Mort et résurrection de Lou Reed (Black Angel Death Song Revisited)

Je n’ai rien ressenti ce dimanche soir. Les vacances en famille avaient été bonnes. Le titre était tombé brutalement en ouverture du flash de 19h : « Lou Reed est mort ». Bon. Deux interviews autorisées plus tard, j’éteins. Les enfants continuent à se chamailler à l’arrière, aucune faiblesse du régulateur, la voiture glisse à bonne vitesse.
Premier titre sur France Info, pas mal. Demain, je vérifierai en replay sur TF1 et France 2. L’info est traitée dans une sous-rubrique en fin de journal. Claire Chazal écorche le nom du Velvet, le titre des albums. Traitement à la va-vite, superficiel et approximatif. Je suis un peu rassuré. Je me demandais depuis plusieurs années comment sa mort serait couverte par les médias. Existait-il dans l’imaginaire collectif, icône grand public ou marginal insignifiant ? J’ai maintenant une réponse. Fin de l’histoire. De toute façon, je l’avais tué depuis plusieurs années. La prétention avec laquelle il accompagnait des choix artistiques indéfendables depuis The Raven (2003) avait achevé d’enterrer ce monstre en moi que la joie du foyer familial avait déjà paisiblement enseveli au fil des ans.
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Y a-t-il une nécessité à replonger dans une œuvre lors du décès de son auteur ? Sans doute une vague curiosité morbide, pour voir si la perception que vous en aviez est altérée ou magnifiée par les évènements.
J’y ai donc retouché au troisième jour. Une petite dose au début. Sur Transformer, mille fois entendu, le vaccin tenait encore bon. C’est en arrivant à Ride Sally Ride que tout a commencé à se déliter, le cœur contraint reprenant peu à peu sa véritable forme une fois libéré du poing desserré.
C’est obscénité, cynisme, morgue, autant de lieux communs (véridiques) dont est barbouillée toute biographie de Lou Reed, en particulier ces rubriques nécrologiques toutes bricolées sur les mêmes assertions faciles. C’est aussi une voix caressante et intime, une justesse des mots et de l’intention, des abymes de désespoir, une carapace contre la société normalisante, des lames sensuelles dans le Goliath. Et dès les premières années, derrière cet étal de noirceur, un désir résurgent de rédemption : de Beginning to see the light à Trade in, en passant par cet album charnière, the Blue mask, funambule entre le Ciel et l’Enfer. À défaut de rédemption, on lui a offert la réhabilitation. Il s’y est engouffré, enfoncé, complu.
Mais aujourd’hui l’errance a pris fin. Je m’emplis à nouveau de toi. Je sens le flux revenir et irriguer mes veines. Ton œuvre est cette héroïne que tu as chantée. Ce n’est pas une poudre blanche, c’est une âme sœur et liquide en injection sous-cutanée. Extase et effroi. Excitation suprême, fièvre, stupeur, manque absolu. Je ressens physiquement les piqûres, elles me font souffrir. Je porte tes stigmates. Ad vitam. « I’m waiting for my man ». Le dealer est revenu, et elle est meilleure que jamais.
Au revoir Lou. Et bienvenu de retour.

Pierre

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Le chien des Baskerville

Mystère dans la lande anglaise.
Sir Baskerville meurt dans des conditions étranges.
Son héritier fait appel à Sherlock Holmes et son inséparable comparse, le Dr Watson
On rencontre un chien gigantesque, un manoir lugubre géré par un majordome étrange.
Les nuits sont noires, l’assassin machiavélique.
Un modèle du genre.
Amitiés spectrales,
Guy
Arthur Conan Doyle – Poche

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L’hécatombe des fous

45000 personnes sont mortes de faim dans les hôpitaux psychiatriques français pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est un fait que je ne connaissais pas. Un article était consacré à cet ouvrage dans le numéro hors série de « sciences humaines » consacré à l’histoire des psychothérapies et j’ai voulu en savoir plus.

Peut-on attribuer ce phénomène à une politique eugéniste du régime de Vichy comme beaucoup l’ont soutenu, surtout dans les mouvements de gauche depuis le début des années 80 ? Isabelle von Bueltzingsloewen décortique les faits et soutient bec et ongle qu’il n’y a pas eu de génocide, que cette situation effrayante est due à une conjonction d’éléments imputables à différents acteurs, y compris issus de la société civile (dont les familles de certains aliénés). En gros, il ressort que la France de l’occupation était un immense radeau de la méduse et que les aliénés ont in fine payé l’addition pour tout le monde. Les partisans de la thèse de l’extermination pourront toujours argumenter que les pouvoirs publics de l’époque se sont efforcés de masquer leur action, ils pourront accuser l’auteur d’avoir détourné l’interprétation de tel ou tel élément, voire d’en avoir caché certains autres…bref, les historiens n’ont pas fini sur ce point de s’envoyer des paperasses à la figure.
Ce qui m’a semblé beaucoup plus intéressant, c’est l’état des lieux qui est fait de la psychiatrie de l’époque. Cette discipline était alors loin d’avoir le statut qu’elle a aujourd’hui dans la société. Les psychiatres étaient plus souvent vus comme des garde-chiourmes que comme de réels médecins. Les deux éléments fondamentaux pour comprendre le contexte s’attachent à l’origine de la pathologie mentale et la possibilité de guérir les malades.
Concernant l’origine, la France des années 30 n’a pas fait le choix du tout génétique qui a justifié les politiques de stérilisation systématique en Suède et en Allemagne.
L’auteur n’évoque pas la psychanalyse, thérapie qui ne laisse pas de place à la génétique. Avait-elle à l’époque plus d’influence en France qu’ailleurs ? Sa nature non-eugéniste est elle à l’origine de la place qu’elle occupe aujourd’hui dans la psychiatrie française ?
Concernant les possibilités de guérison, les psychiatres de l’époque peinaient beaucoup. Leurs tentatives étaient souvent hasardeuses et les guérisons rarement explicitées. Leur pharmacopée était par ailleurs très réduite (les neuroleptiques n’apparaîtront que dans les années 50). L’electro-choc qui apparaît dans les années 40 est utilisé de manière complètement empirique.
Tous ces éléments contribuaient à faire du fou un poids mort et finalement, beaucoup acceptèrent sans doute inconsciemment qu’assurer leur survie n’était pas « prioritaire».
Les mentalités ont-elles vraiment changé ? N’est-ce pas plus simple de désigner un responsable que de s’interroger sur la place des malades mentaux dans la société ?
Edouard

L’hécatombe des fous
Isabelle von Bueltzingsloewen
2007

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Gravity (bilingue)

At 600 kilometers above the Earth, two astronauts – George Clooney and Sandra Bullocks – are lost in space.

It’s difficult to miss the film posters or the clips which are broadcasted on the media for a fortnight. I would say that this movie is “Copernican” or revolutionary in its essence. This movie, indeed, upsets our own vision of things and forces us to see differently our condition of human beings.

I will not elaborate (focus) further on breath cutting images – like the Earth viewed from space – and on this infinite space, (this vast range) – where life is impossible – that surround it. I let you admire it while the 3D emphasizes the sensation of infinity.

For me, Gravity is not really a science-fiction movie. Obviously, the space station described in this movie is not completely conform to what it is today, but one can imagine it could be in a few years.

So, in this movie, there are no hostile landscapes – that Mr. Spoke or Captain Kirk could have discovered -, no worlds homed by sympathetic creatures where Yoda could have hidden himself, no Millennium Falcon for a Han Solo in transit, no planet where a apes dictatorship could have settle up, no fabulous landscape for an avatar lacking strong sensations.

No, there is nothing like that in the movie (but no worries for the Kubrick’s supporters, there is a glimpse to “2001, a space odyssey” in the last scene), just the sad reality, it means an orbital zone where only the huge steel “meccanos” can shelter human beings, where not all asteroids are “bio” and sometimes, look like old abandoned satellites. Are there other human beings in the surroundings ? Not at all, or only the dead astronauts of a former expedition doomed to float in deep, inhuman space for eternity. But there are voices, terrestrial voices, which travel through deep space, the only links between the astronauts and the Earth. Then, for them, dogs barking or babies crying have a real importance.

From the beginning till the end of the movie, I was so astounded I couldn’t find any words. I never knew such a situation.

There are two messages in this movie. The first one deals with the overcoming of oneself – a typically well-known American theme – but in such circumstances, it sounds absolutely impressive. The second one is ecological. The Earth takes another dimension when one realizes its status of “prodigious natural construction”. Protecting this planet is not only protecting the endangered species like the white bear, nor Indian tribes hidden in the deep Amazonian forest. Protecting the Earth is our only solution to survive. Of course, there are other life forms in the universe, and may be another planet equivalent to the Earth… but we may never find it.

Stéphane (16/11/2017)

À 600 km au-dessus de la Terre, deux astronautes (George Clooney et Sandra Bullock) sont perdus dans l’espace.

Difficile de rater les affiches ou les extraits diffusés aux infos, depuis une quinzaine de jours. Pour qualifier ce film, j’utiliserai l’adjectif copernicien. Un film qui bouleverse notre vision des choses, qui nous oblige à voir autrement notre condition d’êtres vivants.

Je ne vais pas m’attarder sur les images à couper le souffle, la Terre vue de l’espace et cet espace infini, ce néant, cette vaste étendue où toute vie est impossible dans laquelle flotte notre planète. Je vous laisse le plaisir de les déguster et la 3D ne retire bien entendu rien au charme du lieu.

Pour moi, Gravity n’est pas vraiment un film de science-fiction. Certes, la banlieue terrestre décrite n’est peut-être pas tout à fait conforme à ce qu’elle est aujourd’hui, mais on imagine qu’elle pourrait l’être dans quelques années.

Donc, ici, pas de contrées hostiles qu’auraient pu visiter Spoke et le capitaine Kirk, pas de mondes habités par de sympathiques créatures où Yoda aurait pu se cacher, pas de Faucon Millenium pour un Han Solo de passage, pas de planète où une dictature simiesque aurait pu s’installer, pas de paysage fabuleux pour un Avatar en manque de sensations fortes.

Non, rien de tout ça (que les fans de Kubrick se rassurent, il y a tout de même un clin d’œil à « 2001 l’odyssée de l’espace » dans la dernière scène), juste la triste réalité : une banlieue où seuls quelques grands mécanos d’acier peuvent servir de refuges aux humains, une banlieue dans laquelle les astéroïdes ne sont pas tous bios et prennent parfois la forme de vieux satellites abandonnés. D’autres êtres humains ? Il n’y en a pas, où alors, ce sont les cadavres d’une précédente expédition condamnés à flotter pour l’éternité dans ce liquide invivable. Si, quand même, il y a les voix terrestres qui arrivent par radio, seul lien des astronautes avec la Terre. Alors, forcément, pour eux, des aboiements de chiens, les cris d’un bébé…tout ça prend une autre envergure.

J’ai passé tout le film la bouche ouverte et les yeux écarquillés, ça ne m’était jamais arrivé.

Deux messages. Le premier est le dépassement de soi, thème très américain et archi rebattu, mais traité dans ces conditions, c’est quand même scotchant. Le second est écologique : la Terre prend une autre dimension quand on réalise mieux son statut de mécano naturel. Protéger la planète, ce n’est pas seulement pour faire plaisir à l’ours blanc de service ni à un quelconque chef indien planqué au fin fond de la forêt amazonienne. Protéger la planète, c’est parce qu’il n’y a pas d’autre alternative. Certes, il y a sans doute d’autres formes de vie dans l’univers, et peut-être un monde comparable au nôtre… qu’on ne trouvera jamais.

Edouard (28/10/2013)

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Athènes

L’instant que je retiendrai est mon arrivée à Roissy: 13° ! Aznavour avait sans doute raison, la misère doit être moins pénible au soleil. Car de la misère, il y en a beaucoup là bas. On ne peut peut être pas tout imputer à la crise, mais quand même, les commerces indiqués dans mon guide qui ont fermé depuis sa publication, cet énorme personnage dégoulinant de graisse tagué sur un mur et sur le ventre duquel sont tatoués, un €,un $ et deux mots sans appel « always hungry »…il y a des signes qui ne trompent pas.

Donc, le soleil est là, la mer aussi, bleue, comme le ciel, Le Pirée, ce port du bout du monde que le soleil inonde, de ses reflets d’argent…et puis il y a la méditerranée, sa culture, sa cuisine, alors forcément, c’est moins pénible. Ça, c’est la carte postale, c’est le petit rab d’été que viennent chercher les Européens de l’ouest (beaucoup de Français) en octobre.

Mais bien entendu, la culture grecque ne se limite pas à son économie, à sa météo et à sa gastronomie. Athènes, pour l’occident, c’est tout d’abord l’antiquité, celle de l’Acropole, du Parthénon,  celle des mythes importés par les Romains et de la philosophie, les fondements de notre civilisation occidentale.

L’Ouest ne pense pas immédiatement à l’Empire byzantin et à la religion orthodoxe. Pourtant, cette dernière, très éloignée du catholicisme triomphant de l’Ouest, est très présente. Une religion en résistance, comme en témoignent ces microéglises qui pullulent un peu partout.

Avec la « résistance », on aborde une part de la culture grecque dont il est encore difficile de parler et sur laquelle mon guide prend bien soin de ne pas s’étendre : l’occupation ottomane.

Les Grecs ont-ils résisté pendant 400 ans sans être imprégnés par les Turcs ? Religieusement, ils ont résisté, c’est certain. Il y a bien la mosquée de Monastiraki, les bains des vents,  les pâtisseries orientales, quelques narguilés disséminés ici et là, mais…c’est plutôt discret pour la capitale d’un pays qui ne s’est libéré qu’en 1821. Peut-être que les ottomans n’accordaient pas beaucoup d’importance à Athènes, c’est bien possible. Cette influence ottomane, on la retrouve tout de même au musée des arts et traditions populaires, toute une gamme de vêtements et d’objets inspirés des cultures indienne et chinoise, importées par les Turcs. Ces 400 ans, on les retrouve aussi dans les 400 plis des jupes des gardes nationaux : la résistance à l’ottoman fait partie intégrante de l’identité nationale. Pas facile de régler le conflit chypriote ou d’admettre la Turquie dans l’Union européenne dans ces conditions.

La question de l’héritage ottoman ne concerne pas que la Grèce, mais une bonne partie de l’Europe de l’est. Qui, à l’Ouest, est disposé à reconnaître que nos bases culturelles romaines, catholiques et protestantes ne peuvent plus constituer à elles seules le référentiel culturel de l’Union européenne ? Et l’Europe de l’est, que fera-t-elle de cet héritage ? Peut-on vivre sereinement en escamotant son passé ? Un beau sujet de philo.

Edouard

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Blue Jasmine

Jasmine (Cate Blanchett, sublime), rescapée du naufrage financier de son époux, un homme d’affaires véreux qui a fini par se suicider en prison, débarque à San Francisco pour se faire héberger par Ginger, sa sœur, caissière dans une supérette, qui mène comme elle peut une petite vie chaotique.

Woody est de retour. J’avais eu peur l’année dernière avec son opus romain qui dégageait des effluves de vieux brouillon retrouvé dans un fond de tiroir et recyclé à la hâte. Me voilà rassuré, il est encore capable d’innover. Ce dernier chef-d’œuvre aborde le thème cruel du « déclassement social ».

Les fans du réalisateur auront au premier abord un peu de mal à trouver la filiation avec le reste de l’œuvre. Pour ma part, je remonterais à « vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu » pour retrouver l’origine d’une noirceur qui ne faisait alors que pointer le bout de son nez. Autre similitude, l’absence de référence au psy alors que de toute évidence, Jasmine en aurait grandement besoin… peut-être consultait-elle lorsqu’elle en avait les moyens.

Je rapprocherais aussi « Blue Jasmine » d’un autre chef d’œuvre. Il faut pour cela faire abstraction de l’intrigue criminelle très scénarisée de « Match point » pour ne retenir que l’histoire de l’ascension sociale d’un jeune homme sans scrupules et sans morale, servi par une chance inouïe. Jasmine en est le miroir inversé, elle n’a finalement pas grand-chose à se reprocher même si elle est indirectement responsable de sa situation. Projetée un temps dans une jet set que sa présence illuminait, elle y perdra ses repères et en sera chassée pour avoir misé sur le mauvais cheval. Le voyage à San Francisco sera l’ultime soubresaut d’une lutte contre une déchéance dont elle ne se relèvera pas.

Jasmine était beaucoup trop fragile pour supporter la chute, peut-être l’était-elle aussi pour supporter sa trop grande beauté. Incapable d’abandonner son passé flamboyant, elle s’y réfugiera pour ne plus en sortir. Comme Scarlett Johansson dans Match Point, Jasmine a joué… et a perdu.

Sa sœur semble plus solide, mais il faut dire aussi que Ginger ne tombe jamais de très-haut. N’ayant jamais goûté au grand luxe, elle n’a pas vraiment conscience de son existence. Moins prétentieuse, moins naïve, moins superficielle, elle se contente de transpercer les carapaces poisseuses de ringards improbables pour y trouver un peu de tendresse.

L’élément clef du film est pour moi le « hasard », cet électron libre que l’on qualifie de chance ou de malchance. On aimerait que les méchants soient toujours punis et que les bons soient toujours récompensés, mais il n’en est rien: le hasard s’abat toujours à l’aveuglette, il n’est pas immoral, il est amoral.
Edouard

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Le premier amour

En 1912, Gaspar, vieux mâle solitaire à la cinquantaine bien tassée, est prof de latin dans une petite ville de province hongroise. Habitué aux petites classes (6e, 5e), il se voit confier à la rentrée une classe de terminale dans laquelle une expérience de mixité est tentée : 6 filles pour 24 garçons.

Ce livre traînait depuis des années dans ma bibliothèque, j’avais essayé de le lire une fois, mais j’avais arrêté au premier tiers (j’ai retrouvé le marque-page). J’ai été cette fois-ci bouleversé par ce roman. Une histoire de la folie ordinaire. À quoi tient la manifestation de la folie de Gaspar ? À pas grand-chose, à un grain de sable faisant voler en éclats la mécanique bien huilée de sa petite vie en papier millimétré. D’où vient ce grain de sable ? On ne sait pas vraiment. Un concours de circonstances, des malentendus, l’âge… La petite enfance ? Peut-être, Gaspar y fait allusion lorsqu’il se confie au début à un jeune homme. Peut-être est ce là qu’il faudrait rechercher les origines profondes qui ont bloqué son développement, vers 11, 12 ans peut être, justement à l’âge des « petits » auxquels il aime tant enseigner.

Gaspar est un Peter Pan qui s’aperçoit à 55 ans qu’il ne peut plus sortir de son pays imaginaire peuplé de déclinaisons latines. Toutefois, il n’en a pas conscience et personne ne lui dira jamais. Il sent que les choses ne tournent pas rond, il parle d’un « docteur de l’esprit», pour dire tout de suite après qu’il n’y en a pas dans la ville, trop petite. Vienne n’est pas si loin et Freud y développait alors ses théories… Ágoston Timar, le jeune homme auquel Gaspar se confie au début et qu’il souhaiterait désespérément revoir y habite d’ailleurs. C’est un personnage un peu méphistophélique qui ouvre une porte dans le pays imaginaire de Gaspar sans lui donner les moyens de la refermer. Incapable de trouver seul les clefs, il ne peut que décrire les symptômes de sa transformation.

Le roman est présenté sous la forme du journal intime de Gaspar. Toute la force dramatique tient donc dans le décalage entre ce qu’il décrit et ce que nous comprenons du drame qui se profile. Cette naïveté dans la description est assez drôle au début. Prise au second degré, elle fait penser à du Tchekhov.

Mort en 1989, Sándor Márai n’a sans doute jamais entendu parler de Dalida, pourtant, à l’issue de cette lecture, les paroles de Bambino me reviennent : « l’amour et la jalousie ne sont pas des jeux d’enfants et tu es trop jeune encore pour souffrir comme les grands ». Si le bambino a 10 ans, c’est mignon. Mais imaginez une seconde que le bambino ait 50 ans…brrr

Edouard
Le premier amour
Sándor Márai
Le livre de poche

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Budapest

L’instant que je veux garder est ce petit sourire échangé avec un touriste dans le bus qui allait à l’aéroport. L’objet de ce rapide échange provenait de la défectuosité du composteur. Je ne m’attarderai pas sur l’aspect comique de la situation, qui est d’ailleurs difficile à expliquer. Ce qui m’intéresse, c’est le fait que quand le système D prend le pas sur l’ultra sécuritaire, les rapports entre les touristes évoluent. Une complicité et une solidarité implicite se mettent en place. On se donne des conseils, on se salue discrètement quand on se croise, on ne s’évite pas trop. Je comprends pourquoi certaines personnes âgées ayant connu la guerre regrettent la disparition de ce climat d’entraide consécutive au retour de la paix. On s’autodiscipline un peu plus aussi. Je n’avais plus aucune envie de traverser quand le petit bonhomme était rouge, mais, bien souvent, les passages cloutés n’avaient pas de feu et parfois, les feux n’avaient pas de passages cloutés. Je ne voudrais pas que mes propos soient mal interprétés, mais quand on arrive de Vienne, le contraste est saisissant. Le climat d’insécurité est aussi très inégalement réparti dans la ville. Certes, les abords de la gare de Kelenföe où arrivent les trains de Vienne ainsi que ceux de l’aéroport font un peu penser aux films de Kusturica, mais on ne ressent aucune insécurité dans le centre de Pest (partie est de la ville).
Bon, voilà, c’est dit. Maintenant, c’est une très belle ville. Ceux qui ont un peu voyagé en Europe s’amuseront à essayer de faire la comparaison avec d’autres villes. Le centre-ville fait beaucoup penser à Vienne. Le Danube qui sépare les deux anciennes villes de Buda et Pest est gigantesque et effectivement bleu, bien plus large que la Seine ou la Tamise, on pense au Bosphore, toutes proportions gardées. Pest, chrétienne depuis le XVIIe, n’a pas conservé grand-chose de son passé ottoman et la ressemblance avec Istanbul ne va pas plus loin. Le parlement, immense lui aussi, fait beaucoup penser au Hieronimos de Lisbonne. La rue des seigneurs, dans le quartier du château, côté Buda, fait penser aux quartiers de vieilles villes commerçantes prospères comme Amsterdam ou Bruxelles. S’agissant de l’extraordinaire musée des arts décoratifs construit par Odon Lechner qui est à Budapest ce que Gaudí est à Barcelone ou de la gigantesque synagogue du centre-ville… je n’avais jamais rien vu de tel.
Pour tout dire, j’ai été complètement déconcerté par cette ville et je regrette de ne pas y avoir passé plus de temps pour essayer de mieux la comprendre. J’étais prisonniers de mes clichés sur ce que l’on appelait avant « les pays de l’Est », rebaptisés « nouvelle Europe » par Georges Bush. À côté de Kusturica, ma perception culturelle des pays de l’Est se limitait à M. Preskovitch, au Bratisla Boys et à « je vous trouve très beau ».
Sur le trajet Vienne-Budapest, j’ai été presque surpris de me rendre compte que le « rideau de fer » était constitué d’une nature d’une grande beauté. Finalement, je connais mieux la géographie des États-Unis que celle de l’ex Saint-Empire. J’ai aussi fini par comprendre que le mot « Carpates » ne désigne pas seulement la région d’origine du comte Dracula, mais que c’est aussi une chaîne de montagnes (à l’est de la Hongrie). Budapest se développera encore, les travaux que l’on voit un peu partout dans le centre-ville en témoignent. Jusqu’où ? Cette nouvelle Europe reste un lieu incertain.

Edouard

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Vienne

La première partie du voyage touche à sa fin. Je me donne une demi-heure. Qu’est ce que je retiendrai de Vienne ? En arrivant de l’aéroport, ce qui m’a frappé, c’est que tout m’a semblé super clean, il y avait une petite rivière avec des galets et je me suis dit que les galets paraissaient incroyablement propres, qu’un employé municipal devait certainement les frotter la nuit. Je ne peux pas dire que le coup de foudre ait été immédiat. En plus, je me suis fait engueuler par un flic en arrivant parce que j’ai traversé une rue alors que le petit bonhomme était rouge. Je ne lui ai pas répondu qu’il n’y avait pas de voitures et je me suis platement excusé, j’avais trop peur qu’il m’emmène à la kommandantur. J’ai pensé que c’était parce que j’avais les cheveux trop longs et que je n’étais pas rasé. Je me suis rasé en arrivant à l’hôtel et effectivement, je n’ai plus eu de problèmes après.
Tous ces énormes palais pleins de touristes du centre-ville m’ont semblé pour le moins indigestes. En plus, j’y suis allé le premier jour, alors que je n’avais pas encore vraiment coupé le cordon ombilical avec mon guide.
Les trucs « à faire » que j’ai faits :
– Prendre un café viennois dans un vieux café typique du centre. Heureusement, il ne faisait pas trop chaud;
– Schönbrunn. J’y suis allé en traînant les pieds, mais ça vaut quand même le détour, très joli parc, c’est ce qui manque d’ailleurs aux palais du centre ;
– Klimt. Il y a une expo Klimt, Schiele, Kokoschka jusqu’au 10 octobre au Belvédère. Le chaland est attiré en centre-ville par de grandes affiches au titre racoleur : « dekadenz ». J’ai été un peu déçu, les œuvres sont exposées comme ça, sans explications, sans grands panneaux didactiques. Ceci dit, le parc, l’extérieur et l’intérieur du palais sont magnifiques ;
– Freud. Je suis passé devant sa maison, pas un grand intérêt. Je ne suis pas rentré, je n’avais pas pris rendez-vous.
Une fois les « à faire » faits, on commence à poser ses valises, on prend de la distance avec le guide et on se laisse porter. Ce que j’ai préféré de loin, c’est tout le quartier est de la ville, de part et d’autre du Danube. Bon, moi je l’ai vu plus vert que bleu, c’est peut être une question de luminosité ou alors, parce que « le beau Danube vert », ça fait moins classe. A l’est, il y a plein de gens qui traversent la rue alors que le petit bonhomme est rouge, ça m’a fait plaisir.
Je me suis assis à la terrasse d’un café sur schwedenplatz avec « le premier amour » de Sándor Márai, c’est la que j’ai trouvé l’instant, celui qui résume ce qu’on a ressenti dans une ville et dont on se souvient longtemps. C’est une odeur, une odeur exquise qui émanait de mon voisin qui fumait la pipe. Le tabac à pipe, ce parfum un peu désuet et au charme profond.

  Edouard

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Si c’est un homme

Si je devais finir ma vie sur une île déserte et n’en emporter qu’un, ce serait sans aucune hésitation celui-là. Je l’avais lu au lycée. J’avais bien entendu été bouleversé par le récit de la barbarie nazie, par la description de ce processus industriel d’anéantissement conté par un survivant d’Auschwitz, mais aussi par autre chose que je n’avais pas alors bien définie. J’y ai repensé pendant 20 ans, pas tous les jours, mais presque : Fred Vargas dirait que c’était « une mouche dans le casque ». J’ai fini par prendre ma tapette à mouches et me suis replongé dans l’ouvrage.

J’ai cette fois-ci essayé de reléguer au second plan le contexte historique pour faire ressortir la mouche. Une étude sociologique et l’auteur lui-même me sont alors apparus.

Parler d’étude sociologique pour Auschwitz fait un peu froid dans le dos, mais il s’agit des mots de l’écrivain. Ce qui l’intéresse, ce sont les systèmes de défense que mettent en œuvre ses condisciples pour survivre dans cet enfer. Il dit même que ses réactions devraient faire l’objet d’une étude approfondie. Au moment où il finit d’écrire le livre en 47, il ignore qu’un jeune garçon juif qui a réussi à échapper à l’horreur des camps, Boris Cyrulnik, réalisera son souhait quelques décennies plus tard.
Primo Levi catégorise deux populations: d’un côté, les soumis, les faibles (physiquement et/ou moralement), les dociles qui finiront immanquablement dans les chambres à gaz. De l’autre, les puissants, les rusés, les sans morale et sans pitié, ceux qui n’hésitent pas une seule seconde à écraser les autres prisonniers pour assurer leur propre survie. Il y a cependant un point commun entre élus et damnés qu’il évoque un peu plus loin : la déshumanisation. Si la déshumanisation des « damnés » est physique, celle des « élus » est psychologique. Certes les élus vivent toujours en apparence, mais ils n’ont plus rien d’humain.

Comment Primo Levi s’en est-il sorti ? L’écrivain met beaucoup l’accent sur la chance. Une chance inouïe, presque une chance à la Tintin. Et puis, il y a quelques indices étranges qui contrastent avec la rigueur de ses observations. Lorenzo en fait partie, c’est un personnage qui manque incontestablement d’épaisseur, un personnage quasi angélique, le genre de personnage qui semble cacher une autre réalité qu’on n’ose avouer et s’avouer.

A-t-il retrouvé son humanité ? C’est tout le mystère qui plane autour du suicide de l’écrivain en 1987, aujourd’hui contesté par certains. Admettre son suicide, ce serait admettre l’extermination « à retardement » d’un grand humaniste par une implacable machinerie nazie. C’est humain de ne pas vouloir y croire.

Edouard

Si c’est un homme
Primo Levi

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