J’aime bien écrire sur la religion. Il est vrai cependant que quand je parle de religions, je parle surtout des trois monothéismes. Bien entendu, loin de moi l’idée de minorer les autres religions mais, compte tenu de ma subjectivité culturelle, elles sont plus difficiles d’accès pour moi. Et puis, sur un blog dédié aux livres et à l’écriture, il est normal que je m’intéresse tout particulièrement à un livre dont l’effet en occident aura été pour le moins spectaculaire.
Mes articles qui évoquent la religion sont aussi les plus lus, les plus likés et les plus commentés. .
La première partie introductive regroupe des posts qui s’attachent au phénomène religieux pris dans sa globalité. J’ai ensuite décidé de classer les religions selon un ordre chronologique en fonction de leur apparition historique avec donc le judaïsme en premier, le christianisme en second et l’islam en troisième.
Comme vous le verrez si vous vous aventurez dans la lecture de ces textes, ils concernent bien souvent plus d’une religion et parfois même les trois. Dans ce cas, j’ai pris l’initiative de classer l’article dans la partie concernant la religion la plus ancienne. Par exemple « le chat du Rabbin » qui parle des communautés juives d’Afrique du Nord évoque souvent la communauté musulmane et, dans une moindre mesure, la communauté chrétienne. Comme la religion juive est la plus ancienne des trois, j’ai mis « le chat du rabbin » dans « judaïsme ». A l’intérieur de chaque partie, les articles apparaissent selon leur ordre chronologique de publication, du plus récent au plus ancien.
Les habitués du blog le savent, j’ai pris l’habitude depuis quelques années de visiter différentes villes occidentales à la recherche d’une identité culturelle européenne. Le phénomène religieux est une constante et on ne peut comprendre l’Europe qu’en étant convaincu de la relativité du phénomène religieux. Il n’y a pas de religion qui oppresse plus qu’une autre. La religion qui oppresse est toujours celle du pouvoir dominant et ce qui est vrai à Dublin ne l’est plus à Prague. À part à Séville, je n’ai pas trouvé beaucoup de traces de l’islam alors qu’elles auraient pu être présentes à Athènes et Budapest.
Ne nous leurrons pas, le sarrasin n’était pas considéré par les Occidentaux comme un grand copain et l’islamophobie est fixée dans l’ADN des Européens, même si cela ne se manifeste pas forcément. Heureusement, aujourd’hui, tout le monde sait qu’à plus ou moins brève échéance, il ne sera plus impossible de modifier un génome.
C’est notre challenge à tous de construire aujourd’hui une France laïque dans une société qui n’est plus celle de 1905, exclusivement chrétienne. Depuis les années 60, la France est postcoloniale. Les indigènes sont devenus des immigrés et les enfants de leurs enfants peinent parfois aujourd’hui à trouver leur place. À eux de le dire pacifiquement sans être fermés au dialogue. Ils seront écoutés et ils trouveront leur place.
Édouard
Yahvé, Dieu et Allah
La femme de l’ombre
1943, à Reykjavik, les cadavres d’un noyé et d’un homme sauvagement exécuté sont retrouvés par la police alors même que de jeunes femmes disparaissent.
Deuxième volet de la saga des ombres, plus « roman noir » que le premier, la notion de justice est plus nuancée. Quand l’histoire et la politique s’en mêlent apparaissent des condamnés qui auraient mérité de ne pas l’être et des salopards qui passent entre les mailles. On retrouve les deux enquêteurs, le militaire Thorson et le flic Flovent. Il est toujours questions des frictions entre islandais et américain, mais cela atteint des proportions plus dramatiques que dans le premier volume. Mêmes histoires d’Islandaises « dans la situation », c’est-à-dire en couple avec des soldats anglais et américains.
Pas beaucoup de référence à l’évolution du conflit mondial et en particulier à la bataille de Stalingrad de 1942 qui sera pourtant un tournant majeur. On sent que le conflit est loin et que l’Islande est surtout alors une base avancée pour les Américains et une base arrière pour les Anglais. On parle des Allemands comme une menace fantôme. L’idéologie nazie est présente, mais presque effacée, à travers l’évocation, comme dans le premier volume de la société Thulé. Je n’en avais jamais entendu parler et j’invite vivement les lecteurs de cette critique à aller lire l’article de Wikipédia. Cette société, créée en 1918, soutenait un certain nombre de thèses sur les Aryens, l’antisémitisme et la supériorité de la race nordique qui seront reprises par les nazis. Toutefois, l’approche de Thulé était beaucoup plus occultiste et ésotérique. Le lien entre Thulé et le nazisme divise encore aujourd’hui les historiens, mais à souvent était utilisée par les romanciers et cinéastes pour donner un visage démoniaque au nazisme, en particulier dans la BD Hellboy et dans son adaptation cinématographique réalisée par Guillermo Del Toro. Alors que la société Thulé faisait encore rêver quelques vétérans islandais, désireux de voir leur peuple comme le dernier vestige de la race aryenne ancestrale, leurs enfants et petits enfants adhéreront plutôt aux thèses nazies.
Encore une fois, l’idéologie nazie apparaît plus comme la cristallisation des peurs et des croyances de l’époque que comme l’invention d’un génie du mal hypnotisant les foules comme le docteur Mabuse de Fritz Lang.
Encore un portrait de femme bien travaillé, celui d’une femme ordinaire, prise dans la tourmente de la passion et de l’histoire, le genre de personnage pour tragédies grecques. Évocation aussi de l’homosexualité, vivement réprimée à l’époque et contrainte à la clandestinité.
Bref, l’ordre de lecture des deux premiers volumes n’a aucune importance, il s’agit de variantes autour de thématiques semblables. J’attends bien entendu le troisième et dernier volet « passage des ombres » que je devrais pouvoir me procurer le 3 mai (cf. site de la FNAC).
À SUIVRE…
Édouard
Arnaldur Indridason
2017
Métailié
Les djihadistes sont-ils musulmans ?
Moi aussi j’y ai cru à la diaspora des soldats de l’État islamique. Alors que celui-ci est moribond et condamné à la disparition à plus ou moins brève échéance, les « soldats » continuent à agir avec des moyens rudimentaires il est vrai, mais d’une efficacité médiatique incontestable.
Ces meurtriers s’intéressent-ils réellement à l’islam ? Ont-ils lu le coran ? Savent-ils lire et interpréter les sourates ? Je doute que cela les intéresse vraiment et que pour beaucoup d’entre eux, être musulman se limite à hurler « Allahu akbar » avec un couteau dans la main.
En ce début d’année, lassé de ne pouvoir m’immiscer dans les discussions de mes collègues, n’ayant jamais vu un seul épisode de « Game of thrones », j’ai décidé de prendre le taureau par les cornes et je me suis enfilé les sept saisons. Comme beaucoup, je me suis laissé séduire. Ce que j’aime, c’est le dosage très fin que la série fait du surnaturel qui monte peu à peu en puissance, cet usage de la magie qui ne marche pas toujours. Par contre, j’ai été frappé par la représentation ultraviolente et grotesque du pouvoir : on destitue, on égorge, on décapite, on émascule de manière impulsive pour un oui ou pour un non. Je pense que cet absolutisme dans l’ultra violence a largement fait le succès de la série qui nous permet de libérer nos instincts sadiques.
Heureusement, la plupart des gens, une fois la série terminée, redeviennent des citoyens normaux. Il existe cependant aujourd’hui un réseau international permettant à ceux qui le veulent de donner libre cours à leur haine de la société, à leur goût pour l’ultra violence. Une organisation qui permet à chacun d’accéder à une reconnaissance, quels que soient l’origine sociale et le niveau d’étude, permettant à tout un chacun de devenir un Lannister ou un Targaryen : Daesh. J’avais beaucoup ironisé quand l’EI avait revendiqué la fusillade de Las Vegas, mais ce que je n’avais pas alors compris, c’est que l’acte violent, sans doute bien plus que le message islamiste, justifie la revendication.
Je ne suis pas en train de démontrer que le djihadisme n’a rien à voir avec l’islam. Je sais bien qu’il y a en France des imams qui endoctrinent les jeunes. Je sais aussi que le succès de Daesh en France est largement dû au fait que les populations fragilisées qui pourront fournir des djihadistes en herbe sont bien souvent d’origines musulmanes. Je comprends aussi l’Histoire et la rancœur vis-à-vis de l’occident qu’elle a pu faire naître dans le monde musulman.
Les zonards évoqués par Starmania et les punks de Mad Max des années 80 ont fini par disparaître. Toute époque connaît ses groupuscules violents. Daesh est plus la créature de la mondialisation et d’internet que du Coran et, de ce fait, il est bien plus impressionnant que des groupuscules isolés. Que pouvons-nous faire ? Je pense qu’il y a un travail sur eux-mêmes que doivent poursuivre les musulmans, un travail de lutte contre l’exclusion que doit poursuivre la société, mais qu’il restera toujours une part d’impuissance que seul le temps saura résoudre. Dans quelques années, le djihadisme sera devenu « has been ». Peut-être l’est-il déjà. La société créera peut-être autre chose de plus violent, de plus fédérateur. On verra bien…ou pas si on à la malchance de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment.
Le chien aboie, la caravane passe.
Édouard
Histoire du juif errant

À Venise, un couple rencontre un étrange personnage qui semble avoir eu une existence hors du commun.
Je n’avais jamais rien lu de Jean d’Ormesson et n’avait entendu que vaguement parler du mythe du juif errant. J’ai donc commencé à lire sans aucune base solide, l’histoire d’un homme qui avait tout vu, connu tous les grands de ce monde à travers l’histoire et couché avec toutes les plus belles femmes de l’ère chrétienne. Ça faisait penser à « le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire » avec une dimension spatio-temporelle extensive. Par moment, ça ressemblait pas mal aussi à Baudolino, Eco et d’Ormesson affectionnaient visiblement des périodes identiques de l’histoire. Je trouve tout de même qu’Eco est supérieur en tant que romancier. D’Ormesson n’est pas mauvais, mais ça reste un écrivain moyen, peut-être un peu paresseux.
Au bout d’un moment, j’ai tout de même joué du Google pour en savoir un peu plus sur ce mythe et faire la part des choses entre l’imagination de l’ex-académicien aux yeux bleus et la réalité mythologique et il m’est apparu que d’Ormesson s’était efforcé de rester fidèle à la tradition. Pour avoir refuser de porter assistance à Jésus sur le chemin du Golgotha, Ahasvérus, cordonnier et/ou portier de Ponce Pilate (selon les versions) est condamné à errer à travers le monde jusqu’au retour du christ. D’Ormesson en profite pour lui faire visiter toutes les périodes de l’histoire qu’il affectionne, en premier lieu l’Empire romain et le XIXe siècle. L’ancien régime est quasi absent ainsi que l’Afrique noire. Pour l’Amérique le juif errant accompagne Christophe Colomb, mais bien avant, il accompagne les vikings au Vinland sous le nom de… Ragnar Lodbrok, ce qui permettra au lecteur du XXIe siècle, fan de la série « Viking », de donner à notre héros les traits de l’acteur australien Travis Fimmel qui serait parfait pour le rôle.
Né au moyen âge, on pourrait dire que le juif errant est l’enfant terrible du judaïsme et du christianisme. Pour les chrétiens, il a bien entendu symbolisé le peuple déicide, concept qui n’a plus trop le vent en poupe aujourd’hui. Pour les juifs, il symbolisait la diaspora, concept indispensable à l’identité juive en supposant son unicité ethnique et géographique originelle.
Il est très peu question de judéité. J’ai pensé d’abord que, politiquement correcte oblige, d’Ormesson s’était bien gardé de s’attarder sur la religiosité du personnage pour ne pas être accusé d’antisémitisme, mais, comme il le suggère à la fin, le mythe dépasse aujourd’hui largement la sphère religieuse et l’on a plus besoin d’être juif pour être un juif errant.
Pour ceux qui n’auraient ni le temps ni le courage de lire les 621 pages de l’ouvrage pour savoir ce qu’est devenu aujourd’hui le juif errant, il suffit de réécouter la chanson d’un beau spécimen de « juif errant » mort en 2013 et réellement juif pour le coup. En 1969, avec sa gueule de métèque, de juif errant, de pâtre grec et ses cheveux aux quatre vents, Moustaki avait parfaitement cerné le mythe de l’homme sans attache, assoiffé d’aventure et de liberté.
Édouard
Jean d’Ormesson
1990
Folio
Comment le peuple juif fut inventé
Le peuple élu passé au crible de l’histoire.
En 2002, j’avais été passionné par « la bible dévoilée » d’Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman. J’étais toutefois resté sur ma faim et j’ai attendu longtemps la suite et j’ai raté la publication de cet ouvrage en 2008.
Shlomo Sand va beaucoup plus loin que l’historien et l’archéologue de « la bible dévoilée » et s’attaque à une brique majeure de l’ADN du judaïsme : l’homogénéité ethnique.
La revendication d’une unité raciale découlant des récits bibliques semble exclure tout apport de corps étrangers dans la communauté. Si avec l’avènement du christianisme et plus tard de l’islam, le judaïsme s’est retrouvé minoritaire et bridé dans son action prosélyte, de nombreuses sources antiques témoignent de l’abondance des conversions au judaïsme.
Pour expliquer l’éparpillement des communautés juives à travers l’Eurasie, on évoquera l’exil suivant la destruction du second temple en 70 apr. J.-C.. Toutefois, aucune trace ne permet de confirmer la réalité de cet exil. L’existence de puissances juives loin de la Judée fait par ailleurs douter de l’unité raciale des exilés. Il s’agit notamment du royaume yéménite d’Himyar, des Berbères de la reine Kahina et des Khazars. L’auteur s’étend longuement sur cet empire médiéval caucasien converti au judaïsme et largement évoqué par les puissances de l’époque. Ethniquement, les Khazars étaient bien plus proches des Turcs que des Judéens, et sont peut-être les ancêtres des juifs ashkénazes qui peupleront l’Europe de l’Est. Faute de pouvoir effacer leur réalité historique, il semblerait que le jeune Etat Israélien se soit peu empressé d’entretenir leur mémoire.
Cette revendication raciale va s’intensifier à partir du XIXe siècle avec le mouvement sioniste de Theodore Erzl. Parallèlement, différents mouvements racistes non juifs vont en faire leur credo avant que l’idéologie nazie ne se l’approprie. Après la Seconde Guerre mondiale, elle constituera un pilier de la création de l’État d’Israël.
Bien que convertis à l’islam, les Palestiniens sont certainement bien plus proches ethniquement des Hébreux que les colons israéliens et les interminables recherches génétiques israéliennes tendant à prouver l’existence d’une race juive, font penser aux débats qui entourent l’authenticité du Saint-Suaire dans le monde chrétien.
Shlomo Sand ne cherche cependant pas à revenir sur la création de l’État d’Israël et sur la légitimité de ses coreligionnaires à l’occuper. Porte-parole de l’aile gauche du paysage politique Israëlien, il soutient que la survie du dogme racial qui accompagnait la création de l’État ne peut aujourd’hui mener qu’à l’impasse. Pour pouvoir faire face à une démographie défavorable et à un soutien de la communauté internationale qui n’a plus la puissance des années 60, l’État juif devra fatalement se réinventer et affronter son histoire.
Édouard
Shlomo Sand
Fayard
2008
La disparition de Josef Mengele

34 ans de cavale pour l’ange noir de la mort d’Auschwitz, responsable des crimes les plus abominables du IIIe Reich.
Cet ouvrage a reçu le prix Renaudot 2017. Incontestablement, Olivier Guez est un écrivain d’envergure et nous tient en halène tout au long d’un livre qui se dévore en quelques heures.
Après la défaite, nombreux sont les nazis qui viennent chercher fortune et peut être même un nouvel espoir dans l’Argentine de Perὁn. Mengele fait partie du lot. Malheureusement pour eux, le rêve péroniste s’achève en 52. Alors même que les rescapés nazis se retrouvent sans protecteur, la chasse s’organise, en particulier au sein du MOSSAD créé en 49, service de renseignement du jeune État d’Israël. Les attitudes divergent chez les anciens SS. Il y a ceux comme Mengele qui se réfugient dans l’anonymat et la clandestinité et ceux qui ne peuvent se résoudre à la défaite comme Eichmann. Les deux hommes se détestent. En 1956, « nuit et brouillard » d’Alain Resnais dévoile au monde entier l’horreur des camps. Quatre ans plus tard, le MOSSAD capture Eichmann qui sera exécuté en 1962 à Jérusalem.
Mengele se terre, rongé par la peur, sans d’ailleurs se demander si on le cherche toujours. Il est devenu un mythe du mal absolu, comme les méchants de James Bond. Le MOSSAD a d’autres chats à fouetter et en 1967, la guerre des Six Jours contre l’Égypte éclate.
Terré au fond de son trou, entretenu au Brésil par un couple de Hongrois qui demande à sa famille le prix fort pour assurer sa protection, Josef Mengele voit avec stupeur le monde se transformer pour peu à peu l’oublier. C’est un fossile vivant. Plus personne ne veut plus entendre parler de lui, qu’il soit vivant ou mort.
Le procès de Mengele aurait pourtant fait du bruit. Eichmann était une figure politique, Mengele était un exécutant, un élément clef du processus d’extermination. Auschwitz n’était pas qu’un camp de la mort, il s’insérait dans un tissu économique avec ses rouages de production et ses partenaires commerciaux. Nombreux étaient certainement ceux qui pensaient que Mengele était finalement très bien dans son trou. Dévoré par la maladie et de peur d’être démasqué, il refuse tous soins.
Finalement, en 1985, alors que sort « Shoah » de Lanzmann à l’occasion des 40 ans de la libération d’Auschwitz, on se met, en vain, à sa recherche. Et pour cause, il est déjà mort depuis 6 ans, secret précieusement gardé par tous ceux qui avaient assuré sa protection, en premier lieu sa famille qui dirige la florissante entreprise « Mengele » d’outillage agricole. Elle commencera alors à s’étioler, mais ne s’éteindra définitivement qu’en 2011. Son fils décide de prendre le nom de sa femme. Un nom est mort, vive l’Histoire !
Édouard
Olivier Guez
Grasset
2017
Sur la route

Road movie de Sal et Dean dans les États-Unis d’après guerre.
Les juifs ont la Thora, les musulmans le Coran, la beat generation a eu « sur la route ».
À en croire les médias, on se demande si cette géneration n’était pas un ramassis de machos violents homophobes et pédophiles. Pourtant, il semblait bien joli dans mon enfance au début des années 80, le ciel de la révolution sexuelle avec toutes ses couleurs et toutes ses paillettes, avant que les nuages du SIDA ne viennent l’obscurcir.
C’est donc tout d’abord pour revenir aux sources de cette génération que je me suis plongé dans la lecture de « sur la route ». Sexe, drogue et Jazz sont effectivement les trois piliers des activités de Sal et Dean lorsqu’ils ne sont pas sur les routes. Les filles sont toutes faciles (au début en tout cas) et les protagonistes ne semblent pas particulièrement apprécier les homosexuels. MLF devait être un courant parallèle. À aucun moment, la contraception n’est évoquée et les deux gars sont totalement irresponsables, comme il se doit.
Je me suis bien ennuyé pendant la première moitié, peut-être parce que je cherchais à tout prix à dégager la thématique sexuelle de cette lecture. Et puis, à force de m’ennuyer, j’ai fini par abandonner cette recherche et c’est là que la vraie profondeur a commencé à apparaître. Bien plus que le sexe, le thème principal de « sur la route » semble être l’amitié démesurée entre Sal et Dean qui ne peuvent pas vivre l’un sans l’autre. C’est cette relation fusionnelle dont par Georges Bernanos dans « journal d’un curé de campagne » quand il dit « je comprends maintenant que l’amitié peut éclater entre deux êtres avec ce caractère de brusquerie, de violence que les gens du monde ne reconnaissent volontiers qu’à la révélation de l’amour ». Croit-on encore à l’amitié aujourd’hui ?
« Sur la route », c’est aussi une ode aux États-Unis que les deux amis traversent d’est en ouest et du nord au sud un nombre incalculable de fois et à toutes ces petites villes du Middle West dont on ne parle jamais. C’est bien entendu aussi un hommage à la voiture devenue l’égal du cheval au XIXe siècle, dans la conquête de l’ouest du XXe.
Et puis, il y a la route, cette fuite permanente face à la société, aux responsabilités, au monde du travail, au vieillissement…bref, à l’âge adulte qui finira fatalement par les rattraper. La route, c’est aussi la quête du « it », terme emprunté au jazz, mais qui renvoie plus généralement à la recherche de l’extase, de l’expérience sensuelle. Sal se mariera, Dean se mariera trois fois, divorcera deux fois et finira par vivre avec sa deuxième femme. Leurs épouses verront d’un mauvais œil cette amitié exclusive. Elle finira par se rompre. La beat generation était jeune et voulait reconstruire un monde ruiné par la Seconde Guerre mondiale, Kerouac leur a apporté une mythologie.
Jacques Kerouac
Folio 1972 (1re édition en 1960)
Edouard
Ainsi, Dieu choisit la France
Histoire du vieux couple franco-catholique depuis le baptême de Clovis (496 ou 498) jusqu’à la loi de séparation de l’Église et de l’État (1905).
Je le reconnais, le titre ne m’a pas particulièrement séduit de prime abord et si cet ouvrage ne m’était pas singulièrement arrivé entre les mains, je ne me serai jamais demandé ce qu’il y avait à l’intérieur.
Écrit à la manière des historiens du XIXe siècle, empreint d’un romantisme échevelé que l’auteur s’amuse parfois à surjouer, le livre résume en 9 tableaux, les rapports entretenus entre la France et la papauté pendant plus de 1400 ans.
Après la chute de l’Empire romain d’occident en 476, l’Église catholique se trouvait dépourvue du soutien de la puissance séculière qui avait permis son expansion pendant plus de 150 ans. À côté, le chef Franc,Clovis, avait tout à gagner d’un rapprochement avec une institution qui lui conférait une légitimité spirituelle dans une Europe en cours de christianisation. Pendant plus de 800 ans, se construisit, à côté des dogmes chrétiens, la conviction des souverains Français d’être investis d’une mission divine visant à protéger la chrétienté. Philippe Le Bel marqua un tournant décisif en 1303 en voulant instituer une certaine autonomie de l’Église de France vis-à-vis des institutions romaines. C’est le début du gallicanisme qui allait durer 600 ans. Avec Jeanne d’Arc, la mission divine de la France n’est plus seulement celle des puissants, mais elle devient celle de tout un peuple (en 1920, la canonisation de Jeanne d’Arc rassemblera les catholiques, les royalistes et les classes populaires après le traumatisme de la grande-guerre).
Le massacre de la Saint-Barthélemy (1572) illustre bien les dimensions politiques et populaires de cette mission. Quelques décennies plus tard, les soldats français pourfendront les protestants à La Rochelle et combattront les Espagnols à leurs côtés en Flandre : comprenne qui pourra. La révolution tentera une nouvelle religion, mais on ne change pas comme ça l’ADN d’un peuple. Avec le concordat, Napoléon reviendra au gallicanisme assorti d’un contrôle étroit exercé sur les évêques. Loin d’être ressentie comme une catastrophe par les institutions romaines, la loi de 1905 sera plutôt considérée comme une libération, mais en habile politique, Pie X se gardera bien de crier victoire trop ouvertement.
Certes, la passion médiévale pour le merveilleux et le surnaturel a aujourd’hui largement laissé place à la rigueur scientifique et les églises ne sont plus aussi pleines. On peut toutefois se demander ce qu’est devenue la « mission divine de la France ». La Déclaration universelle des droits de l’homme en découle clairement et on sait combien cette conviction a pu justifier les velléités colonialistes. L’arrogance française, souvent décriée par les étrangers, consistant à penser que notre pays est la mesure de toute chose, en découle certainement aussi.
Édouard
Camille Pascal
Presses de la renaissance
2017
Balance ta chienne
Je veux tout d’abord saluer l’excellent article de Libération critiquant « balancetonporc ». Le harcèlement est une pratique qu’il faut punir et condamner, mais aucun sexe ne doit être stigmatisé. Des hommes sont aussi victimes de harcèlement, d’agression ou de viol. Cette pratique existe certainement aussi dans des rapports homosexuels.
Quand j’étais jeune, on parlait de « promotion canapé », on en parlait en souriant, c’était une chose admise qui existait. On ne pensait pas à l’époque à la violence qui pouvait parfois se cacher derrière ces pratiques et qui doit à juste titre être condamnée.
La violence sexuelle ne faisait pas partie des priorités de l’esprit de 68. Il s’agissait surtout de « libération » et de « jouissance ». Oui, mais pour lequel des partenaires ? Peut-être y avait-il dans les années 70 des comportements sociétaux que les femmes acceptaient parce que c’était l’air du temps et qu’elles considèrent aujourd’hui comme du harcèlement et de l’agressivité.
Élève à l’école de la république laïque et mixte des années 80, je n’ai jamais eu aucun questionnement concernant l’égalité d’accès des hommes et des femmes aux études et au monde du travail. Je n’ai eu que tardivement conscience d’être arrivé juste après la bataille de l’égalité des sexes gagnée à la force du poignet par les femmes.
La pratique de la « promotion canapé » est vieille comme le Monde. Je pense en particulier à toutes ces mères sous l’ancien régime qui s’empressaient de mettre leurs filles dans le lit du roi pour obtenir tet ou tel privilège. Dans une société dans laquelle les femmes n’avaient aucun droit, je peux comprendre que le monnayage des faveurs sexuelles pouvait être le seul moyen leur permettant de se hisser socialement et je ne blâme personne.
Je ne sais pas ce qu’il faut penser aujourd’hui de la « promotion canapé » dans un monde où les femmes peuvent, il me semble, aussi bien réussir par leurs talents que les hommes sans avoir à coucher.
Combien d’hommes et de femmes ont-ils utilisé leurs charmes pour obtenir ce qu’ils voulaient ? Combien d’hommes et de femmes naïfs sont tombés dans le panneau, ont cru au grand amour, se sont fait larguer une fois le privilège convoité obtenu et ont sombré dans la dépression ?
S’il revient aux hommes de balancer les porcs qui sommeillent en eux, c’est aussi aux femmes de se débarrasser de la part de chienne qui sommeille en elles. Ce n’est qu’à ce prix qu’on se débarrassera de pratiques qui n’avaient lieu d’être que dans des sociétés sexuellement inégalitaires. C’est à ce moment que l’on pourra se focaliser sur les vrais harceleurs(ses) qui doivent être condamnés et punis.
Édouard
Poker Daesh
Quel lien le comptable retraité asocial et shooté aux jeux d’argent Stephen Craig Paddock aurait-il pu avoir avec Daesh ? Tout le monde sait bien que les fusillades aux États-Unis ont été très fréquentes ces dernières décennies et n’ont eu qu’un effet très limité sur un peuple qui s’accroche à sa liberté de port d’arme comme une bernique sur son rocher.
Les revendications de l’État islamique dont la crédibilité avait commencé à s’émousser après l’attentat de Nice semblent aujourd’hui sombrer dans le ridicule, d’autant plus qu’une fois de plus, l’EI n’apporte aucune preuve pour étayer ses dires.
Faut-il en conclure que Daesh a perdu la tête et que sa comm n’est plus qu’un grand n’importe quoi ?
Je n’ai bien entendu pas la réponse, mais je pense que Daesh, très affaibli sur le terrain, a abandonné son rêve de conquête idéologique de l’occident. Si la revendication de la fusillade de Las Vegas fait sourire chez nous, elle a sans doute un sens ailleurs.
Les habitants d’autres contrées qui n’ont pas le même fond culturel que l’occident seront ainsi moins sensibles à l’improbabilité de la revendication, mais c’est plutôt a une autre catégorie qui n’est jamais évoquée par les médias que je pense : la population Daesh. Quels individus constituent l’État islamique ? N’est-ce qu’une armée, que des kamikazes, que des réseaux financiers occultes ? Je pense que c’est aussi une population diffuse, pauvre, n’ayant aucun accès à la culture, qui adhère plus ou moins à ses thématiques et à ses valeurs. Une population qui se nourrit certainement aussi d’une certaine hostilité vis-à-vis de la culture occidentale.
En 2005, un jeune guide, à Tombouctou, m’avait expliqué que ses parents allaient probablement l’envoyer à l’école coranique parce qu’ils n’avaient pas les moyens de l’envoyer au lycée à Bamako. Dans la capitale malienne, j’avais été frappé de voir des jeunes dans la rue arborer des tee-shirts à l’effigie de Ben Laden qui avait su faire des États-Unis l’archétype du mal.
Un attentat à Las Vegas pourrait ainsi apparaître comme un mini 11 septembre et avoir un impact non négligeable sur ces populations d’autant plus que la ville du jeu constitue une symbolique forte pour qui voudrait dénoncer un archétype du vice absolu. Cela ne m’étonnerait pas que l’on retrouve des références à Las Vegas dans la propagande de Daesh, bien antérieures à la fusillade d’aujourd’hui.
Pour résumer, il semblerait que l’EI cherche plus aujourd’hui à galvaniser ses troupes qu’a poursuivre son rêve de conquête. Cette politique de communication reste un pari bien fragile pour Daesh, dans un Monde dans lequel l’accès minimum à la culture rencontre de moins en moins d’obstacles, même chez les plus pauvres.
Un État islamique replié sur lui-même et s’abandonnant aux paris…c’est vrai que vu sous cet angle, il y a une certaine ressemblance avec Stephen Craig Paddock.
Édouard







