Les heures souterraines

Deux personnages: Mathilde et Thibault.
Mathilde en veut. Elle travaille dans une entreprise qui ne veut plus d’elle.
Thibault est médecin, il travaille aux Urgence Médicales à Paris.

Mathilde s’opposera à Jacques, son chef, sans que le mot soit écrit ou prononcé. Elle s’écroule,
victime de burnout. Comme pour la majorité des victimes de ce syndrome, son entourage professionnel fera tout pour l’enfoncer de plus en plus profondément.

Thibault a dû renoncer à son rêve de devenir chirurgien, il fera lui aussi le constat de son échec professionnel, doublé d’un échec affectif.

Si le personnage féminin tient bien la route, le médecin m’a semblé peu crédible.

Et la question  que chacun se pose: vont-ils tomber dans les bras l’un de l’autre?
Quelle est votre hypothèse?

Antérieur aux grands succès de Delphine de Vigan, cet ouvrage m’a déçu.
Lisez plutôt « Rien ne s’oppose à la nuit », ou encore « D’après une histoire vraie ».

Amitiés surmenées,

Guy

Delphine de Vigan – 326 p.

Cet été-là

Trois couples se retrouvent à Coutainville, en Normandie, pour fêter le 14 juillet.
Petite variation sur un canevas classique, avec les vrais et les faux secrets, les
rivalités cachées, l’ennui distingué, le bruit des vagues.

La dernière page tournée, le lecteur se sent heureux de passer à autre chose.
C’est bien écrit, rien d’autre à signaler.

Amitiés relâchées,

Guy.

Véronique Olmi – Poche – 296 p.

L’Odyssée de l’Endurance

Août 1914, la Grande Guerre éclate mais Sir Ernest Shackleton s’est lancé dans une tout autre bataille : la traversée du continent antarctique de bout en bout.
Et de l’échec – total – de cette tentative, il va faire une victoire : la plus stupéfiante épopée de toute l’histoire de l’exploration polaire.
Modeste dans sa grandeur, avec un réalisme et une ténacité typiquement britannique, dans ces paysages et ce climat d’apocalypse, il fait souffler un vent chaleureux d’humanité.

Pourquoi Sir Ernest Shackleton est-il un héros ? Le bateau n’arrive pas forcément là où il doit arriver et il se fait prendre par la glace. Il dérive… dans la mauvaise direction, évidemment. Le boss se dit qu’il va attendre le printemps et le dégel avant de repartir. Sauf que les mouvements des glaces emprisonnent le bateau et le compressent… jusqu’à le briser. L’équipage abandonne le navire. Au dégel, Shackelton embarque tout le monde sur trois navires et, au bout d’une navigation pas des plus agréables – il fait environ -20°C, les fringues sont toujours
trempées (donc gelées) et les vivres se font rares – arrive sur une île inhabitée qui porte le nom charmant d’île de l’Éléphant.
Shackleton décide alors de prendre cinq hommes avec lui sur un navire pour rejoindre la Géorgie du Sud pour chercher de l’aide. Au bout de quinze jours de navigation, arrivée sur l’île… du mauvais côté. Une seule issue, traverser l’île, montagneuse, chose qui n’a jamais été fait antérieurement. Une fois la traversée faite, les secours sont lancés. Le bateau venu secourir l’équipage resté sur l’île de l’Éléphant y arrivera au bout de trois tentatives et sur une ouverture miracle des glaces.
Et là, une question se pose, sur tous les membres d’équipage, combien ont réussi à survivre sur cette île inhospitalière ? Tous. Tous. Aucun mort dans l’aventure. Le capitaine avait forgé un mental d’acier à son équipage. Comble de l’ironie, une bonne partie perdra la vie sur le front de la Première Guerre mondiale.
Guy
Ernest Shackleton
Libretto – 345 p.

Le monde selon Garp

Publié en 1978, ce livre reste la référence dans l’œuvre de John Irving.

Cela se passe à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Jenny Fields, infirmière, voudrait un enfant à elle. Mais elle ne veut surtout pas s’encombrer d’un mari. Qu’à cela ne tienne, elle s’arrangera pour se faire féconder par un mitrailleur rentré de la guerre, passablement dérangé cérébralement, mais sexuellement intact.

Dès sa naissance, Garp bénéficie des soins exclusifs de sa mère. Il a hérité d’elle d’une personnalité solide. Élevé dans un collège, la gent féminine se résume à sa mère. Celle-ci se met en tête de devenir écrivaine. Elle fait paraître son premier et seul livre intitulé ‘Sexuellement suspecte’. Tout un programme face à un fils qui, comme c’est bizarre, cherche également à devenir écrivain.

Le titre anglais The World according to Garp, situe mieux les choix de vie de ce garçon sans père. Il cherche à accorder le monde selon ses critères à lui, ce qui ne se passera pas sans anicroche.

Les personnages de ce roman foisonnant ne manquent ni d’humour ni de violence.
Selon l’un d’eux, l’assassinat est un sport amateur de plus en plus répandu.
Garp lui-même, qui pratique la lutte, est intimement opposé à toute forme de violence.
Malgré lui (croit-t-il) il sera mêlé à divers épisodes sanglants.

Voilà un livre où le burlesque côtoie la tragédie. Comme la vie. Selon Garp, le romancier est un médecin qui ne s’occuperait que des incurables… et nous sommes tous des incurables.

John Irving fait partie de mon trio de tête d’auteurs américains, avec Philip Roth et Jim Harrison.

Guy.

John Irving – 680 p.

D’après une histoire vraie

La très talentueuse et très tourmentée Delphine nous raconte une histoire assez hallucinante.
Une certaine L. débarque un jour dans sa vie. Une amitié va se développer progressivement au point que Delphine sera totalement phagocytée par la mystérieuse L., qui l’empêchera
de vivre, et surtout d’écrire.
Roman, autofiction, journal intime, ce livre aux accents de thriller emporte le lecteur dans
un monde onirique et inquiétant.
Il s’agit ni plus ni moins de possession, mais ici le démon se révèle sous les traits d’une femme
intelligente et cultivée.
À vous donner froid dans le dos…

Amitiés ébahies,

Guy.

Delphine de Vigan – Poche- 380 p.

La disparition de Josef Mengele

34 ans de cavale pour l’ange noir de la mort d’Auschwitz, responsable des crimes les plus abominables du IIIe Reich.

Cet ouvrage a reçu le prix Renaudot 2017. Incontestablement, Olivier Guez est un écrivain d’envergure et nous tient en halène tout au long d’un livre qui se dévore en quelques heures.

Après la défaite, nombreux sont les nazis qui viennent chercher fortune et peut être même un nouvel espoir dans l’Argentine de Perὁn. Mengele fait partie du lot. Malheureusement pour eux, le rêve péroniste s’achève en 52. Alors même que les rescapés nazis se retrouvent sans protecteur, la chasse s’organise, en particulier au sein du MOSSAD créé en 49, service de renseignement du jeune État d’Israël. Les attitudes divergent chez les anciens SS. Il y a ceux comme Mengele qui se réfugient dans l’anonymat et la clandestinité et ceux qui ne peuvent se résoudre à la défaite comme Eichmann. Les deux hommes se détestent. En 1956, « nuit et brouillard » d’Alain Resnais dévoile au monde entier l’horreur des camps. Quatre ans plus tard, le MOSSAD capture Eichmann qui sera exécuté en 1962 à Jérusalem.

Mengele se terre, rongé par la peur, sans d’ailleurs se demander si on le cherche toujours. Il est devenu un mythe du mal absolu, comme les méchants de James Bond. Le MOSSAD a d’autres chats à fouetter et en 1967, la guerre des Six Jours contre l’Égypte éclate.

Terré au fond de son trou, entretenu au Brésil par un couple de Hongrois qui demande à sa famille le prix fort pour assurer sa protection, Josef Mengele voit avec stupeur le monde se transformer pour peu à peu l’oublier. C’est un fossile vivant. Plus personne ne veut plus entendre parler de lui, qu’il soit vivant ou mort.

Le procès de Mengele aurait pourtant fait du bruit. Eichmann était une figure politique, Mengele était un exécutant, un élément clef du processus d’extermination. Auschwitz n’était pas qu’un camp de la mort, il s’insérait dans un tissu économique avec ses rouages de production et ses partenaires commerciaux. Nombreux étaient certainement ceux qui pensaient que Mengele était finalement très bien dans son trou. Dévoré par la maladie et de peur d’être démasqué, il refuse tous soins.

Finalement, en 1985, alors que sort « Shoah » de Lanzmann à l’occasion des 40 ans de la libération d’Auschwitz, on se met, en vain, à sa recherche. Et pour cause, il est déjà mort depuis 6 ans, secret précieusement gardé par tous ceux qui avaient assuré sa protection, en premier lieu sa famille qui dirige la florissante entreprise « Mengele » d’outillage agricole. Elle commencera alors à s’étioler, mais ne s’éteindra définitivement qu’en 2011. Son fils décide de prendre le nom de sa femme. Un nom est mort, vive l’Histoire !

Édouard

Olivier Guez

Grasset

2017

Sur la route

Road movie de Sal et Dean dans les États-Unis d’après guerre.

Les juifs ont la Thora, les musulmans le Coran, la beat generation a eu « sur la route ».

À en croire les médias, on se demande si cette géneration n’était pas un ramassis de machos violents homophobes et pédophiles. Pourtant, il semblait bien joli dans mon enfance au début des années 80, le ciel de la révolution sexuelle avec toutes ses couleurs et toutes ses paillettes, avant que les nuages du SIDA ne viennent l’obscurcir.

C’est donc tout d’abord pour revenir aux sources de cette génération que je me suis plongé dans la lecture de « sur la route ». Sexe, drogue et Jazz sont effectivement les trois piliers des activités de Sal et Dean lorsqu’ils ne sont pas sur les routes. Les filles sont toutes faciles (au début en tout cas) et les protagonistes ne semblent pas particulièrement apprécier les homosexuels. MLF devait être un courant parallèle. À aucun moment, la contraception n’est évoquée et les deux gars sont totalement irresponsables, comme il se doit.

Je me suis bien ennuyé pendant la première moitié, peut-être parce que je cherchais à tout prix à dégager la thématique sexuelle de cette lecture. Et puis, à force de m’ennuyer, j’ai fini par abandonner cette recherche et c’est là que la vraie profondeur a commencé à apparaître. Bien plus que le sexe, le thème principal de « sur la route » semble être l’amitié démesurée entre Sal et Dean qui ne peuvent pas vivre l’un sans l’autre. C’est cette relation fusionnelle dont par Georges Bernanos dans « journal d’un curé de campagne » quand il dit « je comprends maintenant que l’amitié peut éclater entre deux êtres avec ce caractère de brusquerie, de violence que les gens du monde ne reconnaissent volontiers  qu’à la révélation de l’amour ». Croit-on encore à l’amitié aujourd’hui ?

« Sur la route », c’est aussi une ode aux États-Unis que les deux amis traversent d’est en ouest et du nord au sud un nombre incalculable de fois et à toutes ces petites villes du Middle West dont on ne parle jamais. C’est bien entendu aussi un hommage à la voiture devenue l’égal du cheval au XIXe siècle, dans la conquête de l’ouest du XXe.

Et puis, il y a la route, cette fuite permanente face à la société, aux responsabilités, au monde du travail, au vieillissement…bref, à l’âge adulte qui finira fatalement par les rattraper. La route, c’est aussi la quête du « it », terme emprunté au jazz, mais qui renvoie plus généralement à la recherche de l’extase, de l’expérience sensuelle. Sal se mariera, Dean se mariera trois fois, divorcera deux fois et finira par vivre avec sa deuxième femme. Leurs épouses verront d’un mauvais œil cette amitié exclusive. Elle finira par se rompre. La beat generation était jeune et voulait reconstruire un monde ruiné par la Seconde Guerre mondiale, Kerouac leur a apporté une mythologie.

Jacques Kerouac

Folio 1972 (1re édition en 1960)

Edouard

Tous les matins je me lève

Le premier roman de Jean-Paul Dubois, paru en 1988, est déjà porteur de toutes les qualités (certains diront les poncifs) de cet écrivain discret et pourtant très attachant.

Paul (le premier de la série) Ackerman se lève en effet, mais plutôt au milieu de la journée.
Il écrit des livres, ou il essaie de les écrire, et son inspiration lui vient parfois la nuit.
Le reste du temps, il glande. Grand buveur de lait, il aime les vieilles voitures.
Au début du livre, il perd sa vieille Karmann, déclarée morte par son garagiste.
Elle sera remplacée par une Triumph TR4 plus vieille encore.
Amateur de rugby, il rêve la nuit qu’il écrase les British grâce à des essais d’anthologie.
Extrait: il décrit son beau-frère, médecin réanimateur:
« Il avait une tête d’acteur suédois, une tête à jouer dans des films compliqués avec des sentiments à l’ombre des armoires, avec des maisons de bois clair, avec des rampes d’escalier conduisant à des chambres artificielles où l’on dort debout en attendant que la nuit cesse. »

Ses têtes de Turc: les assureurs et les dentistes.
Son épouse Anna éprouve parfois des difficultés à garder la tête froide.

Guy

Le livre a été emprunté à la bibliothèque municipale. Il s’agit d’un exemplaire dédicacé par l’auteur
à un certain Jean-Louis. Jean-Paul D. jouit d’une belle écriture, dans le sens propre et figuré.
Jean-Louis (ou un de ses héritiers) a légué le livre à la ville, je suppose.
Il y a 31 chapitres, avec autant de pages cornées. À chaque nouveau chapitre, j’ai maudit le prénommé Jean-Louis. Il existe de très beaux marque-pages, qui ont l’avantage de ne pas laisser de traces comme un chat qui marque son territoire.
Il y a quelque chose d’indécent à massacrer un livre de la sorte.
Et vous, chers amis lecteurs, respectez-vous les livres?

Jean-Paul Dubois – Rober Laffont – 212 p.

Au piano

Il est bien connu que la pratique du piano demande au concertiste une discipline sans faille.
Max en sait quelque chose, lui qui peine à résister au trac, et qui présente une attirance pour les boissons spiritueuses nuisant à sa carrière.
Dès les premières pages, le lecteur apprend que Max mourra de façon violente dans une vingtaine de jours.
Mais le livre ne se termine pas là.
Dans la deuxième partie du livre, qui en compte trois, Max se réveille dans un monde inconnu.
Inutile d’en révéler plus, pour ne pas gâcher le plaisir de la lecture.

J’aime beaucoup le ton moqueur et déjanté de Jean Echenoz. Il ne craint pas de s’adresser au
lecteur comme à un confident. Ses digressions souvent hilarantes sont canalisées par un style
sans aucune faille.

À conseiller à la plage,

Guy

Jean Echenoz – Ed. de Minuit – 223 p.

Tous les matins du monde

Relecture de ce petit bijou que les amoureux de musique baroque ne peuvent ignorer.
Monsieur de Sainte Colombe pratique la viole de gambe avec une maîtrise telle que sa réputation parviendra à la cour de Louis XIV. Cela se passe en 1650. Un jeune musicien, Marin Marais, demande à Sainte-Colombe de lui apprendre son art. Mais celui-ci refuse tout contact depuis la mort de sa jeune épouse. Seules ses deux filles restent à ses côtés. Elles apprendront la musique, faute de recevoir l’affection à laquelle elles aspirent.
La langue d’une simplicité monastique de Pascal Quignard fait merveille dans ce livre qui sent bon la campagne, où l’inconscient affleure à chaque page, où le lecteur est entraîné dans un monde surnaturel.

Le film raconte la même histoire, avec le son et l’image en plus (j’assume le truisme).
Et pourtant. Marin Marais le jeune (Guillaume Depardieu), et le mûr (Gérard Depardieu) semblent débarquer d’un autre siècle. Fatalement, c’est le nôtre.
Poudrés et en perruque, ils frisent le ridicule. Jean-Pierre Marielle, en Sainte Colombe, est parfait: retenu, digne, pleurant son épouse.
La musique omniprésente ajoute un supplément au livre qui frise pourtant la perfection.

Amitiés planantes,

Guy
Pascal Quignard – 119 p.