L’enfance du sexe

Avoir beaucoup d’ « amis FB » a plusieurs intérêts. Cela permet en particulier d’avoir accès à des échanges que l’on n’aurait jamais eus si on avait limité la liste aux intimes. C’est comme ça que j’ai pu avoir connaissance d’une conversation qui fleurait bon le Houellebecq.

Le protagoniste principal relatait une expérience dans un camp naturiste qu’il jugeait peu concluante. Il faisait aussi part de sa gêne à se promener dans le plus simple appareil devant des enfants. Un commentateur qui, visiblement, le connaissait bien s’indignait que des mineurs puissent avoir accès à ce genre d’endroits.

Le « jouir sans entraves » des années 70, fondé sur une hétérosexualité libre encore très phallocrate ne considérait pas la pédophilie comme un réel problème. Nous sommes entrés aujourd’hui dans l’acceptation totale de la diversité des pratiques sexuelles entre adultes consentants, l’égalité des sexes et la prohibition de toute interférence entre la sexualité des adultes et celle des enfants. S’agissant de l’égalité des sexes, la loi Veil au milieu des années 70 aura été décisive. Concernant la pédophilie, de nombreux phénomènes peuvent expliquer ce revirement, mais l’horreur de l’affaire Dutroux dans les années 90 aura certainement servi d’accélérateur.

Dans ce contexte, la position de l’Église catholique, s’immisçant historiquement dans les pratiques sexuelles des adultes est fortement critiquée et cela d’autant plus quand s’y ajoutent des scandales pédophiles. La pédophilie n’est pas l’apanage de l’Église catholique et se rencontre dans tous les cercles dans lesquels des adultes sont amenés à côtoyer des enfants, y compris au sein des familles. Seulement, l’Église, comme toute religion, parle de morale sexuelle. Pour ce qui concerne l’islam, c’est la flagrante inégalité entre homme et femme dans les pays musulmans et l’intolérance de celle-ci vis-à-vis de l’homosexualité qui est décriée.

Ce qui reste aujourd’hui de l’esprit de 68, c’est peut-être cette volonté populaire de s’affranchir du religieux pour édicter sa propre morale sexuelle.

Dans ce contexte, l’homoparentalité reste un sujet complexe puisqu’il conjugue la liberté et l’égalité des droits des couples homosexuels et ceux de l’enfant. Y a-t-il un droit de l’enfant à avoir des parents de sexes opposés ? Certains l’affirment, d’autres soutiennent que le fait d’être élevé par deux parents de même sexe n’a pas d’impact sur le développement de l’enfant…on manque de recul. Ce qui est certain, c’est que l’homoparentalité bouscule le schéma traditionnel du couple prévu par les religions, mais aussi par l’Œdipe Freudien à la base de la psychanalyse qui, au regard de l’Histoire, aura été la première grande tentative de sécularisation sexuelle. Ceci dit, Freud a lui aussi été confronté au problème de l’homoparentalité puisque sa fille, Anna, élevait les enfants de sa compagne Dorothy Burlingam. Si Freud avait vécu 160 ans, il aurait certainement revu son Œdipe.

Une affaire à suivre…

Édouard

La chute de l’empire humain

Comment l’intelligence artificielle a-t-elle fini par dominer le monde ? Jusqu’où ira-t-elle ?

Cet ouvrage n’est pas un énième essai sur le transhumanisme. Est-ce un ouvrage anti-transhumanisme ? Peut-être. L’auteur évoque peu les défenseurs de ce courant de pensée et semble les considérer comme les adeptes d’une secte fanatique vaguement dangereuse. Il s’intéresse uniquement à l’ « intelligence artificielle » : rapport entre le « I » et le « C » du désormais célèbre quatuor « NBIC » dont tout le monde parle aujourd’hui (nanotechnologie, biologie, informatique, cognitivisme).

L’auteur commence par le commencement à la fin des années 30 et insiste longuement sur ce que doit l’informatique à Alan Turing. Ce dernier, incarné à l’écran par Benedict Cumberbatch dans le film « imitation Game » sorti en 2014, a en effet permis à cette discipline de faire un pas décisif en créant une machine décryptant les messages allemands émis par le redoutable crypteur « enigma ». Ce personnage, tenu à l’écart après-guerre pour homosexualité et mort en 1954 est aujourd’hui bien connu.

L’intelligence artificielle va ensuite connaître une ascension fulgurante pour devenir omniprésente aujourd’hui, tant est si bien qu’il est de plus en plus difficile d’imaginer ce qu’à pu être un monde sans informatique : comment travailler sans Outlook, Word, Excel et PowerPoint ? Comment communiquer sans internet et téléphone portable ?

Après  2016, l’auteur entre progressivement dans la science-fiction. Il n’est pas tant question de prédire comment la machine augmentera les capacités physiques et cognitives de l’être humain en le menant vers l’immortalité (le cheval de bataille des transhumanistes), que d’entrevoir les conséquences que le développement des robots aura sur l’humanité : on est donc bien ici dans un rapport homme/machine de type Terminator.

Un chômage de masse s’installera au niveau mondial, suite à la robotisation de la quasi-totalité des domaines d’activité humaine, y compris dans des secteurs où on n’attend pas aujourd’hui la robotique, comme les professions d’écrivain et d’avocat.  Il s’accompagnera d’une dépendance de plus en plus forte à la machine et donnera naissance à une nouvelle question existentielle : que faire quand on a plus rien à faire ?

Ensuite, à partir du moment où les rêves transhumanistes commenceront à prendre forme, des inégalités sociales vertigineuses apparaîtront entre les quelques privilégiés qui auront accès à cette médecine de pointe et l’immense majorité du reste de l’humanité.

Bref, ce sera la vie politique du XXIIe siècle. Je serai curieux de voir les élections en 2117.

Édouard

La chute de l’empire humain

Charles-Édouard Bouée

2017

La mort de la mort

À la fin des années 90, les perspectives que laissait entrevoir l’avènement d’internet couplé avec les progrès scientifiques tout particulièrement dans la génomique ont abouti sur l’idée que l’homme du futur n’aurait plus grand-chose à voir avec ce qu’il est aujourd’hui et qu’il serait donc un « post-humain ». Au dire des partisans de cette théorie, le post-humain se caractériserait par sa très forte interconnexion avec l’informatique qui en ferait une sorte de cyborg. Par ailleurs, cette créature (pas certain qu’on puisse encore parler d’individu à ce stade) serait dotée d’une longévité exceptionnelle qui le rendrait quasi immortel, ne pouvant rejoindre l’au-delà que par accident, assassinat ou suicide.

Nous n’en sommes pas là aujourd’hui. C’est pourquoi les partisans du « post-humaniste », déterminés à assurer son avènement, qualifient de « transhumaniste » la période séparant l’homo sapiens actuel du cyborg du futur. Le transhumanisme se résume en quatre lettres : NBIC. Ce serait en effet de la combinaison entre les Nanotechnologies, la Biologie, l’Informatique et les sciences Cognitives que devrait naître le post humain.

Force est de constater aujourd’hui que le monde évolue à une vitesse vertigineuse et que les progrès de l’informatique et de la génomique sont bien là. S’agissant des nanotechnologies et des sciences cognitives, les progrès sont moins médiatisés.

Comme toujours face à ces phénomènes, les attitudes des uns et des autres sont divisées : il y a ceux qui voudraient inverser la tendance, ceux qui pensent que rien ne doit entraver la marche du transhumanisme (dont Laurent Alexandre fait visiblement partie) et l’immense majorité qui tente de s’adapter aux transformations de la société sans attacher à celles ci, plus de crédit que leur valeur factuelle.

Je ne pense pas qu’un retour en arrière soit possible et je suis convaincu que des évolutions scientifiques majeures changeront effectivement l’être humain en profondeur. Ceci dit, l’abolition de tout garde-fou me semble extrêmement dangereuse. L’auteur fustige beaucoup l’Europe qui, selon lui, serait en passe de rater le tournant transhumaniste avec ses réserves bioéthiques, ce qui devrait la mettre à la traîne de la Chine et des États-Unis.

À tout bien réfléchir, le nazisme était un projet comparable au transhumanisme et ne s’en distinguait que par le contexte des années 30. Les nazis étaient eux aussi friands de ce qui était considéré alors comme des nouvelles technologies, notamment l’endocrinologie. Tout comme les nazis, les transhumanistes semblent particulièrement favorables à l’eugénisme et dans une certaine mesure à l’euthanasie sans prôner toutefois (au moins officiellement) l’extermination industrielle. Ces éléments expliquent certainement la position de l’Europe, plus échaudée que ces partenaires, qui doit rester un garde fou.

Pour ceux que le sujet intéresse, je conseillerais plutôt « le transhumanisme » de Béatrice Jousset-Couturier aux éditions Eyrolles qui m’a paru nettement plus sérieux.

 

Dr Laurent Alexandre

JC Lattès

2016

Édouard

Du yéti au calmar géant

Étymologiquement, la cryptozoologie est la « science des animaux cachés ». Proche de l’ethnozoologie, elle concerne les animaux dont l’existence est attestée par certains groupes sociaux, mais non prouvée scientifiquement.

La science est née au XXe siècle lorsque les bornes de la zoologie moderne, issue des théories évolutionnistes darwiniennes, commenceront à se substituer aux perceptions religieuses et superstitieuses de l’animalité. L’histoire du monstre du  Loch Ness, née au début du XXe siècle et médiatisée dans l’entre-deux-guerres est à ce titre édifiante. Celui-ci devait initialement donner une existence scientifique au Kelpie, un monstre protéiforme du folklore écossais en l’existence duquel beaucoup croyaient encore au XIXe.

L’objet de la cryptozoologie n’est pas de remettre en cause la théorie de l’évolution, mais plutôt de la titiller, d’en montrer les failles, d’en repousser les limites. Ceci dit, il n’y a pas toujours du beau monde autour de la cryptozoologie : créationnistes, racistes, escrocs et affabulateurs en tous genres tenteront toujours de se l’approprier.

En 1912, Conan Doyle publie « le monde perdu » qui posera les fondamentaux de toute histoire de dinosaures cachés au fond d’une contrée sauvage et inexplorée. Dans l’entre-deux guerre, le genre fleurira, mais ce n’est qu’à partir de 1938, avec la découverte du coelacanthe, un poisson que l’on croyait disparu depuis des millions d’années, que la discipline commencera à se défaire d’une réputation douteuse, frisant avec le paranormal.

Les techniques d’investigation sous-marines et terrestres aidant, la cryptozoologie.pourra se développer et partir à la rencontre des croyances populaires. Contrairement aux fins des épisodes de Scoubi-Doo, le monstre n’est pas forcément un méchant déguisé aux desseins peu avouables. La preuve de l’inexistence est rare, il en est cependant ainsi pour Nessie dont l’existence physique est mathématiquement aussi probable que celle du père Noël. Le monstre est souvent une chimère, un agglomérat de plusieurs animaux aperçus par différents individus. Yéti et Bigfoot, son cousin d’Amérique, sont peut-être de grands singes. L’Almasty du Caucase appartient peut-être à une espèce humaine inconnue à ce jour. Christophe Colomb affirmait avoir vu des sirènes en précisant qu’elles n’étaient pas aussi belles qu’on le disait : il avait vu des lamantins. Le calmar géant existe bien, on a pu le filmer, mais il n’attaque pas les bateaux. Le serpent de mer est…un serpent de mer, probablement une chimère. Par contre, le dragon des mers existe bien, mais il est tout petit, c’est un cousin de l’hippocampe.

Pour notre plus grand bonheur, il existe encore au XXIe siècle des contrées à explorer, des « peut-être », des « probablement » des « sans doute », des « on ne sait pas » sans lesquels la science ne peut respirer.

Édouard

Du yéti au calmar géant

Valérie Toureille

Delachaux et Niestlé

Malaise dans la Civilisation

N’étant ni psychanalyste, ni philosophe, ni anthropologue, je ne me permettrai aucune critique, dans le sens littéraire, de cet essai publié en 1929.
Une citation, dans l’optique des derniers événements qui ont secoué la France et la Belgique:

‘Il est humiliant de constater combien sont nombreux parmi nos contemporains ceux qui, obligés de reconnaître l’impossibilité de maintenir leur religion, tentent pourtant de la défendre pied à pied par une lamentable tactique de retraite offensive.’

Quelques pistes de réflexion (inspirées par mes recherches sur internet):

Le sentiment de culpabilité est le problème capital du développement de la civilisation et le progrès de celle-ci doit être payé par une perte de bonheur due au renforcement de ce sentiment.
Le sentiment de culpabilité est absolument identique à l’angoisse devant le Surmoi.
Il n’est pas reconnu comme tel, il reste en grande partie inconscient et se manifeste comme un malaise, un mécontentement auquel on cherche à attribuer d’autres motifs.
Freud précise la signification des concepts qu’il a développés dans son ouvrage : « surmoi », « conscience morale », « sentiment de culpabilité », « besoin de punition », « remords ».
Le remords désigne la réaction du Moi dans un cas donné de sentiment de culpabilité.
Freud affirme l’existence, au-delà du Surmoi individuel,  d’un « Surmoi collectif » : l’éthique.
Il fait deux objections au Surmoi individuel et au Surmoi collectif :
a) par la sévérité de ses ordres et de ses interdictions, il se soucie trop peu du bonheur du Moi.
b) il ne tient pas assez compte des résistances à lui obéir.
Freud se demande si la plupart des civilisations ou des époques culturelles et même l’humanité entière ne sont pas devenues « névrosées » sous l’influence des efforts de la civilisation,
et il introduit la notion de « névrose collective ».
Les hommes d’aujourd’hui ont poussé si loin la maîtrise des forces de la nature qu’avec leur aide il leur est devenu facile de s’exterminer mutuellement jusqu’au dernier. Ils le savent bien,
et c’est ce qui explique une bonne part de leur agitation présente, de leur malheur et de leur angoisse.

Conclusion:
Lire Freud s’avère difficile, son style est indigeste. Mais quelle lucidité…

Pour alléger un peu mon propos, une anecdote concernant un autre fumeur de cigares, Winston Churchill.

Après un bon repas, on présente la boîte à cigares.
Un des invités en rafle 5, avec un sourire d’excuse ‘C’est pour la route’
Churchill lui réplique ‘Merci d’être venu d’aussi loin’.

Amitiés fumantes,

Guy

Sigmund Freud – PUF

Rejoignez Azimut sur Facebook en cliquant ici et soyez prévenu de toute nouvelle publication.

Une vie Chinoise

Les 60 dernières années de la Chine en BD.

Belle collaboration sino-française récompensée par de nombreux prix. Pourquoi la Chine des années 50, qui semblait à peine sortie du moyen-âge, est elle aujourd’hui en passe de devenir la première puissance mondiale ? Mao ? Oui, il en est beaucoup question, le grand timonier restera incontestablement le personnage clef de l’histoire de la Chine du 20e siècle. Certes, tout ce qu’il a fait n’était pas bien, semblent reconnaître les Chinois d’aujourd’hui : le collectivisme, la révolution culturelle…il y a eu des ratées, mais bon, l’erreur est humaine, et puis il était influencé par la « bande des quatre », en particulier par sa femme. Mais le but a été atteint, c’est l’essentiel. Comme disait Deng Xiaoping, « peu importe que le chat soit noir ou blanc du moment qu’il attrape les souris ». Mao restera donc pour tous les Chinois celui qui a cristallisé ce sentiment d’humiliation nationale et qui en a fait le moteur de sa politique, qui a fait naître un nouvel espoir : « la Chine qui n’était rien pour le monde de la première moitié du XXe siècle peut et va prendre sa revanche sur l’Histoire », nous répètent les auteurs.

En France, dans les années 80, la perception culturelle et économique de la Chine était faible. L’extrême orient, c’était surtout le Japon, ces dessins animés, ces cinéastes, ces écrivains. La Chine, on en parlait surtout sous un angle politique, c’était l’après-Mao ou alors, c’était de l’histoire ancienne : les empereurs, les porcelaines, la muraille, les soldats en terre cuite…. Ce qu’il y avait de plus actuel dans la culture chinoise, c’était encore les restaurants chinois.
Pour beaucoup, ce fut le chinois arrêtant seul les chars sur la place Tian’anmen en 89 qui symbolisa la Chine des années 80. Et après…la chute du communisme, la fin de la guerre froide. La Chine n’était pas tombée, le parti semblait toujours aussi fort et le pays toujours plus libéral. Comment était ce possible ?

J’avais tout de même été intrigué en voyant tous ces Chinois à Bamako en 2004 : quelque chose se passait. Et aujourd’hui, la Chine est là, du moins économiquement, c’est incontestable. Le dessinateur et le scénariste ne donnent pas d’explications claires à cette transformation, ils la constatent. Ce simple constat est sans doute plus époustouflant qu’une analyse détaillée des mécanismes de la transformation, et préserve sa part de mystère.

La culture chinoise vue par l’occident a-t-elle évoluée depuis les années 80 ? Li Kunwu semble en douter. Lorsqu’il se rend à Angoulême dans les années 2010, tout le monde pense qu’il est japonais. Économiquement, personne ne sera surpris que la Chine l’emporte sur les États-Unis. Culturellement, ça ne semble pas encore gagné. Ceci dit, Li Kunwu est un signe qui ne trompe pas : la révolution est en marche.
Une vie chinoise
Li Kunwu/P.Otié
Kana
2015

Rejoignez Azimut sur Facebook en cliquant ici et soyez prévenu de toute nouvelle publication.

Sigmund Freud en son temps et dans le notre

Vie et œuvre du père de la psychanalyse.
L’année dernière, j’avais été très énervé par la lecture du « crépuscule d’une idole » de Michel Onfray, par le discours haineux de l’auteur et aussi par l’absence totale de contextualisation de l’œuvre du célèbre Viennois.
Le philosophe est-il un homme de son temps ?
Sujet du bac de philo que je n’avais pas pris, m’étant à l’époque rabattu sur le commentaire de texte (il me semble que c’était un texte de Descartes, mais je n’en suis plus certain).
Quoi qu’il en soit, Freud était le personnage idéal pour traiter le sujet et une bonne copie aurait d’ailleurs pu commencer par la question de savoir si la psychanalyse est une philosophie.
Freud voulait donner à ses théories une assise scientifique et s’y est efforcé toute sa vie sans jamais y parvenir. La psychanalyse n’a pas été créée ex nihilo, mais a vu le jour dans un contexte culturel favorable, celui de l’empire austro-hongrois de la fin du XIXe siècle. La mythologie attachée à la psychanalyse, l’Œdipe revisité, la horde primitive et plus tard le Moïse revisité s’inscrivent eux aussi dans un romantisme très XIXe. Freud était donc bien un homme de son temps, mais il s’est efforcé de se singulariser et de ne pas laisser ses théories se faire « contaminer » par des théories concurrentes. Comme tout bon philosophe, il a aussi voulu donner une dimension immuable et universelle à ses pensées.
Sous la plume d’Élisabeth Roudinesco, Freud apparaît toutefois comme un être humanisé aussi dogmatique dans ces propos publics qu’hésitant en privé, conscient de ses limites et de ses contradictions. C’est aussi l’histoire d’un homme rapidement dépassé par sa création surtout après la Première Guerre mondiale, quand l’épicentre de la psychanalyse se déplacera de Viennes à Londres.
L’auteur démontre que la consolidation du mythe freudien et la création de l’idole à laquelle Onfray s’attaque dans son pamphlet n’est pas temps le reflet du Sigmund Freud réel que de la mémoire construite après sa mort par son premier biographe et sa fille Anna. La rigidité de ce « mausolée» jalousement protégé par quelques gardiens du temple est aussi à l’origine d’un anti-freudisme qui existait bien avant Onfray.
Il y a donc beaucoup de choses datées dans la psychanalyse, mais cette théorie a été le véhicule d’une transformation conceptuelle fondamentale. En effet, a la fin du XIXe, les fous deviennent des malades mentaux qui peuvent être guéris et la psychanalyse propagera cette révolution dans tout le monde occidental .
Pour répondre au sujet, je peux dire que Freud, et plus généralement les philosophes, s’inscrivent incontestablement dans leur temps, mais que ce sont eux qui le font avancer.
Edouard

Rejoignez Azimut sur Facebook en cliquant ici et soyez prévenu de toute nouvelle publication.

Le nazisme et l’antiquité

En 1907, il découvre sa vocation politique après avoir vu Rienzi, un opéra de Wagner qui relate les vicissitudes d’un tribun dans la Rome du XIVe siècle et qui se termine dans une ville éternelle en flammes.17 ans plus tard, il arrêtera les bases de son projet politique. Le monde a changé, l’Allemagne n’a pas seulement perdu la guerre, mais écrasée par le traité de Versailles, se sent menacée dans son identité même. L’auteur de Mein Kampf lui donnera une histoire : le peuple allemand est constitué d’Aryens, descendants d’une race de surhommes qui combat depuis la nuit des temps en ennemi venu d’Asie : le juif.
Comment ce fait il que ces surhommes n’aient laissé aucune trace dans l’histoire allez vous me demander ? À cette question, Hitler répond que si cette race nordique n’a pas laissé de vestiges archéologiques remarquables sur le sol allemand, sa place dans l’histoire n’en est pas moins remarquable, car les Aryens ont émigré vers le sud pour procéder à la création des deux plus grands empires de l’antiquité : la Grèce et Rome.
Si Rome reste incontestablement un modèle, ce n’est pas celui que préfèrent les nazis, la place est déjà occupée par Mussolini, l’empire a incontestablement plus marqué les Français, et puis les auteurs latins n’ont pas été très tendres avec les populations vivant au-delà du limes.
La référence suprême restera donc Athènes. Ce philhellénisme correspond d’ailleurs à une longue tradition allemande, on pense à la découverte de Troie par Schliemann au siècle précédent. Tout est bon dans la Grèce : Platon, l’architecture, la fascination pour la beauté des corps, Leonidas et ses 300 spartiates qui se sacrifieront héroïquement aux Thermopyles…mais cet empire n’est plus, les Grecs du XXe siècle n’ont plus rien en commun avec les valeureux guerriers aryens. La faute en revient au métissage : le sang aryen s’est perdu et a été vicié par du sang sémite.
Même diagnostic pour Rome : un effondrement dû à un métissage racial. Comment peut-on s’étendre indéfiniment sans jamais se mélanger ? Ils n’étaient pas à un paradoxe près et d’ailleurs, l’Histoire ne leur donnera heureusement pas la possibilité de se poser la question. Avec Stalingrad, tout bascule. Les nazis sentent bien qu’il ne sera pas possible de tenir longtemps sur deux fronts : la Shoah et la lutte contre les bolchéviques se rejoignent : deux facettes de la lutte éternelle contre les Sémites orientaux : l’image des spartiates de Leonidas devient omniprésente dans la propagande nazie. Et puis enfin, le rideau tombe. Le dernier acte ne sera pas aussi apocalyptique qu’Hitler l’aurait voulu. Le IIIe Reich qui devait durer mille ans aura vécu 12 ans, c’est déjà beaucoup trop.
Un livre passionnant qui nous rappelle encore une fois que les nazis n’étaient ni des surhommes, ni des génies du mal, mais seulement une bande de brutes assoiffées de pouvoir, stupides et incultes et qui n’ont fait que mettre en scène les fantasmes de leur époque.

Edouard

 Le nazisme et l’antiquité

Johann Chapoutot

PUF

2012

Rejoignez Azimut sur Facebook en cliquant ici et soyez prévenu de toute nouvelle publication.

Lucy

Scarlett Johansson fait du yoyo. Après avoir campé un personnage vide de toute sensibilité dans « under the skin », réduit à une simple enveloppe charnelle mue par quelques réflexes conditionnés, la voilà plongée dans l’hyper conscience.

Difficile d’être surpris avec le réalisateur qui traduit inlassablement en scènes hyper expressives, nos fantasmes du moment. Nous n’utiliserions que 10% de nos capacités intellectuelles. Tout le monde a entendu cette phrase associée à un pourcentage très variable. Cette idée reçue, contestée par la communauté scientifique, n’en reste pas moins tenace et prête à toutes les élucubrations.

Heureusement, nous avons Luc Besson qui, en mettant en images ce que pourrait être un cerveau élevé à des capacités optimales, nous fait prendre conscience que cette idée reçue est bien de la science-fiction. Lucy surfe sur la vague de Nikita et de l’héroïne du cinquième élément pour ses côtés sexy et athlétiques, ici dotée accidentellement de « super pouvoirs » prenant la forme d’une bombe à retardement. Les scènes de combats, explosions en tous genres et poursuites en voiture sont bien là. L’humour aussi : j’ai beaucoup aimé les doutes exprimés par le flic français concernant l’utilité de sa place dans le scénario. Il est vrai que cela aurait été pas mal d’avoir un personnage masculin un peu consistant et on cherche en vain un Bruce Willis ou un Jean Réno.

S’il n’y avait eu que ça, j’aurais pu me dire « bon ben voilà, c’est un Besson, je me suis bien amusé », si les capacités intellectuelles supérieures n’avaient été qu’un prétexte à… j’aurais été moins regardant. Mais là, il met au cœur de son scénario une théorie qui apparaît comme une accumulation d’ingrédients peu digestes. Les affrontements de Scarlett avec la mafia coréenne sont couplés d’images tirées de reportages accompagnés d’une voix off doctrinale censée appuyer les thèses du réalisateur. Qu’est ce que pourraient bien être ces capacités supérieures ? Une hyper acuité sensorielle ? Une capacité à lire dans les pensées des autres ? Des pouvoirs de télétransportation ? La maîtrise du temps ? Pouvoir taquiner les dinosaures ? Lucy passe par tous ces stades, superhéroïne de type accidentel comme Hulk et Spiderman, son affaire se termine par une pirouette méditative de type mindfullness.

Au final, je reste sur ma faim. Si tout va de plus en plus vite aujourd’hui dans une Terre devenue village, Lucy incarne l’évolution psychique humaine filmée en accéléré. Dans « le cinquième élément », l’amour était avancé comme étant le seul capable d’assurer l’équilibre de l’humanité. Un message pas vraiment original, mais qui avait au moins le mérite de rassurer et qui n’apparaissait qu’en toile de fond d’un univers futuriste peuplé d’extra terrestres et de costumes de Jean-Paul Gautier. Dans « Lucy », le réalisateur semble nous dire que le but ultime de l’humanité est de retourner au néant dont elle est issue. « Il n’y a pas de vent favorable pour celui qui ne sait pas où aller », disait Sénèque. Besson n’apporte pas vraiment de réponse à notre Monde en quête de sens. On la trouvera sans lui.

Edouard

Rejoignez Azimut sur Facebook en cliquant ici et soyez prévenu de toute nouvelle publication.

Le crépuscule d’une idole

La police de caractère du nom de l’auteur est quatre fois plus grosse que le titre de l’ouvrage. S’il n’y avait pas une photo de Freud sur la couverture, on penserait que l’idole en question est Michel Onfray.
Je ne sais pas qui considère Freud comme une idole. Pas moi en tout cas. Il me rappelle en premier lieu quelques cours animés en terminale : c’est toujours marrant de parler de sexe. Pour tout dire, n’ayant jamais voulu tuer mon père ni coucher avec ma mère, ses théories œdipiennes me semblaient pour le moins fumeuses. Par contre, j’avais été fasciné par l’inconscient et je le suis toujours.
Ce pavé de presque 600 pages est peu digeste, on y trouve de tout : beaucoup de choses intéressantes, mais qui ne m’ont pas bouleversées et des moins intéressantes. S’agissant de Sigmund, je n’ai pas été surpris par la mégalomanie du personnage, gourou mû par l’appât du gain et un besoin inouï de reconnaissance sociale. J’avais entendu parler des dégâts que ses séances avaient pu causer chez certains de ses patients, en particulier chez sa fille Anna. J’avais aussi entendu parler de la falsification de résultats visant à asseoir le caractère scientifique de sa thérapie. C’est pour moi le point le plus passionnant de l’ouvrage, très didactique, où l’auteur s’attache longuement a établir la frontière entre science et philosophie.
Pour ce qui concerne les tâtonnements de Freud, ses échecs, ses essais douteux, je le trouve moins percutant. À ce titre, l’ouvrage manque cruellement de contextualisation. Tous les aliénistes du début du XXe siècle tâtonnaient, le médecin viennois ni plus ni moins qu’un autre. Même chose pour la curabilité. Quels aliénés guérissait-on à la belle époque en dehors de ceux qui n’étaient pas malades ?
Je n’ai pas aimé le ton haineux d’Onfray qui ne passe rien à Freud ni à la psychanalyse. Son acharnement devient ridicule, voire suspect. Serait-il jaloux ?
Je conseillerai à ceux qui auraient l’ouvrage a portée de main, mais qui n’auraient pas envie de s’y plonger de lire au moins la conclusion.
L’écrivain essaie d’expliciter les raisons du succès de la psychanalyse et fait beaucoup de parallèles avec la religion, son autre grand moulin à vent. Il ne combat d’ailleurs pas tant la religion que l’idée simpliste qu’il s’en fait. Passons…chacun ses dadas. Il accuse ensuite la psychanalyse de brouiller les cartes entre l’homme malade et l’homme sain. Serait-il nostalgique des théories des années 30 qui assimilaient les aliénés à des non humains ? Juste après il écrit : « on ne déchire pas le voile des illusions sans encourir la haine des dévots ».
Ce qui manque à la psychanalyse aujourd’hui, c’est un leader susceptible de rassembler tous les courants et d’adapter les intuitions freudiennes aux avancées scientifiques du XXIe siècle. Certains psychanalystes ont sans doute longtemps adoré une idole fossilisée du maître au lieu de regarder le monde changer autour d’eux et c’est sans doute à ceux-là qu’Onfray s’adresse. Mais, ce qu’il convient de combattre, ce n’est pas Freud, c’est l’idolâtrie.
Edouard

Rejoignez Azimut sur Facebook en cliquant ici et soyez prévenu de toute nouvelle publication.