NÁTT

Dans le nord de l’Islande, un homme est retrouvé battu à mort. Ari Thór de la police de Siglufjördur enquête.
Il n’existe pas, le commerçant qui a réussi à me vendre une brosse à dents ou un paquet de lessive contre ma volonté. Par contre, je suis plus vulnérable pour ce qui concerne les livres. C’est comme ça que j’ai fait l’acquisition il y a quelque temps de trois bouquins de Ragnar Jónasson, auteur islandais de romans policiers, en attendant la sortie du dernier Indridason.
« C’est un genre d’Agatha Christie » avait précisé l’e vendeur juste après mon passage à la caisse. Ces propos ne m’avaient pas beaucoup enthousiasmé. Il y a environ 30 ans que je n’ai plus lu de roman d’Agatha Christie. J’avais à l’époque fait une overdose qui m’a laissé le souvenir d’intrigues par trop policées et toujours construites selon le même procédé. L’éditeur précise en effet dans chaque ouvrage que l’auteur a traduit plusieurs romans d’Agatha Christie en islandais.
Snjór, le premier opus fut clairement une déception : Style lourd et répétitions auxquels il faut ajouter de probables erreurs de traduction. On y voit Ari Thór, fraîchement diplômé de l’école de police de Reykjavik, être nommé à Siglufjördur où il s’installe en dépit de la désapprobation de Kristin, sa petite amie. Les activités étant visiblement réduites à Siglufjördur, Ari Thór trompe Kristin avec Ugla, une prof de piano. On retrouve effectivement le côté huis clos cachant une réalité plus obscure dont le lecteur n’aura connaissance qu’à la dernière minute propre à Agatha Christie
Mörk, le second volume est nettement mieux et l’écriture beaucoup plus maîtrisée. La recette de tante Agatha commence à se roder. Ari Thór et Kristin se sont visiblement réconciliés, vivent à Siglufjördur et viennent d’avoir un petit garçon.
Le vendeur m’avait averti avec une lueur un peu étrange dans l’œil que Nátt n’existait pas en livre de poche, précision qui ne m’avait pas particulièrement intéressée sur le moment. Toutefois, cette particularité éditoriale est peut-être liée au fait qu’il est très différent sur la forme des deux premiers opus. « Nátt » veut dire « nuit » en islandais. Si j’avais pris la peine de lire le quatrième de couverture, cela m’aurait permis de comprendre. On retrouve Ari Thór et Kristin, mais il n’est pas question une seconde de leur fils. Le troisième opus semble donc plus la suite du premier que du second.
Le quatrième de couverture précise aussi que ce volume a été écrit à l’occasion de l’irruption du volcan Eyjafjallajökull (non, ce n’est pas le code de ma Freebox) dont on a beaucoup parlé en 2010. Le principal personnage du roman serait donc le volcan lui-même et ses effets révélant les faces les plus sombres des différents personnages. C’est ce qu’ils disent dans le quatrième de couverture, mais la présence volcanique ne m’a pas sauté aux yeux. En tout cas, pour la noirceur et la galerie de portraits, c’est réussi. Ragnar Jónasson a peut-être une autre vocation que de devenir l’Agatha Christie Islandais. C’est tout ce que je lui souhaite.
Édouard
Éditions de la Martinière
2018

L’Europe, l’Europe, l’Europe…

Assis devant son poste, Georges regardait avec attention une publicité pour un fromage. Mais il ne faut pas croire, Georges ne s’intéressait pas qu’à la publicité, il aimait beaucoup aussi les jeux et les téléfilms. Cela aurait pu durer longtemps, toute sa vie en fait, mais heureusement pour lui, sa télé rendit l’âme.
Cet événement en apparence anodin changea pourtant sa vie. Il fut d’abord obligé de sortir de chez lui et c’est comme ça qu’il explora son quartier. Poussé par une hardiesse qu’il ne se connaissait pas, il se mit à s’intéresser à sa ville, Paris en l’occurrence et tira quelques conclusions concernant son identité.
Le mot était lâché. La question de l’identité l’obsédait maintenant. Elle s’était imposée à lui comme la carotte qui fait avancer l’âne. C’est la raison pour laquelle il se décida de sortir de Paris et qu’il découvrit avec stupéfaction qu’il y avait d’autres villes.
On lui expliqua que toutes ces villes formaient ce qu’on appelait « la France ». Il s’intéressa alors à la vie politique française, à sa société et à son histoire.
– Mais alors, s’il y a d’autres villes…
C’était gravé dans sa destinée, Georges devait fatalement s’intéresser un jour à ce qu’il y avait hors de France. C’est comme ça qu’il s’intéressa à l’Allemagne, à l’Autriche, à la Belgique, au Danemark, à l’Espagne, à l’Estonie, à la Finlande, à la Grèce, à la Hongrie, à l’Irlande, à l’Islande, à l’Italie, aux Pays-Bas, à la République tchèque, au Royaume-Uni, à la Suède… Pour rien au monde, Georges n’aurait voulu fermer la liste. Ces territoires en dépit d’une personnalité forte forgée par l’histoire lui semblaient être liés par une identité commune qui les rendait étrangement familiers. Au cours de ces voyages, il apprit combien les relations entre ces territoires avaient été compliquées à travers l’histoire et qu’elles avaient conduit au pire comme au meilleur.
– Ces territoires ne feraient-ils pas partie d’un ensemble plus vaste ?
– Tous ces territoires font partie de ce qu’on appelle l’Europe.
L’Europe ne semblait pas cependant bénéficier d’une unité aussi solide que les Pays-Bas, l’Estonie ou la Grèce. Il y avait eu beaucoup de tentatives à travers l’histoire, mais aucune ne s’était installée durablement.
C’est alors que lui revint un obscur concept dont il avait entendu parler deux ou trois fois : l’Union européenne. S’étant renseigné, il apprit que l’Union européenne n’était pas un territoire comme les autres et que ses missions principales étaient unificatrices et pacificatrices. C’était un édifice pour le moins abstrait et très fragile. Les relations des territoires avec l’Union européenne n’étaient pas simples. Certains voulaient en sortir, d’autres voulaient y entrer, d’autres encore fragilisaient l’édifice par leur comportement et quelques-uns étaient déterminés à faire tenir cette construction sur ses pieds.
Georges sentait qu’il avait touché au but, ce territoire qui n’existait pas vraiment lui plaisait, il avait trouvé son pays.
Édouard

L’avenir appartient aux musulmanes

Elle se tenait droite au milieu de ce champ d’ail qui surlignait d’un trais vert fluo l’aridité des falaises de Bandiagara. Le pays Dogon, ce paradis préservé de la brutalité occidentale dont on m’avait parlé, l’un des derniers havres de paix de notre planète.
Lorsqu’elle nous vit, elle se mit à faire des signes en s’approchant. On finit par comprendre ce qu’elle voulait. Elle avait une grosse conjonctivite et avait besoin de collyre pour ses yeux.
Ça se passait en 2005 et se fût une révélation. On m’aurait menti ou peut-être que le tiers-mondisme béat ambiant des années 80 se mentait à lui-même. Certes, l’homme blanc avait industrialisé l’esclavage, pillé les richesses de l’Afrique, avait contraint le continent à épouser des frontières et une religion qui ne lui appartenait pas, mais n’était-ce que cela ? Était-ce si indispensable de préserver les « merveilleux » indigènes de notre dévastatrice civilisation, les maintenir où ils étaient, sans leur demander leur avis ? Cette bienveillance naïve qui imaginait s’opposer au colonialisme en conservait en fait ce que le petit blanc des colonies avait sans doute de pire : la condescendance.
L’islam, religion des indigènes, obéit aux mêmes règles. Au moins autant que l’islamophobie, la bienveillance naïve et condescendante fait le lit de l’islamisme qui séduira tous ceux qui se sentent méprisés et mis à l’écart de la société. Certes, nos aînés ont perdu les colonies, mais ont continué à considérer les immigrés comme des indigènes.
J’ai pu donner du sens au choc provoqué par l’épisode de la femme Dogon quelque temps après sa rencontre en discutant avec des jeunes maliens au chômage et un guide à Tombouctou : l’homme blanc avait aussi apporté la prise de conscience de possibilités d’un « mieux-être », de possibilités inouïes permettant de vivre plus longtemps et dans de meilleures conditions et ça, de l’aborigène au cheyenne en passant par le pygmée et l’esquimau, personne n’est contre.
Le discours convenu en France concernant l’islam s’attache à la condition de la femme, on parle de burqa et des talibans, mais ce sont d’autres cultures. On ne parle jamais de la musulmane de la rue, celle qui vit en France au XXIe siècle et qui s’efforce de conjuguer les exigences de sa religion, le poids de la société et les possibilités d’épanouissement personnel qu’elle offre.
Pourquoi n’en parle-t-on jamais ? Parce qu’elle est trop bête pour comprendre que sa religion l’oppresse ? Parce que ces charmantes indigènes qu’il faut préserver ne voient pas le mal, ne comprennent pas toutes ces histoires d’émancipation que les Françaises de souche construisent depuis 50 ans ?
Personne n’échappe aux sirènes du « mieux-être », les islamistes le savent et leur combat ne peut être que d’arrière garde. La peur de l’invasion musulmane est souvent évoquée sur les réseaux sociaux. L’histoire de l’islam qui dévore l’occident est celle de la grenouille qui dévore le bœuf, mais qui, en définitive, finit par ressembler plus à un bœuf qu’à une grenouille. Les musulmanes chercheront forcément ce mieux-être pour elles et pour leurs enfants et si l’islam s’y oppose, elles changeront l’islam.

Édouard

Soumission

En 2022, en France, un parti islamiste arrive au pouvoir.
J’avais adoré « les particules élémentaires ». Je ne suis souvent pas d’accord avec lui, mais il a un style, il lance des pistes intéressantes… Je connaissais ses positions islamophobes et je m’attendais donc au pire en ouvrant « soumission ». Un genre d’ouvrage à la Céline dans lequel le mot « musulman » aurait remplacé le mot « juif ». Je resterai sur ma faim, son éditeur l’a peut-être encouragé à mettre de l’eau dans son vin. Pour tout dire, j’ai un peu l’impression d’être passé à côté, comme si j’avais lu sans imprimer. Sur le fond, au lieu de Céline, ce serait plutôt du Proust pour son caractère snob, prétentieux et mondain, la beauté de l’écriture et la finesse psychologique en moins. Je ne comprends pas trop non plus l’intérêt d’étaler tous les détails de la misérable vie sexuelle du personnage principal à part pour dire « ne vous inquiétez pas, tonton Houellebecq est là, y aura du crado pour tout le monde ».
Y faut dire que faire de la politique fiction, c’est un peu comme la roulette russe avec toutes les balles dans le barillet. Le livre ayant été publié en 2016, Houellebecq prédisait la réélection d’Hollande avec un second tour Hollande/Le Pen. À sa décharge, il faut reconnaître que les dernières élections ont été riches en rebondissements. Difficile de prédire la défection d’Hollande, le lynchage de Fillon, la percée spectaculaire de Macron et la pitoyable prestation de Marine Le Pen lors du débat de l’entre-deux tours. J’imagine mal cependant l’élection en France d’un président appartenant à un parti qui se réclame ouvertement d’une appartenance religieuse particulière. Cela serait sans doute possible dans d’autres démocraties occidentales comme le Canada et la Belgique. Là où il avait vu juste, c’est sur l’essoufflement de la bipolarité droite/gauche, quoi qu’après un an, il est difficile de faire un jugement tranché concernant la révolution opérée par LREM. Aujourd’hui, seul Mélenchon semble s’être relevé.
L’intrigue se déroule essentiellement dans les arcannes du milieu universitaire, l’éducation étant devenu la préoccupation numéro un du nouveau gouvernement.
La « soumission », c’est tout ce qu’on devine du nouveau statut de la femme et la remise en cause de tout ce qui a été fait depuis 50 ans en France pour asseoir l’égalité des sexes. L’un des protagonistes évoque « histoire d’O », le classique de la littérature érotique publié en 1952 et écrit par Dominique Haury (alias Pauline Réage) pour Jean Paulhan dont elle était amoureuse, dans lequel la « soumission » quasi masochiste de la femme tient une place majeure.
Je ne pense pas que l’on puisse réduire l’islam à la place de la femme dans la société même si cette confrontation entre les valeurs revendiquées par Daesh et celles défendues par l’occident est la plus médiatisée et la plus compréhensible par tous.
Les mouvements « me too » et « balance ton porc » de 2017 n’ont pas désigné de religions particulières, mais des comportements masculins qui s’apparentaient à une situation de « soumission », ce qui prouve bien que l’islam n’a pas le monopole de la soumission.

Édouard

Michel Houellebecq
2016
J’ai lu

Le bonheur Analytics

Internet nous rend-il heureux ? Je ne veux pas parler ici du grand bonheur, des rencontres extraordinaires sur Meetic qui vont changer la vie des internautes, mais de ce que Philippe Delerm aurait qualifié de plaisir minuscule. Souvenez-vous, « la première gorgée de bière », 1997, il n’était pas question alors d’internet puisqu’internet n’avait pas encore été mis à la portée du grand public. Mais les « like » de posts sur Facebook, les demandes d’amitié même si je sais bien que sur le lot, il y aura toujours quelques putes, une poignée de fachos et trois vendeurs de dentifrice, ça fait plaisir.
Avec internet, nous sommes en interconnexion permanente les uns avec les autres. Avant, pour les athées, il n’y avait peut-être que dans les manifs qui permettaient cette communion. Aujourd’hui, pourquoi manifester puisqu’il y a Facebook et Twitter ?
Savoir que les posts de mon blog sont lus, c’est aussi du plaisir minuscule. Et le véhicule qui me permet de connaître l’activité de mon blog, c’est « Google analytics ». Donc « Google analytics » contribue à me faire plaisir.
Lors des précédents posts concernant la vie du blog, j’avais fait part de mon souhait de le voir devenir un petit îlot culturel sur lequel le visiteur pourrait passer du temps. Je voyais ça à l’époque comme une utopie, mais ce n’en est plus vraiment une.
Il y a le « taux de sortie » qui permet de savoir que des utilisateurs ont visité plusieurs pages, à ne pas confondre avec le « taux de rebonds » dont on dit que c’est mieux quand il est bas, mais ça me choque pas si un internaute tombe sur un de mes posts via Google et s’en va immédiatement après l’avoir lu. Je préfère que 100 utilisateurs lisent le post sans aller ailleurs plutôt qu’un seul utilisateur qui va surfer sur 100 articles sans y prêter attention (un sacré psychopathe, celui-là).
Pour le reste, ce n’est pas encore la « grande librairie », mais il y a comme un frémissement (statistiques depuis le 12 août 2017) :
– 24 visites dans les pages « Blog à part », « mes films » et « du côté de chez Georges » ;
– 18 visites dans les rubriques livres. Ça c’est une belle satisfaction, j’ai bien fait de me casser le cul pour rendre cette micro bibliothèque plus lisible ;
– 16 utilisations du moteur de recherche ;
– 15 recherches dans les archives, surtout pour les années 2017-2018 et aussi 2010 (probablement la trace des fans de la première heure) ;
– Bon, seulement 4 passages pour les rubriques « raconter l’humain, l’espace et le temps ». Ça, c’était mon grand dada, mais peut être que je ne suis finalement que le seul à comprendre.
Bref, comme disaient déjà nos ancêtres du paléolithique, « y a pas encore de flammes, mais ça fume un peu ».
Que la fête continue.
Edou@rd

Dans L’ombre

Au début de la Seconde Guerre mondiale, à Reykjavik, un cadavre est retrouvé dans un appartement avec une croix gammée sculptée sur le front.
Cet ouvrage est la première partie d’une trilogie. La seconde partie est sortie fin 2017. Bon, je l’avais ratée, mais je pense qu’il doit être possible de lire le n°2 après le n°1. D’ailleurs, en lisant le quatrième de couverture de « la femme de l’ombre », je me suis demandé s’il y avait un réel fil conducteur entre les volets en dehors de la Deuxième Guerre mondiale.
Dans la collection « Points », une publicité est faite pour les autres romans d’Indridason « fan d’histoire et de polar ? Retrouvez aussi en poche ». Heuuu… je ne sais pas si la vocation première de l’auteur est initialement le polar historique. La Deuxième Guerre mondiale s’est en effet imposée très progressivement dans les intrigues de son personnage favori « Erlendur », à côté de la tempête de neige au milieu de laquelle, enfant, l’enquêteur avait perdu son frère. C’est bien de parler du deuxième conflit mondial vu de l’Islande, de comprendre l’hostilité réciproque des Islandais et des « occupants » (Anglais et Américains), de voir ses jeunes islandaises qui voyaient en se donnant aux soldats, une chance d’échapper à leur condition sociale et à l’austérité de leur île. Il y avait une expression pour ça, on disait que celles qui avaient réussi à se trouver un petit ami anglais ou américain étaient « dans la situation ». Le phénomène devait être assez important pour qu’on y consacre une expression particulière. Ne connaissant rien à l’Islande, je salue l’initiative de vulgarisation historique engagée par Arnaldur Indridason, mais j’aimerais bien qu’il nous parle aussi d’autres périodes de l’histoire.
Cela dit, c’est toujours aussi agréable à lire Indridason est doué pour aller en profondeur dans la psychologie des personnages et en particulier dans celle des femmes. « Bettý », lu il y a quelques années, était un très beau portrait de femme fatale. Là, c’est Vera, pas vraiment femme fatale qui est pour moi mi-ange, mi-démon. Véra semble essentiellement démoniaque, plutôt une manipulatrice, une charmeuse, une ensorceleuse, bref, une sorcière. Une femme qui n’utilise les hommes que pour parvenir à ses fins en leur accordant des faveurs sexuelles. Vera m’a fait penser au personnage campé par Bernadette Lafont dans « une belle fille comme moi » de Truffaut. Ça m’a intrigué ce personnage, à l’heure du Me Too où la femme est présentée comme une éternelle victime des prédateurs masculins. Les Parisiens auront certainement remarqué ses affiches de prévention contre le harcèlement sexuel où l’homme est représenté sous la forme d’un ours, d’un requin, d’un loup. Bon, je comprends bien qu’il faut faire de la prévention contre le harcèlement sexuel, mais que c’est tout de même un peu stigmatisant. C’est vrai, le sexe de l’ours, du requin et du loup ne sont pas clairement identifiés et que ça peut être aussi des femmes. Je reconnais aussi qu’avec un poney, un lapin et une biche, cela aurait été plus difficile de faire passer le message.
Quoi qu’il en soit, je me procurerai les autres volets de la trilogie, mais après, Arnaldur, j’aimerais bien que tu nous parles d’autre chose que de la Seconde Guerre mondiale.

Édouard

Arnaldur Indridason
2018
Points

Histoire du juif errant

À Venise, un couple rencontre un étrange personnage qui semble avoir eu une existence hors du commun.
Je n’avais jamais rien lu de Jean d’Ormesson et n’avait entendu que vaguement parler du mythe du juif errant. J’ai donc commencé à lire sans aucune base solide, l’histoire d’un homme qui avait tout vu, connu tous les grands de ce monde à travers l’histoire et couché avec toutes les plus belles femmes de l’ère chrétienne. Ça faisait penser à « le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire » avec une dimension spatio-temporelle extensive. Par moment, ça ressemblait pas mal aussi à Baudolino, Eco et d’Ormesson affectionnaient visiblement des périodes identiques de l’histoire. Je trouve tout de même qu’Eco est supérieur en tant que romancier. D’Ormesson n’est pas mauvais, mais ça reste un écrivain moyen, peut-être un peu paresseux.
Au bout d’un moment, j’ai tout de même joué du Google pour en savoir un peu plus sur ce mythe et faire la part des choses entre l’imagination de l’ex-académicien aux yeux bleus et la réalité mythologique et il m’est apparu que d’Ormesson s’était efforcé de rester fidèle à la tradition. Pour avoir refuser de porter assistance à Jésus sur le chemin du Golgotha, Ahasvérus, cordonnier et/ou portier de Ponce Pilate (selon les versions) est condamné à errer à travers le monde jusqu’au retour du christ. D’Ormesson en profite pour lui faire visiter toutes les périodes de l’histoire qu’il affectionne, en premier lieu l’Empire romain et le XIXe siècle. L’ancien régime est quasi absent ainsi que l’Afrique noire. Pour l’Amérique le juif errant accompagne Christophe Colomb, mais bien avant, il accompagne les vikings au Vinland sous le nom de… Ragnar Lodbrok, ce qui permettra au lecteur du XXIe siècle, fan de la série « Viking », de donner à notre héros les traits de l’acteur australien Travis Fimmel qui serait parfait pour le rôle.
Né au moyen âge, on pourrait dire que le juif errant est l’enfant terrible du judaïsme et du christianisme. Pour les chrétiens, il a bien entendu symbolisé le peuple déicide, concept qui n’a plus trop le vent en poupe aujourd’hui. Pour les juifs, il symbolisait la diaspora, concept indispensable à l’identité juive en supposant son unicité ethnique et géographique originelle.
Il est très peu question de judéité. J’ai pensé d’abord que, politiquement correcte oblige, d’Ormesson s’était bien gardé de s’attarder sur la religiosité du personnage pour ne pas être accusé d’antisémitisme, mais, comme il le suggère à la fin, le mythe dépasse aujourd’hui largement la sphère religieuse et l’on a plus besoin d’être juif pour être un juif errant.
Pour ceux qui n’auraient ni le temps ni le courage de lire les 621 pages de l’ouvrage pour savoir ce qu’est devenu aujourd’hui le juif errant, il suffit de réécouter la chanson d’un beau spécimen de « juif errant » mort en 2013 et réellement juif pour le coup. En 1969, avec sa gueule de métèque, de juif errant, de pâtre grec et ses cheveux aux quatre vents, Moustaki avait parfaitement cerné le mythe de l’homme sans attache, assoiffé d’aventure et de liberté.

Édouard
Jean d’Ormesson
1990
Folio

Un con en hiver

La duchesse du Belgambourg part, avec Canardo, à la recherche de son père pris en otage par un groupuscule djihadiste dans les Ardennes françaises.
Le titre m’a laissé perplexe. Était-ce un clin d’œil à « un cœur en hiver », superbe film de Claude Sautet avec Daniel Auteil et Emmanuelle Béart ? Non, clairement pas. Était-ce alors une référence à « un singe en hiver », immortalisé à l’écran par Gabin et Belmondo ? Je n’ai jamais réussi à terminer le livre d’Antoine Blondin, jamais accroché avec le film d’Henri Verneuil et je suis donc allé me renseigner sur Wikipédia. Là encore, pas de correspondance claire avec le dernier opus de Sokal. Ne voyant donc pas de référence, je me suis résigné à accepter ce qui est probablement la triste vérité : il n’y a aucune référence littéraire ou cinématographique dans le titre. Il ne faut donc pas chercher trop loin. Le père de la duchesse est bien en « hiver » à plus d’un titre, mais pourquoi « con » ? Cela reste un mystère.
« Un con en hiver » s’inscrit dans la suite des deux précédents albums et, une fois de plus, donne une part prépondérante au Belgambourg. On a même droit à une carte qui nous apprend que ce petit duché, sorte de Monaco version plat pays, est situé au nord du Luxembourg.
On sent bien que la série prend un nouveau tournant et qu’on n’est plus dans des petits albums délivrant des messages poético- anarcho- philosophico- écologistes comme dans « l’Amerzone ». Les choses bougent au Belgambourg. Certains personnages récurrents disparaissent, d’autres prennent du poids. Le scénario, tout comme le titre, ne semble plus délivrer de message précis, mais l’action y est peut-être plus présente et fatalement, on va attendre la suite pour savoir comment évolue la situation politique au Belgambourg.
Je vais pas faire mon vieux con et dire que Canardo, c’était mieux avant, mais force est de constater que ce n’est plus pareil. Cette nouvelle orientation est elle une expression d’Hugo, le fils du père de Canardo (et donc son demi-frère), le fruit d’exigences de Casterman soucieux de mieux fidéliser le lectorat ou est-ce la volonté de Benoît Sokal de passer à autre chose ? Je ne sais pas, elle me déroute un petit peu.
Peut-être aussi qu’elle vise un nouveau public, plus réceptif à des références qui m’échappent. Quand la Duchesse et Canardo sortent de Belgique, ils passent devant un panneau « France » rutilant et quand ils le dépassent, on voit qu’il y a de l’autre côté un panneau « Belgique » crasseux et à l’abandon. Cela veut-il dire qu’il y a chez les Belges une fascination pour la France, pays par lequel ils se sentent dédaignés ? Il y a une autre référence qui m’intrigue. L’album se passe en grande partie dans les Ardennes françaises et l’un des protagonistes dit que la police parisienne se désintéresse totalement de cette portion du territoire qu’elle considère comme une zone de non-droit. Je ne sais pas si c’est vrai, mais j’ai pas trop aimé cette remarque. Les autres aventures se déroulaient généralement dans des lieux indéterminés et délivraient des messages universels. Là, on a l’impression que la série vire vers un certain régionalisme et peut être un repli identitaire. J’espère bien que ce n’est qu’une impression.
Édouard
Pascal Regnault, Benoît et Hugo Sokal
Casterman
2018

Les bottes suédoises

La suite des chaussures italiennes, ce livre représente une manière de testament pour Mankell, décédé en 2015 à l’âge de 67 ans.

Fredrik Welin, médecin à la retraite, vit reclus sur son île de la Baltique. Une nuit, une lumière aveuglante le tire du sommeil. Au matin, la maison héritée de ses grands-parents n’est plus qu’une ruine fumante.
Réfugié dans la vieille caravane de son jardin, il s’interroge : à soixante-dix ans, seul, dépossédé de tout, a-t-il encore une raison de vivre? Mais c’est compter sans les révélations de sa fille Louise et, surtout, l’apparition d’une femme, Lisa Modin, journaliste de la presse locale.

Méditation sur la solitude, la vieillesse, l’amour et la mort, sans l’air d’y toucher, l’auteur suédois nous laisse un livre linéaire, passionnant, et très humain.

J’ai lu ce livre après un titre de Victor Del Arbol, dont je vous parlerai bientôt. Cet auteur écrit des livres catalogués de choraux. La simplicité de Mankell fait merveille, comparée aux effets de manche du prénommé Victor.

Amitiés baltes,

Guy (15/11/2017)

Henning Mankell – Seuil – 368 p.

Suite et fin des aventures de Fredrik Welin, le chirurgien déchu des « chaussures italiennes », sur son île de la mer Baltique.
Le premier opus de ce diptyque avait fait l’objet d’un post sur ce blog il y a maintenant un peu plus de 7 ans. J’ai gardé un très bon souvenir de ce roman. A l’époque, j’avais effectivement noté qu’il devait y avoir une suite, mais à force d’attendre, j’avais fini par l’oublier. Et puis, le 5 octobre 2015, Henning Mankell est mort d’un cancer avec lequel il se bâtait depuis deux ans. En août 2016, Seuil a publié la traduction française des « bottes suédoises ».
Sur la forme, je trouve que le roman n’est pas très bien écrit. Il y a des lourdeurs et des scènes qui tombent comme un cheveu sur la soupe. Je n’ai jamais considéré que Mankell était un très grand écrivain, mais tout de même, c’était un écrivain confirmé et ses erreurs de débutant sont surprenantes. Ça sent un peu le bouquin ficelé à la va-vite, comme si son éditeur lui avait forcé la main alors qu’il agonisait. Peut-être même que d’autres mains se sont glissées dans l’ouvrage, ce qui expliquerait les erreurs.
Sur le fond, on retrouve l’univers des chaussures italiennes, c’est certain, mais les directions de l’intrigue s’entremêlent, nous plongent dans la confusion, tant est ci bien que l’on finit par ne plus savoir où l’auteur veut nous mener. Le titre est par contre bien trouvé. Esthétiquement, le roman est effectivement au premier opus ce que les bottes de jardinage sont aux Berluti.
Bref, « les bottes suédoises » a tout du succès de librairie assuré et publié dans l’urgence.
Je ne vais pas cracher sur les éditeurs : c’est leur métier, il faut bien vivre. Je peux comprendre Mankell et son souhait de laisser ses royalties à ses ayants droit.
Toutefois, « les bottes italiennes » ne sont pas la dernière image que je veux garder de Mankell. Il y a le commissaire Wallander bien entendu, mais je n’étais pas un grand fan. Je pense surtout à l’homme politiquement engagé, un engagement que l’on ressentait notamment dans l’excellent « tea-bag ». Et puis, « les chaussures italiennes », bien entendu. Je ne veux pas croire qu’il y ait une fin. D’ailleurs, « les bottes suédoises » n’en est pas vraiment une. Je pense que je vais essayer d’oublier ce livre, de penser qu’il n’était qu’un conglomérat de brouillons avec plusieurs pistes qui auraient pu être suivies par l’auteur, mais en aucun cas un roman finalisé. Je préfère continuer à attendre la suite des « chaussures italiennes »
Seuil
Août 2016
Édouard (10/07/2017)

Le mystère des migrants Facebook

Il y a un mois, je disais avoir perdu 77 amis FB depuis juin. Toutefois depuis 10 jours, j’ai refait le plein si bien que ce soir, je dépasse le nombre d’amis de juin 2016. Bien entendu, je dis ça pour les nouveaux qui liront ce poste, ils sont bien mieux que ceux qui sont partis 😊…à moins que ce ne soient les mêmes. Pour tout dire, si j’ai constaté que mon nombre d’amis diminuait, je n’ai pas pu savoir qui partait. En tout cas, ce n’était visiblement pas des familiers qui semblent toujours fidèles au poste.
Ça me plaît bien d’imaginer un complot de 80 amis Facebook qui, après s’être étiolés pendant 6 mois, décident de revenir groupés tout à coup. C’est malheureusement peu probable et je constate sur mon fil d’actualité que je ne suis pas le seul à être concerné par cette invasion amicale qui, je ne le cache pas, est plaisante au milieu de l’hiver d’autant plus que la plupart de ces amis semblent avoir des profils vraiment intéressants. Bon, sur le lot, il y a encore quelques blondes aux gros seins qui, saison oblige, sont beaucoup moins dénudées qu’au mois d’août ; quelques profils purement commerciaux et deux ou trois FN/UPR, mais globalement, ce sont des gens qui tournent autour de la littérature.
Je n’avais pas d’explication pour les départs espacés dans le temps, mais ça ne me semblait pas vraiment mystérieux : il y en a certainement eu qui n’aimaient pas mes posts, d’autres qui se sont fait pirater leur compte ou ont décidé de quitter FB pour une raison X ou Y et sans doute un certain nombre qui ont atteint le plafond des 5000 amis et qui décident de faire du tri. Par contre, l’arrivée massive de nouveaux amis est moins facile à expliquer. L’année dernière, j’avais pensé que c’était lié à l’activité sur mon blog, mais maintenant que je suis relié à Google analytic, j’observe qu’il n’y a pas d’activité anormale. La seule explication rationnelle est qu’on est en hiver et que les gens ont plus envie de créer du lien qu’en d’autres périodes de l’année.
En fait, j’ai une autre idée, mais elle est un peu floue. Je me demande si tous ces amis existent vraiment, s’il y a bien derrière ces photos de vrais individus en chair et en os qui leur ressemblent. Ce n’est pas simple de créer des vrais faux profils, mais ce n’est pas impossible avec un algorithme qui va créer un profil qui me plaira à partir de mes propres centres d’intérêt. C’est peut-être du fantasme, mais il serait possible d’imaginer que FB diffuse des faux profils uniquement pour me faire plaisir, pour me fidéliser, à l’heure où d’autres réseaux sociaux apparaissent et où certains désertent FB pour VK.
En attendant, je continue à accepter les profils qui me plaisent sans savoir s’il y a vraiment des gens derrière. Avec le temps, il y a tout de même quelques amis Facebook qui prennent une forme un peu humaine comme Necro Mongers, Christophe Adan, Véronique Morin, Hélène Vivi, Laurent Daniel, Franck Chanloup, Loredana Kahn… et je serais vraiment très surpris si on me prouvait qu’ils n’ont en fait aucune existence réelle.
Après mûre réflexion, je me demande si c’est vraiment important de savoir si je peux les toucher en vrai du moment qu’ils me font rire, pleurer, réfléchir ou m’énervent. La seule chose qu’on leur demande est de s’exprimer et sur FB, je préfère un robot qui s’exprime à un humain qui ne dit rien.
Édouard