucune critique, dans le sens littéraire, de cet essai publié en 1929.
Une citation, dans l’optique des derniers événements qui ont secoué la France et la Belgique:

‘Il est humiliant de constater combien sont nombreux parmi nos contemporains ceux qui, obligés de reconnaître l’impossibilité de maintenir leur religion, tentent pourtant de la défendre pied à pied par une lamentable tactique de retraite offensive.’

Quelques pistes de réflexion (inspirées par mes recherches sur internet):

Le sentiment de culpabilité est le problème capital du développement de la civilisation et le progrès de celle-ci doit être payé par une perte de bonheur due au renforcement de ce sentiment.
Le sentiment de culpabilité est absolument identique à l’angoisse devant le Surmoi.
Il n’est pas reconnu comme tel, il reste en grande partie inconscient et se manifeste comme un malaise, un mécontentement auquel on cherche à attribuer d’autres motifs.
Freud précise la signification des concepts qu’il a développés dans son ouvrage : « surmoi », « conscience morale », « sentiment de culpabilité », « besoin de punition », « remords ».
Le remords désigne la réaction du Moi dans un cas donné de sentiment de culpabilité.
Freud affirme l’existence, au-delà du Surmoi individuel,  d’un « Surmoi collectif » : l’éthique.
Il fait deux objections au Surmoi individuel et au Surmoi collectif :
a) par la sévérité de ses ordres et de ses interdictions, il se soucie trop peu du bonheur du Moi.
b) il ne tient pas assez compte des résistances à lui obéir.
Freud se demande si la plupart des civilisations ou des époques culturelles et même l’humanité entière ne sont pas devenues « névrosées » sous l’influence des efforts de la civilisation,
et il introduit la notion de « névrose collective ».
Les hommes d’aujourd’hui ont poussé si loin la maîtrise des forces de la nature qu’avec leur aide il leur est devenu facile de s’exterminer mutuellement jusqu’au dernier. Ils le savent bien,
et c’est ce qui explique une bonne part de leur agitation présente, de leur malheur et de leur angoisse.

Conclusion:
Lire Freud s’avère difficile, son style est indigeste. Mais quelle lucidité…

Pour alléger un peu mon propos, une anecdote concernant un autre fumeur de cigares, Winston Churchill.

Après un bon repas, on présente la boîte à cigares.
Un des invités en rafle 5, avec un sourire d’excuse ‘C’est pour la route’
Churchill lui réplique ‘Merci d’être venu d’aussi loin’.

Amitiés fumantes,

Guy

Sigmund Freud – PUF

Rejoignez Azimut sur Facebook en cliquant ici et soyez prévenu de toute nouvelle publication.

Les Chevaliers teutoniques

C’est en lisant « l’homme qui savait la langue des serpents » que j’en suis venu à m’intéresser aux chevaliers teutoniques. Les Estoniens du roman étaient en effet confrontés à des « hommes de fer » historiquement nommés « chevaliers Porte-glaives », un ordre qui sera in fine absorbé par les chevaliers teutoniques. Nous y voilà.

Les chevaliers teutoniques participèrent aux croisades, mais ce n’est pas là qu’ils prirent toute leur puissance. Dans les Etats chrétiens d’orient, ils restèrent effectivement dans l’ombre des templiers et des hospitaliers (qui devinrent les chevaliers de Maltes). Qu’à cela ne tienne … ce qui est fascinant chez les teutoniques, c’est leur capacité à traverser les siècles en se transformant en permanence sans perdre leur identité. On a vraiment l’impression de lire l’histoire d’une grande entreprise, plus que celle d’individus en armure pourfendant les infidèles.

Premier point de chute, l’Europe de l’Est. Un territoire qui correspond au nord de la Pologne et aux pays baltes. Bien entendu, le corridor de Dantzig et l’enclave de Kaliningrad me rappelaient quelques souvenirs scolaires, le genre de détails historiques que le prof évacue en deux temps trois mouvements et que l’élève moyen classera dans la catégorie « pas important » et de fait, il ne sera jamais interrogé sur ce point. J’étais donc très loin de m’imaginer que tout cela était lié au grand royaume construit par les chevaliers teutoniques chargés au moyen-âge de convertir ces populations très largement païennes.

Le premier coup porté aux chevaliers intervint au moment de la réussite de leur entreprise. En effet, à partir du moment où il n’y eut plus personne à christianiser, les puissances locales s’interrogèrent fortement sur la raison d’être de leurs privilèges qui s’émiettèrent peu à peu. Avec l’arrivée du protestantisme, nouveau coup d’estoc qui divise l’ordre de l’intérieur. Mais alors qu’il agonise, l’arrivée des Turcs Ottoman qui menacent le Saint-Empire lui permettra de retrouver  un peu de vigueur. Certes, ce ne sera plus jamais la puissance du XIIIe siècle, mais au moins ont-ils matière à guerroyer. Les lumières et en particulier les francs-maçons semèrent le trouble dans l’ordre, de même que la Révolution française. Napoléon, qui démantèlera le Saint-Empire le met à terre. Heureusement, Waterloo leur permettra d’échapper à l’extermination, mais il ne restera vraiment plus grand-chose au XIXe.

On pense au chevalier noir de sacré Graal qui continue à vouloir se battre alors qu’on lui a coupé les bras et les jambes. Ils finissent ensuite par comprendre que le chevalier en armure est un peu passé de mode  et se reconvertissent dans l’assistance aux blessés et là, PAF, voilà t’y pas que c’est au tour des chevaliers de Malte de leur tomber dessus. Ils perdront quelques plumes dans la bataille, mais arriveront à survivre une fois de plus. L’ordre des chevaliers teutoniques existera jusqu’en 1929, date à laquelle il sera rebaptisé « frères de l’ordre allemand de Sainte Marie de Jérusalem » qui, à son tour, survivra à la déportation nazie et au détournement historique des Chevaliers teutoniques effectué par Himmler pour anoblir l’action du IIIe Reich. Bref, après 800 ans, ils sont toujours là. Sacrés chevaliers teutoniques ! Dumas n’aurait pas fait mieux.

Edouard

Les chevaliers teutoniques

Henry Bogdan

Tempus

Rejoignez Azimut sur Facebook en cliquant ici et soyez prévenu de toute nouvelle publication.

Qui a tué Neandertal ?

Il y a 30000 ans, disparaissait l’homme de Neandertal, 10000 ans après l’arrivée en Europe de notre ancêtre, Homo Sapiens. Depuis 2010, on sait qu’il y a eu interfécondité entre Neandertal et Sapiens. Peut-on encore dire que Neandertal a disparu puisqu’il est présent dans notre génome ? Sinon, pourquoi a-t-il a disparu ?
L’ouvrage date de 2014… ça va, ce n’est pas trop faisandé, on a fait d’autres découvertes depuis en particulier celle d’une présence de Neandertal dans le génome d’un Éthiopien vieux de 4500 ans qui a fait l’objet d’un article dans Le Monde en octobre. Concernant la polémique relative à la présence du génome néandertalien chez les populations africaines, encouragée par certains médias soucieux d’entretenir le buzz, j’ai appris en lisant ce livre que l’on savait déjà il y a plus d’un an que le génome de Neandertal était présent chez les Massaïs. Donc, pour tordre le cou à cette polémique :
1- Neandertal appartient à une espèce s’étant développée hors d’Afrique, il est normal que son génome y soit moins présent qu’ailleurs.
2- Il n’y a pas eu à ce jour d’études suffisamment poussées en Afrique permettant de déclarer que le génome de Neandertal y est absent. Il a d’ailleurs été prouvé que ce génome était ponctuellement présent sur le continent noir, apporté soit par Neandertal lui-même, soit par des populations métissées.
Mais l’objet de l’ouvrage d’Eric Pincas n’est absolument pas de statuer sur la présence du génome de Neandertal en Afrique, une question qu’il ne fait qu’effleurer. L’auteur constate seulement que la présence du génome de Neandertal chez l’homme moderne est trop sporadique pour qu’on puisse conclure à une dilution génétique de ces populations dans Sapiens et que la cause de l’extinction doit être cherchée ailleurs.
Eric Pincas écarte ensuite l’hypothèse du génocide de masse systématique perpétré par Sapiens. Les futures découvertes archéologiques nous donneront peut-être de nouveaux éclaircissements, mais pour le moment, nous n’en avons aucune preuve. Ce qui est certain, c’est d’une part que la conceptualisation d’un génocide demande un degré d’abstraction que Sapiens n’avait peut-être pas atteint et d’autre part que la cohabitation a tout de même duré 10000 ans. Écartée ensuite l’hypothèse selon laquelle Sapiens aurait apporté des maladies ayant anéanti Neandertal. Là encore, les populations néandertaliennes étaient trop éparpillées sur le territoire pour qu’on puisse imaginer que des épidémies ont pu être à l’origine d’exterminations massives.
L’acteur principal de cette extinction serait donc…Neandertal lui-même. Contraint à la compétition avec un partenaire technologiquement mieux outillé (armes en os) et mieux à même de créer du lien social (par le biais de l’art en particulier), le « bon » sauvage replié sur lui-même et pratiquant une très forte endogamie, n’aurait pu résister. À SUIVRE…

Eric Pincas
Michalon
2014
Edouard

Rejoignez Azimut sur Facebook en cliquant ici et soyez prévenu de toute nouvelle publication.

Enquête sur le secret des créateurs

Écrivains, cinéastes, chorégraphes, auteurs de bandes dessinées, musiciens, chanteurs, chercheurs…qu’est-ce qui pousse tout ce monde à créer ? Par le biais d’interviews de 24 personnalités, Hubert Ripoll tente d’apporter des pistes de réponses.
Cet ouvrage conviendra en premier lieu à ceux (et celles) qui ont une activité artistique ou créatrice. Plus qu’une réponse toute faite, l’auteur lance des pistes intéressantes et invite les lecteurs qui le souhaitent à venir poursuivre le débat sur son blog (voir lien dans la colonne de droite de , dans la rubrique « écrire ailleurs sur le net »). Ces pistes, si elles n’apportent pas de réponses définitives, permettront aux créateurs amenés à se développer, de mieux trouver leur voie.
La première partie s’attache au moteur de la création. L’auteur donne une grande importance à l’étincelle initiale qui serait à l’origine de la création, une émotion éprouvée dans l’enfance. Je suis dubitatif, il y a quelque chose d’un peu autoréalisateur dans cette question.
Je me souviens avoir été effrayé dans mon enfance par le tableau de Goya « Chronos dévorant ses enfants ». Je pourrais dire que c’est de là que vient mon intérêt pour la mythologie gréco-romaine et par là même, pour les systèmes de représentations sociales. C’est joli et ça rentre dans les clous, mais ce n’est peut-être pas vrai du tout, même si ce tableau me faisait effectivement peur quand j’étais petit. Ce que je veux dire, c’est qu’il est toujours facile de reconstituer a posteriori un souvenir déclencheur.
Personnellement, je crois beaucoup plus à la lueur qui obsède le créateur et par laquelle il est irrésistiblement attiré, comme l’âne est attiré par la carotte que le cavalier a accroché au bout du bâton.
Sur la seconde partie, je suis d’accord avec lui pour ce qui concerne l’accompagnement dans le cheminement qui est essentiel. Complètement d’accord aussi pour tout ce qui concerne les liens entre création et plaisir. D’accord enfin pour ce qui concerne la résilience, mais j’ai regretté qu’il passe un peu rapidement sur un sujet qui me passionne.
Concernant les liens entre création et ordre, je ne sais pas. Effectivement, créer c’est faire sortir quelque chose de nouveau et c’est donc un peu révolutionner, mais bon, j’ai du mal à admettre que tous les créateurs soient des révolutionnaires.
Pour finir, j’ai beaucoup apprécié ce qu’il dit sur les rapports entre reconnaissance et création. L’adéquation ne va pas de soi. Et si être reconnu, c’était répondre à l’attente créatrice d’une société qui considérera alors le créateur comme sa propre création? Bref, ce livre est un bon compagnon de route.
Edouard

Enquête sur le secret des créateurs
Payot
2015

Rejoignez Azimut sur Facebook en cliquant ici et soyez prévenu de toute nouvelle publication.

L’Arche avant Noé

Point de situation sur les sources babyloniennes ayant incontestablement influencé l’histoire du célèbre héros biblique et de sa ménagerie flottante.

La découverte au lycée de « la naissance de Dieu » de Jean Bottero aura été un véritable coup de foudre littéraire. C’est dans cet ouvrage que je fis la connaissance de l’épopée de Gilgamesh et du personnage d’Utnaphisti, survivant du déluge ayant construit une arche dans laquelle il fit entrer tous les animaux de la création. Les influences mésopotamiennes sur le récit biblique sont connues depuis la fin du XIXe siècle. J’étais donc très méfiant en lisant la critique de cet ouvrage publié il y a quelque temps dans Lemonde, me demandant si elle allait vraiment m’apporter quelque chose que je ne savais déjà : je n’ai pas été déçu de mon acquisition.
L’épopée de Gilgamesh s’articule autour des conséquences de la mort d’Enkidu et du chagrin que cet événement produit chez le héros mésopotamien. C’est dans ce contexte que Gilgamesh rencontre le survivant du déluge auquel les dieux ont donné l’immortalité. L’entrevue avec Utnaphisti ne constitue qu’une petite partie de l’épopée. Finkel nous présente ici d’autres versions babyloniennes du mythe, écrites antérieurement à l’épopée, en particulier l’histoire d’Atrahasis, d’ascendance royale cette fois-ci, qui a la charge, comme Utnaphisti et plus tard Noé, de sauver l’humanité et le monde animal en construisant une embarcation susceptible de le protéger du déluge.
La grande nouveauté apportée par Irving Finkel est une tablette contemporaine du récit d’Atrahasis, se concentrant cette fois-ci sur les modalités techniques de la construction de l’arche qui s’avère être ronde et correspondre à un type d’embarcation bien connu en Irak : le coracle. Si les dimensions globales de l’arche n’évoluent guère d’un récit à l’autre, il n’en est pas de même de sa forme, très dépendante du contexte géopolitique et culturel de l’époque au cours de laquelle le récit est raconté, ainsi que de l’importance que l’auteur a voulu lui accorder dans l’intrigue. À titre d’exemple, la référence à une arche carrée dans l’épopée de Gilgamesh, dont les capacités de flottaison sont plus que douteuses, met bien en évidence le fait que la physionomie du navire était le cadet des soucis des auteurs.
Ainsi, le plus passionnant ne réside pas dans l’événement relaté, ni dans sa potentielle réalité historique, mais dans les différents récits qui en ont été donnés. C’est donc un prétexte pour voyager dans l’histoire de l’écriture cunéiforme depuis le commencement (le récit existait probablement bien avant) jusqu’à son abandon au début de notre ère. Une grande partie de « L’Arche avant Noé » s’intéresse à la transmission du récit cunéiforme vers sa forme hébraïque. Il est incontestable que l’exil à Babylone est un événement clef de l’histoire de l’écriture de la Bible. Les auteurs du livre saint, s’étant attachés à dénoncer les coutumes des habitants de la ville où ils avaient été déportés, se sont bien gardés de dire combien cette cohabitation avait été importante pour eux et encore moins ce qu’ils devaient à la culture babylonienne. Finkel rassemble patiemment les indices mettant en évidence cette influence…une affaire à suivre.

Edouard

Irving Finkel
JC Lattès
2015

Rejoignez Azimut sur Facebook en cliquant ici et soyez prévenu de toute nouvelle publication.

Le nazisme et l’antiquité

En 1907, il découvre sa vocation politique après avoir vu Rienzi, un opéra de Wagner qui relate les vicissitudes d’un tribun dans la Rome du XIVe siècle et qui se termine dans une ville éternelle en flammes.17 ans plus tard, il arrêtera les bases de son projet politique. Le monde a changé, l’Allemagne n’a pas seulement perdu la guerre, mais écrasée par le traité de Versailles, se sent menacée dans son identité même. L’auteur de Mein Kampf lui donnera une histoire : le peuple allemand est constitué d’Aryens, descendants d’une race de surhommes qui combat depuis la nuit des temps en ennemi venu d’Asie : le juif.
Comment ce fait il que ces surhommes n’aient laissé aucune trace dans l’histoire allez vous me demander ? À cette question, Hitler répond que si cette race nordique n’a pas laissé de vestiges archéologiques remarquables sur le sol allemand, sa place dans l’histoire n’en est pas moins remarquable, car les Aryens ont émigré vers le sud pour procéder à la création des deux plus grands empires de l’antiquité : la Grèce et Rome.
Si Rome reste incontestablement un modèle, ce n’est pas celui que préfèrent les nazis, la place est déjà occupée par Mussolini, l’empire a incontestablement plus marqué les Français, et puis les auteurs latins n’ont pas été très tendres avec les populations vivant au-delà du limes.
La référence suprême restera donc Athènes. Ce philhellénisme correspond d’ailleurs à une longue tradition allemande, on pense à la découverte de Troie par Schliemann au siècle précédent. Tout est bon dans la Grèce : Platon, l’architecture, la fascination pour la beauté des corps, Leonidas et ses 300 spartiates qui se sacrifieront héroïquement aux Thermopyles…mais cet empire n’est plus, les Grecs du XXe siècle n’ont plus rien en commun avec les valeureux guerriers aryens. La faute en revient au métissage : le sang aryen s’est perdu et a été vicié par du sang sémite.
Même diagnostic pour Rome : un effondrement dû à un métissage racial. Comment peut-on s’étendre indéfiniment sans jamais se mélanger ? Ils n’étaient pas à un paradoxe près et d’ailleurs, l’Histoire ne leur donnera heureusement pas la possibilité de se poser la question. Avec Stalingrad, tout bascule. Les nazis sentent bien qu’il ne sera pas possible de tenir longtemps sur deux fronts : la Shoah et la lutte contre les bolchéviques se rejoignent : deux facettes de la lutte éternelle contre les Sémites orientaux : l’image des spartiates de Leonidas devient omniprésente dans la propagande nazie. Et puis enfin, le rideau tombe. Le dernier acte ne sera pas aussi apocalyptique qu’Hitler l’aurait voulu. Le IIIe Reich qui devait durer mille ans aura vécu 12 ans, c’est déjà beaucoup trop.
Un livre passionnant qui nous rappelle encore une fois que les nazis n’étaient ni des surhommes, ni des génies du mal, mais seulement une bande de brutes assoiffées de pouvoir, stupides et incultes et qui n’ont fait que mettre en scène les fantasmes de leur époque.

Edouard

 Le nazisme et l’antiquité

Johann Chapoutot

PUF

2012

Rejoignez Azimut sur Facebook en cliquant ici et soyez prévenu de toute nouvelle publication.