La fête au Bouc

Le Prix Nobel de littérature 2010 raconte dans ce livre somptueux la fin de la dictature de Rafael Trujillo à Saint-Domingue en 1961.
Urania Cabral, avocate à New York, débarque à San Domingo après 35 ans d’absence. Elle vient demander des comptes à son père mourant. Celui-ci fut ministre du temps du dictateur.
Les chapitres alternent les retours en arrière et les découvertes de la jeune femme.
Le personnage du tyran est vécu de l’intérieur, avec ses manipulations, ses crimes, sa folie dominatrice et son absence totale de scrupules.
Parallèlement, on assiste à la conjuration qui mènera à l’assassinat de Trujillo. Les coupables seront torturés et exécutés. Mais le pays connaîtra le renouveau grâce à leur héroïsme.
Les événements actuels à Damas démontrent que la tyrannie reste d’une brûlante actualité.
D’un point de vue strictement littéraire, les talents de conteur de Vargas Llosa collent à la vérité des personnages.
Une de mes meilleures lectures de l’année.
Amitiés vive la vie en démocratie,
Guy
Mario Vargas Llosa – Folio – 581 p.

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La jeune fille à la perle

Son père étant devenu aveugle à la suite d’un accident dans sa faïencerie, la jeune Griet, 16 ans, devient servante dans la maison du peintre Vermeer.
Le travail est pénible. Elle doit, en plus, se méfier de la jalousie de l’épouse, de la fille aînée, de la servante qu’elle doit aider et de la belle-mère, qui tiennent toutes, vivement, à leurs prérogatives. Elle est chargée, tout particulièrement de faire le ménage dans l’atelier de Vermeer. Petit à petit, il lui donnera ses peintures à broyer, puis, un jour, lui demande de poser pour un tableau. C’est le scandale ! Protestante, elle ne se sent pas le droit de poser, surtout sans coiffe. Une jeune fille correcte de sa condition ne doit pas montrer ses cheveux aux étrangers. Il faut donc cacher ses séances autant à ses parents qu’à l’épouse du peintre.
Un très joli roman sur la peinture, les mœurs et la vie en Hollande au dix-septième siècle.
J’ai particulièrement aimé les détails donnés sur la fabrication des couleurs et la façon, méticuleuse, dont Vermeer peignait.
Nous ne savons pas grand-chose sur Vermeer ; il avait beaucoup d’enfants, mais peu d’argent. La maison, assez petite, était envahie de bruit. Il s’isolait dans son atelier ou à la Guilde pour avoir du calme. Il peignait peu (2, 3 tableaux par an) et surtout pas sa vie de famille. Ce livre nous explique bien sa passion pour la peinture et, uniquement, pour la peinture. Il ne profitera jamais de ses modèles.
La Martine sous le charme
CHEVALIER Tracy
Folio, 2011 (1999), 313 p.

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L’art de la joie

 

L’histoire de l’Italie – plutôt de la Sicile – depuis le début du 20e siècle.
La petite Modesta fera tout pour sortir de sa condition de petite fille pauvre, mais elle démontrera des qualités fort éloignées de celles d’une pauvre petite fille…
Recueillie dans un couvent, elle en sortira comme servante chez une authentique princesse. Un par un, elle gravit les échelons, et elle finit par prendre la place de sa patronne. Intelligente et farouchement indépendante, elle assume ses choix sexuels et politiques. La montée du fascisme lui donnera l’occasion de s’affirmer comme une trrès déterminée partisane de la liberté.
Fille de Maria Giudice, une militante communiste, l’auteure semble avoir beaucoup mis d’elle-même dans ce livre volumineux.
C’est long par moments (surtout dans les développements politiques), mais l’ouvrage brille par son engagement, et par son style inspiré.
Amitiés antifascistes,
Guy.
Goliarda Sapienza

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Les derniers jours de nos pères

« Londres, 1940. Soucieux de pallier l’anéantissement de l’armée britannique à Dunkerque, Winston Churchill a une idée qui va changer le cours de la guerre : créer une branche noire des services secrets, le Special Operation Executive (SOE – juillet 1940 – juin 1946), chargée de mener des actions de sabotage et de renseignement à l’intérieur des lignes ennemies et dont les membres seraient issus des populations locales pour être insoupçonnables.
Quelques mois plus tard, le jeune Paul-Émile quitte Paris pour Londres dans l’espoir de rejoindre la Résistance. Rapidement recruté par le SOE, il est intégré à un groupe de Français qui deviendront ses compagnons de coeur et d’armes. Entraînés et formés de façon intense aux quatre coins de l’Angleterre, ceux qui passeront la sélection se verront bientôt renvoyés en France occupée pour contribuer à la formation des réseaux de résistance. Mais sur le continent, le contre-espionnage allemand est en état d’alerte.
L’existence même du SOE a été longtemps tenue secrète. Soixante-cinq ans après les faits, Les Derniers Jours de nos pères est un des premiers romans à en évoquer la création et à revenir sur les véritables relations entre la Résistance et l’Angleterre de Churchill. »
J’avais entendu parler d’Anglais parachutés, mais je ne connaissais pas le SOE. Le livre est un peu (beaucoup) romancé, mais, surtout, très bien documenté. J’ai transpiré lors des entraînements, tremblée lors des largages, frémie lors des actions, preuve que ce livre m’a passionnée.
Une page d’Histoire intéressante à connaître que j’ai lue d’un bout à l’autre, mais que j’ai été contente de quitter parce que la guerre est toujours une barbarie sans nom.
La Martine désarmée
DICKER Joël
Éditions de Fallois, 2012, 333 p.

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Les Queues de Kallinaos

Ce roman est supposé être « un codicille – on serait presque tenté d’écrire « codicille » – au testament de Charles Robert Darwin, rendu public le 1er janvier 1980″. Notre cher Charles pensait qu’il fallait un siècle pour que l’aventure qu’il vécut à l’âge de 18 ans (en 1827) puisse être acceptée. Il suppose que les progrès des sciences naturelles et de la biologie permettront de justifier « une expérience amoureuse inavouable. »
Notre jeune Charles est kidnappé (saoul comme une bourrique) et embarqué de force sur un bateau militaire qui va faire la guerre aux Turcs.
Après la victoire des Anglais, ordre est donné de régaler tout le monde au rhum. Darwin, plutôt gringalet et efféminé, ne tient pas l’alcool et tombe de la proue en allant faire ses besoins. Il est repêché par des marins grecs qui le débarquent, à sa demande, sur l’île presque déserte de Kallinaos.
Et là, horreur ! Il ne voit que des statues et des personnes nanties d’appendice caudal. Reçu et soigné par le Lord, propriétaire de l’île, Charles à l’impression de perdre la raison. Tout le monde trouve normal de porter une queue et s’étonne du fait que Charles n’en soit pas muni. Aurait-il des mœurs que la morale réprouve ? Le voilà bien en peine de donner une explication honorable. La suite est assez (aussi) farfelue, mais chut !
« On nous a aussi reproché d’avoir la plume un tantinet légère, et le qualificatif de Choderlos de Laclos nous poursuit comme une flatteuse, mais légèrement abusive rengaine.» H. M.
De Choderlos, il a l’écriture (sublimes imparfaits du subjonctif) et le sous-entendu licencieux. C’est plein de double sens délicieux.
« Un régal d’inconvenances, d’élégance et d’humour. »
Une friandise à ne mettre que dans des mains averties !
Guy, je pense très fort à toi.
La Martine qui ne voit plus le panache blanc, caudal et frétillant de sa chienne de la même façon…
MONTEILHET Hubert
Les Queues de Kallinaos
Phébus, 1990, 232 p.

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Cléa

Quatrième volet du magnifique ‘Quatuor d’Alexandrie’.
Tous les personnages des trois livres précédents vont s’y retrouver, au début de la Deuxième Guerre mondiale.
Cette guerre est présente en toile de fond, mais plus aiguillon qu’étouffoir.
En relisant mes commentaires des autres livres, je constate une montée en puissance de l’histoire.
Un véritable tour de force.
De plus – rien n’est encore perdu – je me suis mis à apprécier la vraie poésie d’une prose colorée et chatoyante.
Alexandrie vit littéralement entre les pages, et donne l’envie d’aller y admirer la mer, et de flâner dans la rue Fouad.
Ceci me donne l’idée de poser une question à mes amis lecteurs:
Tout comme ce Quatuor me donne le désir de découvrir la ville d’Alexandrie, comme Kafka m’a fait visiter Prague, ou Paul Auster New York, quels liens proposeriez-vous entre un auteur et une ville?
Amitiés exploratrices,
Guy
Lawrence Durrell
Poche – 447 p.

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Une passion indienne

Une histoire tirée d’un fait réel : celle de la 5e épouse du Maharajah de K., une Espagnole de 16 ans, Anita Delgado Briones, de son mariage en 1908 à 1925, fin du rêve.

À cette époque les Indes sont sous « influence » anglaise. Nous voyageons du XXe siècle débutant, au Moyen-âge indien par ses traditions.

Anita a du mal à se faire à son nouveau pays, car elle est rejetée par les Anglais et la famille du maharajah (dont les 4 précédentes épouses). Elle n’est pas intégrée à la purdah et vit sous un autre toit avec son mari qui fait tout son possible pour l’imposer. Elle y mène une vie de fêtes et de petites responsabilités ; savoir recevoir, étudier la préséance pour ne pas faire de gaffe, être toujours belle et afficher les colifichets offerts par son mari (énormes émeraudes, perles, rubis, etc.). Pour mieux s’adapter, elle apprend l’anglais et l’ourdou qui lui permet de discuter avec ses paysans et domestiques.

La belle vie, les fastes, autant en Inde qu’en Europe où ils se rendent souvent … et les retours de bâton.

Un livre intéressant, très bien documenté qui nous fait découvrir une Inde aussi romantique que cruelle. Nous voyons apparaître un certain Gandhi et dans l’épilogue, la chute des anglais et celle des Maharadjahs.

Une belle histoire d’amour avec le fils du Maharadjah qui fit scandale en Angleterre à l’époque, mais surtout une page sur l’Inde et ses traditions.

La princesse Martine qui redescend de l’échelle.
MORO Javier

Une passion indienne

Point, 2012 (R. Laffont 2006 – (2005)), 436 p + photos.

Traduction : Bernadette Andréota

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Parle leur de batailles, de rois et d’éléphants

Un conte typiquement oriental écrit par un français de Niort, né en 1972, qui a fait des études d’arabe et de persan, qu’il enseigne à l’Université autonome de Barcelone, plus de longs séjours au Moyen-Orient. Tout cela suffit à faire un prix Goncourt des lycéens. (2010) Il en faut peu ; juste un peu de magie et une belle écriture sans surcharge.
« Puisque ce sont des enfants, parle-leur de batailles et de rois, de chevaux, de diables, d’éléphants et d’anges, mais n’omets pas de leur parler d’amour et de choses semblables. » (Kipling)
Et l’auteur nous parle d’amours. Amour de l’art, de la beauté, des autres (tous sexes confondus), du travail bien fait, mais aussi de l’orgueil, de la tyrannie, de la jalousie, etc., et de l’Empire ottoman au temps de sa splendeur quand Michelangelo s’y était réfugié pour construire un pont entre les deux rives du Bosphore (des preuves, mais pas de certitude.), de l’Italie sous Laurent le magnifique et Jules II, de. Je ne vais pas réécrire ce livre que j’ai lu 2 fois plutôt qu’une.
Une écriture au style « précis et ciselé comme une pièce d’orfèvrerie » ; un conte entre rêve et réalité qui m’a entraînée dans son sillage avec émerveillement.
La Martine sous le charme
ENARDS Mathias
Actes Sud, 2010, 154 p.

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L’attente de l’aube

Le roman parfait.
On y trouve :  dépaysement, amour, trahison, espionnage, suspense, humour.

1913: un jeune comédien, Lysander Rief se rend à Vienne afin de consulter un élève de Sigmund Freud. Il voudrait trouver une solution à son anorgasmie (pour ceux qui ne connaissent pas: la situation dans laquelle se trouve un homme qui présente les armes sans arriver au terme normal et espéré du rapport sexuel). La solution, il la trouvera dans la salle d’attente du psychanalyste en la personne de Hettie, une fort jolie Anglaise passablement dérangée, cocaïnomane de surcroît.
Tout cela dès les premières pages.
Forcé de fuir Vienne (nous sommes à la veille de la première boucherie mondiale), il sera intégré de force dans les services d’espionnage anglais , qui l’envoient à Genève, puis sur le front en France, et enfin à la recherche d’un traître au sein de la machine de guerre anglaise.

William Boyd, duquel j’ai lu pratiquement tous les livres, est ici en forme olympique. Sans aller jusqu’à la promesse de Bernard Pivot, qui  un jour à Apostrophes avait promis de rembourser ceux qui n’avaient pas aimé un autre ouvrage de Boyd, je ne crains pas d’engager ma réputation en vous conseillant la lecture de ce formidable roman toutes affaires cessantes.

En prime, pour les amateurs, on rencontre le grand Sigmund en personne dans un café viennois.

Amitiés romanesques au carré,

Guy.

William Boyd – Seuil – 412 p.

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Dans la main du Diable

Automne 1913, Gabrielle Demachy, une jeune fille un peu nunuche apprend la mort de son cousin dont elle était éperdument amoureuse et dont elle n’avait pas de nouvelles depuis cinq ans. Manipulée par un méchant assez réussi du ministère de la guerre, elle partira tête baissée à la recherche des causes de cette disparition.

S’il y avait deux mots pour résumer ce livre, ce serait « Burp » et « Gloups ».

Burp tout d’abord du fait des 1280pages qui le composent. Il faut se le farcir ce pavé. Comme aurait dit un de mes anciens chefs, poète à ses heures perdues : « c’était un sacré suppositoire ». Longueurs ? Oui, mais c’est peut-être une question de goût. J’ai eu du mal avec ce lyrisme grandiloquent, avec cette écriture baroque est ultra fouillée. Du mal aussi avec le personnage de Gabrielle qui, à force d’être trop parfait, devient transparent, insipide, plus vraiment réel. La romance interminable entre Gabrielle et le beau ténébreux avec lequel elle finit par conclure au bout de 900 pages m’a mortellement ennuyée. Là encore, intrigue trop chargée, trop de guimauves, trop d’Harlequin (ceci dit, je me suis bien fait prendre au piège avec l’épisode de Venise). Bref, j’avoue que j’en ai un peu bavé.

Ceci étant dit, il y a quand même beaucoup de choses positives dans ce livre. La description d’une époque sous toutes ses coutures avec la marche inexorable vers la guerre. Une époque qui restera sourde aux cris de ceux, trop rares, qui dénonceront les atrocités qui se profilent.

Dans la main du diable, c’est aussi une saga familiale, un Dallas avec ombrelles, chapeaux melon, tenues de bain compliquées et moustaches : les Bertin-Gallay. Industriels en biscuiterie menés d’une main de fer par Mathilde, aussi efficace en chef d’entreprise qu’en chef de famille. Henry de Gallay, le mari de Mathilde, éternel voyageur. Pierre, le médecin, le fils qui a réussi. Blanche, la peste. Didier, le petit fils qui tourne mal. Sophie, la fragile. Charles le gendre libidineux. Daniel, un autre fils, écrasé par son aîné et qui se réfugie dans l’industrie cinématographique pour se libérer de ce poids. À cela, il faut ajouter une armée de domestiques : Meyer, le bourru au grand cœur, Maurran, Sassette, Pauline… Impossible de retenir tous ces visages, toutes ces histoires. Il reste une impression globale, l’impression d’un fourmillement, d’un monde qui gigote, qui rit, qui pleure. Un monde avec des méchants et des gentils. Un monde dans lequel pour sortir des moments difficiles, avoir des amis, c’est bien utile.

Et c’est là qu’intervient le gloups, car, vous pouvez le deviner, cette histoire se termine à la fin de l’été 14 avec le début de la Première Guerre mondiale.
En un paragraphe, Anne-Marie Garat brise les destins de tous ses personnages. Comme d’un simple coup de crayon qu’un démiurge aurait négligemment tracé sur une feuille de papier, comme un gigantesque couperet qui s’abattrait brutalement sur une société toute en devenir. Tout est balayé, dynamité, étripé, gazé, défiguré, traumatisé. L’effet est saisissant. Difficile de ne pas être ému.

Je ne lirai pas tous les jours un livre de 1200 pages, mais je reconnais que celui-là valait le détour. Un livre qui parle de la cruauté du temps, de la mémoire et de l’oubli, de photos jaunies prometteuses d’un destin qui ne sera pas et qui finiront elles aussi par être oubliées.

Anne-Marie Garat
Babel, 2007

Edouard

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