Du gilet à l’étoile

La symbolique du « gilet jaune » était incontestablement une trouvaille. Un symbole qui renvoyait à cet outil de travail des employés affectés à des tâches souvent peu reluisantes et peu rémunératrices. Le symbole était fort et a permis d’unir toutes les victimes de la mondialisation et de l’ultralibéralisme rampant. La longévité du mouvement, qui a maintenant trois mois, doit certainement beaucoup à cette symbolique. Le gilet jaune a ainsi permis de mettre en garde Emmanuel Macron contre des dérives possibles de ses élans réformistes, car, c’est bien connu, les Français adorent autant la révolution que la préservation de leurs acquis.
Cependant, au bout de trois mois, le vêtement tend à s’effacer derrière la couleur. À tout bien regarder, la symbolique de la couleur jaune n’est pas bien reluisante en occident. Le jaune, c’est la couleur du soufre et c’était au moyen âge celle du diable. Il est vrai que ce triste personnage est un peu passé de mode dans les sociétés sécularisées du XXIe siècle. Il n’en reste pas moins que la couleur reste peu valorisée et passe loin derrière le rouge, le bleu ou le vert.
Le jaune est aussi la couleur de l’or, celle recherchée par les conquistadors, celle qui rend fou, celle qui justifie toutes les atrocités. La place de l’argent est centrale dans les revendications des gilets jaunes. Quid de l’idéal de pauvreté de saint François au moyen âge ? Quid de la proposition d’une alternative à la société de consommation dont l’essoufflement est évident ? Non, les gilets jaunes veulent pouvoir consommer toujours plus, errent comme des zombies à la recherche d’une poignée d’euros, détruisant au passage quelques distributeurs automatiques.
La soif de l’or aboutit fatalement à la haine de ceux qui en disposent ou sont censés en disposer. Depuis le moyen âge, le juif occupe cette place dans l’imaginaire populaire occidental. Plus personne ne s’intéresse à la notion de peuple déicide aujourd’hui. L’antisémitisme a pris d’autres visages, mais est toujours bien présent. Les gilets jaunes ne semblent pas avoir encore réalisé que la matrice dont ils sont issus, Facebook, est l’œuvre d’un juif, Marc Zuckerberg, successeur de rabbi Loew qui, selon la légende, créa le Golem au XVIe siècle, géant destructeur et incontrôlable.
Au moyen âge, le jaune était aussi la couleur qu’on faisait porter aux juifs. C’est celle que les nazis leur firent porter dans les étoiles qui les suivirent dans les camps de la mort.
L’antisémitisme chrétien s’efface aujourd’hui tandis que l’antisémitisme économique se porte mieux que jamais. Il se double de l’antisémitisme sioniste. Pour ma part, je me refuse à associer la critique de la politique d’Israël a de l’antisémitisme. Israël doit pouvoir être critiqué, comme tout État, sans haine et sans amalgames religieux.
Le silence des « leaders » des gilets jaunes est assourdissant. L’antisémitisme exacerbé est une suite logique du mouvement, mais nous ne sommes plus dans les années 30 et nous savons bien comment les nazis ont conquis le cœur du peuple. Initialement légitime, ce mouvement est devenu intolérable.

Édouard

Les Impliqués

Le procureur Teodore Szaki tente de découvrir les causes de la mort d’un homme retrouvé mort, une broche à rôtir enfoncée dans l’œil.
Je continue tranquillement mon tour d’Europe du polar avec cette fois-ci la Pologne, un pays au sujet duquel je ne connais presque rien. Ayant acquis ma connaissance du monde dans les années 80, j’ai du mal à concevoir l’est du Danube comme autre chose qu’un bloc monolithique passablement ennuyeux.
J’aurai pourtant raté beaucoup de choses en passant à côté de cette merveille qui donne incontestablement un nouveau souffle au genre.
Tout d’abord, l’idée de faire mener l’enquête par un procureur est particulièrement bonne. Dans le cas d’un détective ou d’un commissaire de police, l’histoire s’arrête généralement à la découverte du criminel. Là, on entre dans la complexité du travail de qualification juridique des faits qui incombe au procureur. En effet, le tout n’est pas de trouver le coupable, mais de traduire juridiquement son action, ce qui nous permet d’entrevoir le véritable visage de la justice pénale qui doit non seulement sanctionner une faute commise par un individu, mais préserver aussi la paix sociale aboutissant à des solutions souvent acrobatiques.
Le deuxième grand intérêt du roman est de nous plonger dans l’univers professionnel d’un procureur. Effectivement, beaucoup de romans policiers contemporains se concentrent sur une enquête particulière et laissent de côté la réalité bureaucratique dans laquelle l’intrigue s’insère.
Troisième point, c’est l’humour palpable à chaque page. C’est très drôle, on rit en le voyant se morfondre en subissant le discours interminable d’un documentaliste passionné par son travail. On rit en l’écoutant parler de ses fantasmes. On rit en le voyant galérer pour conclure avec une improbable maîtresse. On rit enfin en le voyant échanger avec un mafieux sorti d’un épisode de James Bond, dinosaure de la guerre froide.
L’intrigue est par contre un peu tirée par les cheveux et la place donnée à la psychanalyse apparaît passablement fumeuse.
Le final est inattendu. La vérité, toute relative, n’a en définitive pas beaucoup de sens et la solution sera un compromis entre la vérité qui préserve l’équilibre de la société, la réalité des faits et la réalité qui arrange le procureur. L’affaire finira dans un classeur qui se noiera aux milliers d’autres. La vie doit continuer.
Édouard
Zygmunt Miloszewski
Pocket
2015

Les tribulations de Tintin au Congo

87 années d’aventures pour « les aventures de Tintin au Congo ».
J’ai feuilleté Tintin au Congo bien avant de savoir lire. Ce qui comptait, c’était les girafes, les lions, crocodiles, hippopotames, éléphants et rhinocéros. J’étais alors bien loin de m’imaginer que ces pages faisaient l’objet de houleuses polémiques depuis des décennies.
La première version sort en 1931. Le colonialisme européen connaît son apogée et Hergé est alors sous la coupe du très traditionnel abbé Wallez. Après « le pays des soviets », ce dernier envoie le reporter au Congo belge alors que son créateur rêvait d’aventures nord-américaines. L’idée de l’abbé était de démontrer la supériorité occidentale après avoir dénoncé les affres de l’URSS. Il en résultera un témoignage éclatant du racisme ordinaire des années 30. Les colons sont très peu présents dans ces aventures et leurs exactions passées sous silence. Les noirs y sont décrits comme des enfants avec un racisme bienveillant. Tintin n’a pas de comportement choquant et semble même nouer une certaine complicité avec son boy. Ce qui est plus choquant en revanche et qui pourrait être vu comme un symbole du pillage occidental, c’est le massacre des animaux perpétré par un Tintin qui ne regrette pas des actes qui semblent lui paraître naturels.
La deuxième version sortira en 1941. Pour faire face aux difficultés d’approvisionnement en papier, Hergé est contraint de limiter à 62 pages le volume, ce qui aura un effet décisif sur la forme du récit.
La dernière version, celle qui marquera la forme définitive de l’ouvrage, date de 46. La couleur apparaît et le graphisme s’est très nettement amélioré en partie grâce à la coopération d’Hergé avec Edgar P. Jacobs, le père de Black et Mortimer.
Sur le fond, le récit restera le même. Avec l’indépendance du Congo en 1960, Casterman le retire de la vente jusqu’à la fin de la décennie. En 1961, le WWF est créé. Greenpeace le sera en 1971. En 1975, l’Allemagne, le Danemark et la Suède s’indignent du massacre perpétré par Tintin. Hergé ne cédera pas sur la totalité, ce qui aurait obligé à revoir l’album en profondeur, mais accepte d’épargner le rhinocéros, dynamité dans la version francophone.
Le procès en racisme n’est toujours pas éteint et l’ouvrage fait l’objet de traitements internationaux divers. Parfois interdit, il est souvent retiré du rayon « enfant » par des libraires qui préfèrent le réserver à la section « adulte ».
« Tintin au Congo » est cependant aujourd’hui très lu en Afrique. Le Congo deviendra un grand producteur de bandes dessinées et au début des années 80, Hergé rencontrera Mongo Sisé, l’un de ses plus célèbres représentants.
En définitive, cet ouvrage empêche les occidentaux d’oublier leurs racines et leur permet de mesurer le chemin qui reste à parcourir.
Édouard
Philippe Goddin
Casterman
2018

Et si Thérèsa May était simplement honnête ?

En tant qu’Européen convaincu, j’ai toujours été hostile à ce qui semblait pouvoir déstabiliser l’Union européenne et donc, au Brexit. Je suis donc dans la fièvre depuis deux ans les péripéties de la Première ministre britannique. Alors même que le dénouement se profile, je me demande si cette « fièvre » n’a pas été entretenue par les médias, y compris par Le Monde qui est ma source principale d’information dans le seul but de créer du buzz et de captiver un auditoire en abusant des mots « impossible », « impasse », « hard Brexit », « no deal »…
La seule chose vraiment extraordinaire dans cette histoire serait à ce moment l’honnêteté politique de Thérésa May, caractéristique que les citoyens européens n’ont pas l’habitude de voir chez leurs dirigeants.
Au départ, il y a eu le coup de poker raté de James Cameron aboutissant sur la victoire du « leave ». Cette victoire n’aurait pu se faire sans l’irresponsabilité de la classe politique britannique et en particulier, sans les populistes (Boris Johnson et cie) qui jouèrent sur la fibre sentimentale des électeurs pour les convaincre sans visiblement se soucier des modalités pratiques de mise en œuvre.
Depuis deux ans, Thérésa May s’escrime donc à faire le travail qui aurait dû être fait par son prédécesseur avant de lancer le référendum. Il eut été étonnant dans ce cas que le résultat final soit identique à ce qui était initialement prévu dans la mesure où rien n’était prévu.
J’ai un peu cherché sur internet et je n’ai pas trouvé si Thérésa May était à l’origine une pro « leave » ou une pro « remain ». Elle n’a sans doute jamais été favorable au hard Brexit.
Et puis, la voilà avec un accord avec l’UE aussi sexy qu’un relevé de compte, mais qui a le mérite d’avoir l’aval des 27. Évidemment, personne ne l’aime au Royaume-Uni, les Britanniques avaient voté avec passion, on leur sert une bouillie technocratique indigeste. Ben oui, mais c’est ça, sortir de l’Union européenne, on ne vous l’avait pas dit ?
Je ne suis pas certain que les parlementaires aient vraiment envie de voter pour un truc pareil et Thérésa leur a peut-être fait un cadeau en les en dispensant. Elle est certaine maintenant que son projet ne sera pas accepté par le parlement. Les Européens en ont marre de négocier, on peut les comprendre. Le vote de défiance s’est transformé en vote de confiance, Thérésa a les mains libres pendant un an et peut compter sur son parti, quoi qu’elle fasse. Il semble enfin difficile de mettre en œuvre le projet sans accord populaire puisque les Britanniques ont à l’origine été trompés sur la marchandise.
Il n’y a qu’une possibilité, un second référendum avec un « remain » qui veut dire « on reste dans l’Union européenne et un « leave » qui voudra dire, on prend l’accord conclu avec l’UE. Le débat autour du second référendum sera certainement aussi houleux que le premier, mais ses conséquences seront claires et nettes. Bien entendu, la victoire du « leave » sera très hypothéquée, mais est-ce vraiment ce que recherche la Première ministre ? Quelle que soit l’issue du référendum, elle aura parfaitement fait son travail.
Bien entendu, je ne suis pas devin, mais c’est ce qui pourrait se passer de mieux. Wait and see…
Édouard

La peste noire

La peste est un bacille qui se transmet par les puces des rats et de quelques autres mammifères. S’il n’y a plus de grandes épidémies comme il y a eu en France jusqu’au XVIIIe siècle, on ne peut pas dire que la peste ait totalement disparu et l’on rencontre encore des cas isolés notamment à Madagascar et aux États-Unis où un cas a été identifié en 2014.
L’ADN nous permet de retracer l’itinéraire du bacille. Il serait apparu à la fin du néolithique en Asie centrale et aurait commencé son périple vers l’occident grâce à un animal qui venait alors d’être domestiqué par l’homme et qui lui permit de conquérir le monde à une vitesse encore jamais atteinte : le cheval.
Il est question dans la bible de destruction de populations par la maladie, mais il n’est pas possible de savoir précisément de quoi il s’agit. Une première grande épidémie se manifeste en Europe au VIe siècle provenant d’un port égyptien, le bateau étant également un grand diffuseur du bacille. Il va sévir pendant deux siècles avant de disparaître mystérieusement. Il revient au XIVe siècle pour dévaster une fois de plus l’occident. La peste est l’exemple typique de la terreur médiévale. Dans une société qui ne comprend la maladie que comme un châtiment divin individuel, le mal ne peut susciter qu’effroi et incompréhension. Pour rester fidèle à la doctrine chrétienne, on ne brûle pas les corps pestiférés, permettant ainsi la propagation du mal. La dernière grande épidémie de peste se manifestera en Provence dans les années 1720. On en connaît cette fois la cause précise, l’entrée frauduleuse d’un navire dans le port de Marseille. Les mentalités ont un peu évolué depuis le XIVe siècle, on avance diverses hypothèses en tentant d’imposer le concept d’épidémie. Cependant, les esprits ne sont pas encore prêts et continuent à douter qu’il puisse y avoir transmission d’un individu à l’autre. Ce principe ne sera admis que sous l’empire.
Dernier acte: la révolution industrielle s’est installée en Europe et avec elle le train et le bateau à moteur qui permettent d’aller toujours plus nombreux, plus vite et plus loin. Les Européens se partagent le monde. A la fin du XIXe siècle, une épidémie de peste éclate en Chine. Alexandre Yersin, un élève de Louis Pasteur, est envoyé sur place pour trouver une solution. Non sans mal, concurrencé en particulier par un médecin japonais élève de l’Allemand Robert Koch, il parvient à identifier le bacille : victoire de la science sur la mort mais aussi sur la superstition.
L’auteur ne s’étend pas sur les représentations culturelles du fléau. Le nombre de pages d’un « Que sais-je ? » est limité… Il n’en reste pas moins que de Boccace à Camus, la maladie marquera profondément la littérature occidentale. La peste, c’est l’allégorie de l’expansion humaine toujours source de bienfaits et de catastrophes. C’est celle aussi de l’accueil de l’étranger qui n’est jamais dépourvu de craintes. Aujourd’hui, la Terre est devenue toute petite, les informations peuvent circuler en quasi instantané d’un bout à l’autre de la planète. Le WEB, porteur de progrès est aussi porteur de haine et favorise la manipulation de masse… la peste n’est pas près de disparaître.
Édouard
Michel Signoli
Que sais-je ?
2018

C’est quoi le 11 novembre ?

Il y a cent ans, la fin de la Première Guerre mondiale ouvrit la porte à deux nouveaux acteurs qui s’imposeront progressivement au XXe siècle sur la scène internationale : les États-Unis en tant que puissance militaire et la Russie soviétique.
La Russie a été un allié précieux des Yankees lors de la guerre de Sécession en protégeant les ports de New York et de San Francisco. Au début du XXe siècle, les ennemis militaires de la Russie étaient le Royaume-Uni et la France qui avaient battu le tsar en Crimée. Les États-Unis, pour leur part, continuaient à se méfier de l’ex-puissance coloniale qui s’était abstenue, tout comme la France, d’intervenir dans la guerre de Sécession.
Les liens tissés entre la Russie tsariste et les États-Unis expliquent peut-être pourquoi ces derniers ne reconnaîtront l’URSS qu’en 1933 alors qu’Hitler arrive au pouvoir en Allemagne. Quoi qu’il en soit, les deux puissances se retrouvent en 1945 et imposent leur leadership mondial.
La Guerre-Froide est généralement perçue comme une succession de tensions entre les deux superpuissances, mais elle peut être aussi vue comme un partage du leadership mondial.
Avec la chute de l’URSS au début des années 90, ce double leadership prend fin. Les États-Unis espèrent alors asseoir durablement leur posture de superpuissance unique, mais se voient progressivement concurrencés par de nouveaux acteurs parmi lesquels se trouve l’Union Européenne qui regroupe les vieux ennemis de la Russie et de l’Amérique et qui a de plus assimilé une partie des ex-satellites soviétiques d’Europe de l’est.
L’Amérique et la Russie d’aujourd’hui ne rêveraient-elles pas du retour du leadership bipolaire de la guerre froide ? Quand on voit d’un côté le président américain manifester sa défiance pour Thérésa May et son soutien appuyé à Boris Johnson alors même que le rôle joué par la Russie lors référendum pour le Brexit apparaît de plus en plus clairement, on est tenté de le penser. On est tenté de le penser également en observant la réaction épidermique de Donald Trump face à l’évocation d’une armée européenne par Emmanuel Macron. On est tenté de le penser en observant, son hostilité pour Angela Merkel. On a été enfin tenté de le penser lors de son affichage avec Vladimir Poutine dans une scénographie à la James Bond à l’occasion des derniers Jeux olympiques. Les deux hommes sont des enfants de la guerre froide (1946 pour Trump, 1952 pour Poutine) et sont sans doute nostalgiques du monde dans lequel ils ont grandi.
Le premier conflit mondial a marqué durablement l’occident : guerre industrielle, apparition de l’aviation sur le champ de bataille, Russie soviétique, arrivée des États-Unis sur la scène internationale, traité de Versailles qui contribuera à favoriser la montée du nazisme…tout le XXe siècle était là. Cent ans se sont écoulés et les protagonistes ne sont plus. L’Europe est pacifiée, l’URSS s’est effondrée, le nazisme a été écrasé, les Etats-Unis sont devenus la première puissance mondiale (jusqu’à quand ?). Il est temps de redonner du sens à la commémoration de ce conflit insensé qui causera la mort de 18,6 millions d’humains. Saluons la première édition du « forum pour la paix » qui sera ouvert par Angela Merkel cet après-midi pour que personne n’oublie le « plus jamais ça », seule mémoire désormais valable.

Illuminati

Comment une société secrète autrichienne ayant eu à peine une dizaine d’années d’existence peu avant la Révolution française a-t-elle pu devenir une usine à fantasmes complotistes au XXIe siècle ?
Philippe Liénard est franc-maçon et écrit des livres sur la franc-maçonnerie. Je n’avais jamais vu un livre typographiquement aussi dégueulasse : les coquilles et fautes d’orthographe sont légion. Le livre comporte aussi de grosses erreurs historiques et culturelles : confusion entre 1er empire et 1re république, référence à « Georges Orwell, auteur du roman 1987 » (il faut le faire) …
Sur le fond, c’est moins pire. Même s’il n’écrit pas très bien, l’auteur semble relativement sérieux. Les sociétés secrètes n’existent que par leurs structures hiérarchisées, leurs rituels et leurs adeptes. Les longues descriptions des grades sont pour le moins rasantes. À l’inverse, sa condamnation à la fin de l’ouvrage des petites escroqueries complotistes qui pullulent sur le WEB est salutaire.
Ce qui m’a le plus intéressé dans cet ouvrage est la distinction qu’il fait entre lucifériens et satanistes.
Satan, c’est clairement le mal : meurtre, viol, inceste, torture… et tout ce qu’une société considère comme tel à une époque donnée.
Lucifer est plus complexe. Étymologiquement, son nom signifie « porteur de lumière », une signification très noble pour moi, loin d’être associée au mal tel que je l’imagine. Lucifer est un ange déchu. Comme Prométhée dans la mythologie grecque, Lucifer est celui qui donne aux hommes les moyens lui permettant de s’élever au-dessus de la divinité. Dans l’histoire de la chrétienté, les hérésies et tous les systèmes de pensée jugés comme étranger au dogme de l’Église devaient craindre les flammes de l’enfer.
Le XVIIIe siècle aura été celui de l’affrontement à mort de l’Église et de Lucifer, par le biais des lumières, l’âge d’or des sociétés secrètes, des francs-maçons et autres Illuminati et se matérialisera dans la Révolution française et l’indépendance des États-Unis. Toute pensée un peu originale continue aujourd’hui à susciter la méfiance dans certaines communautés chrétiennes. Au sein de l’Eglise, les jésuites ont longtemps senti le soufre… jusqu’à ce qu’un jésuite arrive au Vatican.
Au XXIe siècle, le débat n’est plus le même. Le nouvel ordre mondial ourdi par le complot judéomaçonnique et dirigé par les Illuminati est un fantasme typique d’un village planétaire en quête de sens et terrorisé par son avenir. Les Illuminati sont en nous. Soyons tous responsables, car nous sommes les seuls maîtres à bord.

Édouard

Philippe Liénard
Jourdan
2018

Le Brexit est mort, vive le Brexit

Le 20e siècle aura tout d’abord été celui de la crise des États à travers les deux guerres mondiales. Dans le contexte des blocs interétatiques de la guerre froide, va apparaître la communauté économique du charbon et de l’acier (CECA) qui deviendra la communauté économique européenne (CEE) puis l’Union européenne (UE). Le choix d’axer cette structure interétatique sur l’économie devait alors préserver les souverainetés des membres.
La fin de la guerre froide au début des années 90 et la victoire du bloc de l’ouest par abandon du bloc soviétique avaient laissé entrevoir l’avènement d’un Nouveau Monde « post historique ». Ce fût la décennie des grands rêves ultralibéraux (Alain Madelin, souvenez-vous). En 1992, l’Union européenne prenait un nouveau tournant en renforçant son identité avec le traité de Maastricht.
Les attentats du 11 septembre 2001 permirent aux États de revenir au-devant de la scène internationale pendant la première décennie du millénaire. En parallèle, se développèrent en même temps qu’internet des géants de la sphère privée qui deviendront indispensables pour l’homo sapiens du XXIe siècle: Microsoft, Google, Amazon…Ces géants s’imposeront peu à peu dans toutes les sphères de la société civile, y compris dans celles qui semblaient incontestablement relever des puissances étatiques. En 2009, la société SpaceX d’Elon Musk met en orbite son premier satellite.
Le vote en faveur du Brexit et l’élection de Donald Trump semblent sonner le grand retour de l’ultralibéralisme. Le mode de fonctionnement du président américain peut sembler incongru si on le compare à celui d’un chef d’État, mais apparaît plus compréhensible venant d’un homme d’affaires. Dès lors, l’« ennemi » n’est plus à appréhender dans un sens guerrier, ni même dans celui de la vague menace fantôme des années 2000 susceptible de mettre en danger les États. L’ « ennemi » n’est plus que le concurrent économique, tout comme Otis est l’« ennemi » de Koné dans l’univers des ascenseurs. Les guerres disparaîtront quand elles ne présenteront plus aucun intérêt économique, tout comme l’esclavage qui a perdu sa raison d’être avec la révolution industrielle.
Ce bouleversement conceptuel encouragé par Donald Trump n’est pas sans conséquence pour l’Union européenne. Dans un monde dominé par les puissances étatiques, l’Union européenne apparaît comme un monstre mou, coûteux et à l’utilité incertaine. Dans le monde de Trump, il devient un redoutable adversaire, le seul sur le continent européen à même d’empêcher les États-Unis de conclure des accords bilatéraux avec chacun des États membres. L’Union européenne qui avait pu être perçue comme un instrument destiné à briser les identités nationales se révèle aujourd’hui comme un bastion permettant aux États de préserver leur identité dans un monde qui n’est plus régi que par les lois du marché.
La hargne de Trump contre l’Union européenne, contre Thérésa May et sa sympathie affichée pour Boris Johnson ne laisse aucun doute concernant ses intentions homicides. Thérésa May, qui a pris le 24 juillet les rênes du Brexit a bien compris tous les dangers que représenterait un « hard Brexit ». Puisse maintenant l’Union européenne l’aider à trouver une juste place pour le Royaume-Uni en Europe, car au fond, personne n’a intérêt à une rupture brutale et définitive et parce que les Britanniques ne peuvent plus faire marche arrière.
Édouard

De la Perse à l’Iran : 2500 ans d’histoire

L’image de l’Iran s’est forgée dans mon enfance par le biais de la guerre Iran-Irak à laquelle je ne comprenais rien du tout, mais qui était évoquée chaque soir au JT. L’Iran, c’était aussi l’ayatollah Kohmeini qui me faisait peur avec sa longue barbe. « Ayatollah » est un mot sympathique pour un enfant, le genre qu’il n’oublie pas. Aujourd’hui, l’image de l’Iran véhiculée par les médias n’est guère meilleure, celle d’une république islamiste essayant par tous les moyens de s’approprier la puissance nucléaire.
La Perse, j’en avais aussi entendu parler, mais ça, c’était avant, dans l’antiquité. Un peuple jamais présenté positivement. Il y avait bien les lettres persanes de Montesquieu, mais quel rapport avec l’Iran ? Marjane Satrapi dans les années 2000 aurait dû me mettre la puce à l’oreille avec son « Persepolis ».
Et Zarathoustra ? Ben oui, j’avais entendu parler du livre de Nietzsche en philo. Cependant, jamais je n’avais fait le lien avec la Perse, et encore moins avec l’Iran. On ne crie pas sur tous les toits que le zoroastrisme est la religion monothéiste la plus ancienne du monde qui a largement influencé les religions du livre. Les juifs, libérés de leur situation d’exilés à Babylone par l’empereur perse, Cyrus, n’ont pu ignorer l’existence de cette religion universaliste.
Il faut dire qu’il ne reste aujourd’hui plus grand-chose de l’ex-Empire perse qui s’étendait entre la Grèce et l’Inde à son apogée. Nombre des républiques en « stan » (Tadjikistan, Afghanistan…) de l’ex-URSS en faisaient partie.
L’occident médiéval doit beaucoup à la Perse et en particulier à ses savants qui lui apporteront entre autres le « 0 » inventé en Inde. Sans ce puits de science apporté par les musulmans bien souvent perses et chiites, la renaissance européenne aurait bien eu du mal à voir le jour.
Le chiisme aussi j’en avais entendu parler, sans toutefois savoir ce qui le distinguait vraiment du sunnisme. Bien que très majoritaire, le sunnisme, avec sa structure peu hiérarchisée et prônant une application littérale du Coran montre aujourd’hui sa fragilité qui permet à des organisations comme Deach, d’utiliser l’islam à des fins criminelles. Le clergé hiérarchisé du chiisme et la place importante qu’il donne à l’interprétation des textes sembleraient mieux convenir à un islam mondialisé.
Ardavan Amir-Aslani, l’auteur de cet essai, ne cache pas que son objectif de réhabiliter l’image de l’Iran et de sa culture millénaire, de ce pays qui a transformé l’islam, bien plus que celui-ci ne l’a transformé. Dans un monde caractérisé par un affrontement tectonique des grands ensembles économiques dans lequel la Chine et l’Inde progressent sans cesse, l’Iran aura certainement un rôle de tampon à jouer entre orient et occident. Donald Trump, en usant à outrance des pires clichés occidentaux, est peut-être son meilleur ennemi.
Édouard
Éditions l’Archipel
Mars 2018

Boris perd et gagne

Il y a deux ans, Boris Johnson, l’une des principales figures du militantisme pour le Brexit l’avait emporté après une intense campagne de démagogie pour son plus grand malheur. Que deviendrait-il sans l’Europe s’il n’avait plus de cheval de bataille ? Il s’était tout de même rassuré avant le référendum en se disant que les électeurs n’étaient tout de même pas assez fous pour faire passer le oui, mais l’impensable se produisit. Pour couronner le tout, Theresa May va le nommer ministre des Affaires étrangères, l’obligeant à laisser de côté son populisme pour entrer dans le dispositif de mise en œuvre du Brexit.
Au fil des mois, l’idée du « hard Brexit » est, comme on pouvait s’y attendre, apparue totalement irréalisable. Cela l’a rassuré un peu Boris, il pouvait continuer à militer pour le « hard Brexit », Theresa May n’était tout de même pas assez folle pour…au fond, il ne savait plus très bien. Si le choix du « hard Brexit » était fait et les conséquences étaient aussi désastreuses que le prévoyaient les experts, sans parler d’une probable réunification de l’Irlande entraînant un démantèlement du Royaume-Uni, qu’allait-il devenir? On l’aurait jugé responsable de cette catastrophe. Peut-être même l’aurait-on enfermé dans la tour de Londres.
Et puis, la semaine dernière, sous la pression du calendrier et des Européens, Theresa May a clairement fait le choix du « soft Brexit » en l’imposant à son gouvernement, laissant entendre aux « hard Brexiters acharnés » qu’ils pouvaient prendre la porte s’ils n’étaient pas d’accord. David Davis ne se l’ai pas fait dire deux fois. Boris a suivi. Que pourrait-il faire d’autre ? Être d’accord avec le « soft Brexit et avouer qu’il s’était trompé ou plutôt, qu’il avait trompé les électeurs et passer pour un Guignole aux yeux des rares qui ne le voyaient pas encore comme tel ?
Pour tout dire, le « soft Brexit » n’a pas le panache du « hard Brexit ». S’il se réalise, bien malin sera celui qui pourra différencier le Royaume-Uni d’avant de celui d’après. Ce que voulaient les partisans du oui, c’est un départ clair et net de l’Union européenne. Si on leur dit qu’ils sont sortis de l’Union, mais qu’ils ne voient pas la différence, quel intérêt? Encore, s’ils avaient abandonné l’Euro, cela aurait été visible, mais comme ils n’y ont jamais été…
Quelle que soit l’issue, la partie est perdue pour les partisans du « oui ». Le fantasme du « hard », comme tous les fantasmes, perd beaucoup de sa saveur quand il se réalise. L’Angleterre ne retrouvera jamais la place qu’elle avait dans le monde aux XVIIIe et XIXe siècles. L’Angleterre hors de l’Europe ne redeviendra jamais l’allié privilégié des États-Unis, comme pendant la Seconde Guerre mondiale. De l’autre côté de l’Atlantique, le Royaume-Uni peut avoir une utilité s’il sème la discorde dans l’Union, mais en dehors de l’Union, à quoi pourrait-il bien servir ?
Et Boris dans tout ça ? Et bien, il va pouvoir remettre sa veste populiste et crier à la trahison de Theresa May qui a peut-être déjà enterré le Brexit. Dans la bataille, l’ami Boris aura perdu quelques plumes, les Britanniques vont certainement l’écouter avec plus de réserve pendant quelques mois, peut-être un an ou deux. Ils oublieront, et Boris retrouvera toute sa splendeur…jusqu’au prochain référendum.
Édouard