Everest

1996, des tours opérateurs offrent le grand frisson à des touristes fortunés : le toit du monde.

À l’approche de la quarantaine, on se rend compte qu’il y a des choses qu’on ne fera pas. C’est un constat, je n’ai ni la motivation ni la constitution physique qui me permettrait de faire l’ascension de l’Everest. En même temps, il y a tellement de choses que j’aimerai faire et que je n’aurai peut-être pas le temps de faire…j’ai pas le temps de me prendre la tête avec l’Everest. Ceci dit, ça m’intriguait quand même et le cinéma permet de nous faire vivre ces choses en restant dans un fauteuil, ce serait con de ne pas en profiter.

Au début, tout semble très organisé, trop à la limite, on se dit que la magie des premières explorations est bien loin. Et puis, quand on monte, les choses se compliquent. Ce sont très majoritairement des hommes, disons entre 40 et 60 ans (il n’y a qu’une femme dans le groupe, une Japonaise) tous mordus d’alpinisme, en bonne forme physique et psychique et disposant de bons moyens financiers (il faut compter 60 000€ pour l’expédition). Dès le début, on leur explique qu’il vont affronter un milieu hostile auquel la vie humaine est totalement inadaptée.

Pourquoi cette expédition ? Ils se posent la question lors d’un premier repas de groupe. Il y a le goût du challenge bien entendu, la touriste japonaise explique que l’Everest est le seul qui manque à son palmarès, mais tout le monde a bien conscience qu’il n’y a pas que ça. L’un d’eux avoue qu’il se sent vide en plaine et que seule la montagne lui donne le sentiment de vivre. C’est sans doute de ce côté qu’il faut chercher la réponse. C’est un peu « l’envie d’avoir envie » de ressortissants aisés de pays riches où tout semble trop facile.

Bref, on continue à grimper et ceux qui ont des conditions physiques trop justes abandonnent, la sélection naturelle fait son œuvre. Arriver au dernier campement est donc un exploit et seuls les alpinistes les plus chevronnés y arrivent. Ensuite, c’est la route vers le dernier sommet. On est 100% dans l’effort physique et l’oxygène commence cruellement à manquer. À ce stade de la compétition, les conditions physiques ne font pas tout et la chance prend une part extrême : être dans la bonne cordée, avoir le bon guide, bénéficier de bonnes conditions météo fait toute la différence. À une altitude à laquelle les hélicoptères ne peuvent plus voler, l’homme ne maîtrise plus rien et parmi les plus forts, ce sont les plus chanceux qui réussissent. Je reconnais que ce doit être grisant de planter un petit drapeau sur le toit du monde. Cela doit procurer une sensation de puissance dont on se souviendra toute sa vie…si toutefois on parvient à descendre. Effectivement, la descente n’est pas plus simple que l’ascension, surtout si une tempête de neige se déclare à ce moment.

« Everest » est une histoire vraie. Seulement trois parviendront à redescendre dans de bonnes conditions. Les autres mourront de froid, laissant derrière eux des familles brisées. L’un d’entre eux parviendra miraculeusement à regagner le campement, mais perdra l’usage de ses mains. Quelle folie, quelle horreur ! Un destin tragique qui s’abat sur des individus qui savaient ce qu’ils risquaient. L’humanité ne peut probablement pas vivre sans tenter de se dépasser, sans se heurter à l’hostilité et en mourra peut-être. Une leçon qui fait froid dans le dos.

Edouard

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A most violent year

New-York au début des années 80., A la tête d’une entreprise de transport de fuel, Abel tente de creuser son trou. Ses concurrents font leur possible pour lui mettre des bâtons dans les roues.

Une grosse pomme crépusculaire, une ambiance à la Gotham city. Tout accable Abel, mais rien ne peut freines ses ambitions, il est l’incarnation même du rêve américain. Alors il se bat, compte aussi sur la chance qu’il sait saisir lorsqu’elle fait apparaître le bout de son nez au milieu du brouillard et finit par atteindre ses objectifs. Je me souviens d’un sujet de philo en terminale dont j’avais longuement parlé avec un copain : « peut-on réussir sa vie sans réussir dans la vie ? » Nous n’avions pas trouvé de réponse définitive, mais pour Abel, c’est clairement non. Bref, c’est un winner, c’est en tout cas comme ça que le voit son entourage, ses employés et en particulier Julian, victime aussi de l’adversité, mais qui a moins de punch, doute de lui, n’a ni l’assurance, ni l’intelligence d’Abel. Julian est-il jaloux de son patron ? Oui, peut-être un peu, mais il est par-dessus tout admiratif, il s’est persuadé à tort ou à raison qu’il n’était pas équipé pour y arriver et cette prise de conscience le ronge. Il ne saura pas saisir sa chance, limiter les effets du sort, voire même le retourner à son profit. Julian n’est pas un digne descendant de Caïn, comme semble l’être son supérieur, il ne prendra pas du plaisir à se frotter à l’adversité, à la combattre et s’avouera vaincu dès le premier round.

Abel a-t-il conscience d’être un élu ? Rien n’est moins sûr. Il avoue à son épouse qu’il aurait voulu devenir un gangster, tout comme l’était son beau père. Pour défendre ses intérêts, il a dû prendre certaines libertés avec la légalité et il a déjà commencé à quitter l’univers des irréprochables, mais il n’est pas encore vraiment entré dans le Milieu. Il y entrera probablement puisque rien ne semble pouvoir l’anéantir, bien qu’il soit au bord du gouffre en permanence. La scène finale laisse entendre que la toile se tisse, que l’avenir se profile sous un nouveau jour. Abel commence à être craint et reconnu au-delà du cercle de ses employés, il a atteint un nouveau niveau comme on le dirait pour un jeu vidéo. Ce qui est fascinant, c’est que cette reconnaissance lui arrive après l’atteinte d’un objectif que nul ne semblait comprendre et pour la poursuite duquel il s’entêtait. Avait-il vraiment conscience de ce que l’atteinte de cet objectif allait lui apporter ou avait-il une conscience diffuse qu’il devait l’atteindre sans s’expliquer parfaitement pourquoi ? Pour ma part, j’ai eu l’impression qu’il poursuivait son objectif comme le bout de fer poursuit l’aimant.

Pour résumer, « a most violent year » est un film sur la réussite sociale, sur ses critères objectifs (ténacité, détermination, charisme, intelligence) et aussi sur tout le mystère qui l’entoure : chance, hasard, destinée, providence…il me marquera durablement.

Edouard

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La prochaine fois, je viserai le cœur

Au cours des années 1978-1979, Alain Lamare, Gendarme et tueur en série, semait la terreur dans l’Oise, département déjà ébranlé à l’époque par un autre tueur en série : Marcel Barbeault alias, « le tueur de l’ombre ».

Cédric Anger situe l’intrigue 4 ans plus tôt et le tueur/gendarme, Guillaume Canet, devient Franck. Ce n’est pas un génie du mal du genre d’Hannibal Lecter dans le silence des agneaux, il m’a plutôt fait penser à Stéphane, ce luthier étrange et ténébreux incarné par Daniel Auteuil dans « un cœur en hiver » de Claude Sautet. Franck est malade, a conscience de sa maladie et en souffre. S’il fallait le raccrocher à une célébrité du 7e art, ce serait Norman Bates. Mais alors que dans psychose, Hitchcock ne s’intéresse qu’aux effets théâtralisés de la psychopathologie du personnage, Anger s’intéresse au conflit intérieur qui ronge Franck.
Certes, dans psychose, Marion Crane entend Norman Bates se disputer avec sa mère et on se doute bien qu’il doit y avoir un conflit intérieur, mais il ne fait l’objet d’aucun développement.

Dans « la prochaine fois… », le rapport de Franck avec sa mère est aussi évoqué dans une scène qui met très mal à l’aise, mais elle n’atteint pas les sommets hitchcockiens.

Les deux tueurs ont comme point commun leurs pulsions sexuelles qui se transforment en pulsions meurtrières. Comme Norman Bates, Franck finira sa vie dans un hôpital psychiatrique.

On peut peut-être voir aussi dans ce film une critique du mythe de la libération sexuelle qui vivait alors ces grandes heures. Ce vieux libidineux en manque de compagnie qui met des petites annonces dans les toilettes crasseuses d’un café m’a mis la puce à l’oreille. D’une certaine manière, Franck et le vieux sont tout deux exclus d’un système dans lequel règne le dogme d’une hétérosexualité standardisée et aseptisée telle qu’on peut la voir dans les films de François Truffaut (pour les fans comme moi, ne manquez pas l’expo actuellement à la cinémathèque).

La maladie de Franck n’est pas non plus la perversité jouissive chère au divin marquis (très déçu par l’expo « Sade » du musée d’Orsay), c’est plutôt un poltergeist, une sorte d’esprit, un loa vaudou qui viendrait prendre possession de Franck, un loa contre lequel il lutterait, mais contre lequel il ne pourrait en définitive rien faire.

Pour terminer, je voudrais revenir sur le titre. Bien entendu, on pense d’abord à Franck qui vide son arme sur les jambes de ces victimes au lieu de viser le coeur, mais cette phrase m’est revenue à la fin du film et j’ai essayé de lui donner une autre signification. Je l’ai imaginée prononcée en guise d’excuse par un Cupidon maladroit ayant raté son coup et dont la flèche aurait malencontreusement atteint la tête du destinataire.

Edouard

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Gone girl

Nick et Amy, journalistes et écrivains new-yorkais, décident de se retirer dans le Missouri suite à un revers de fortune. Le matin de leur cinquième anniversaire de mariage, Amy disparaît. Très vite, les soupçons se portent sur le mari.

Ce film m’a beaucoup fait penser à un western, ce qui peut paraître surprenant à première vue puisque l’histoire se passe aujourd’hui, sans Stetson, sans Indiens ni longues chevauchées, sans regards silencieux interminables échangés entre des individus crasseux et sans musique crépusculaire.

Mais on est bien à l’ouest. Certes, il y a plus à l’ouest que le Missouri, mais le genre western est très peu friand de précisions géographiques : l’ouest, c’est ce qui n’est pas les grandes villes de la côte est. Les westerns ne s’arrêtent généralement pas non plus sur les raisons ayant poussées des individus à venir peupler des contrées hostiles, mais il est probable que tous ne soient pas venus par simple goût de l’aventure. Beaucoup sont probablement arrivés contraints et forcés comme Nick et Amy. Enfin, on y rencontre bien le lot classique de paumés, de barges et de petits délinquants.

Mais ce qui m’a fait songer au western, c’est le thème global du film qui est récurrent dans les films de cow-boys : la justice. Quel est le rôle de la justice et qui la rend ?

Tout le monde sait que le rôle de la justice n’est pas uniquement de punir l’auteur d’une infraction, mais est au moins autant de maintenir un équilibre social. Heureusement, les deux sont liés, mais on sait aussi que l’opinion publique a plus besoin de coupables que de vérité : toutes les sorcières brûlées au moyen âge et tous les innocents qui attendent leur heure dans le couloir de la mort vous le diront. La vérité, c’est une affaire d’avocats et donc une affaire d’argent. Cette réalité très noire, très désabusée est une des clefs de lecture du film.

Qui rend la justice ? Depuis La Fontaine, rien n’a vraiment changé, la raison du plus fort est toujours la meilleure, ce qui veut donc dire in fine que c’est le plus fort qui décide de ce qui est juste ou de ce qui ne l’est pas. Par contre « le plus fort » n’est pas toujours le même en fonction des époques et des cultures. Dans les westerns, mais aussi dans les films de gangsters, la force physique et brutale est beaucoup mise en avant. Toutefois, elle n’est pas suffisante et sans cerveau, elle serait de peu d’effet. « le plus fort » aujourd’hui c’est celui qui sait deviner les attentes de l’opinion publique et qui sait manipuler ceux qui in fine sont devenus les seuls juges, les seuls susceptibles de donner à l’opinion publique l’illusion que tout est rentré dans l’ordre, qu’ils n’ont plus à s’inquiéter : les médias. Tout le monde déteste Nick parce qu’il trompe sa femme, mais le jour où il vient s’excuser en pleurant à la télé, tout le monde l’adore. La voisine de Nick et Amy qu’ils connaissent à peine se fera un plaisir de se faire passer pour la confidente d’Amy. Elle deviendra populaire et personne ne mettra en doute ses déclarations…puisque ce sont celles de la meilleure amie.

Comme dit Renaud, « la mentalité est la même, y a que le décor qui évolue ».

Edouard

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Gemma Bovery

Martin (Fabrice Luchini) a repris la boulangerie de son père en Normandie après avoir côtoyé les milieux littéraires parisiens pendant un certain nombre d’années. Il mène depuis 7 ans une petite vie paisible avec sa femme et son fils, un ado mal dégrossi, lorsque débarque un jeune couple d’Anglais : Charles et Gemma Bovery.

Quatre ans après Tamara Drewe, Gemma Aterton revient dans une variation autour de la littérature. Alors qu’elle campait il y a quatre ans, une bombe sexuelle venant taquiner les hormones d’un troupeau de vieux écrivains retirés dans la campagne anglaise pour y trouver l’inspiration, la voilà dans la peau d’une Anglaise un peu moins sexy, mais toujours aussi belle, venue titiller non seulement les hormones, mais aussi l’imagination d’un vieux bobo parisien exilé au fin fond de la campagne normande et qui ne s’est jamais vraiment fait à sa nouvelle vie (on le voit écouter France Culture en pétrissant la pâte à pain).

Certes, Martin est beaucoup plus vieux que Gemma et de plus, parle très mal anglais, mais il reste tout de même un homme. Alors, il lui parle du pays, de leurs chiens, lui montre comment on fabrique le pain…en espérant plus ou moins consciemment que son pouvoir de séduction puisse produire quelques effets sur sa jeune voisine. Sa femme, qui voit son manège et qui n’a aucun doute concernant ses capacités à parvenir à ses fins, s’en amuse et le taquine.

Mais Martin est aussi un passionné de littérature pour qui la vague homophonie entre le nom de la jeune femme et celui de la célèbre héroïne de Flaubert ne peut pas être un hasard. C’est aussi pour lui un moyen inespéré de retrouver son monde avec une Emma en chair et en os.
Ayant lu « madame Bovary » beaucoup trop jeune, sans avoir la maturité qui m’aurait permis d’en comprendre toute la profondeur, il ne m’en reste qu’un souvenir imprécis et il est probable que quelques allusions au roman m’aient échappé.

Quel rapport entre Gemma et Emma ? Gemma est une belle jeune femme, aux mœurs un peu légères et visiblement pas toujours très bien dans sa tête. Est-ce suffisant pour en faire une Bovary ? Je ne sais pas, si un médium pouvait faire revenir Flaubert, ce serait intéressant de lui poser la question. Quoi qu’il en soit, Martin reste persuadé que, de par son nom et de par son mode de vie, la jeune femme est nécessairement engagée dans un déterminisme implacable qui la mènera à la fin tragique d’Emma Bovary. En preux chevalier, il se donne pour mission de remettre la jeune femme dans le droit chemin afin de conjurer le sort. Il commence par lui offrir le roman qu’elle accepte avec un sourire poli et qu’elle lit ou essaie de lire, un peu intriguée par son homophonie avec l’héroïne. Elle dira « il ne se passe rien, mais on a quand même envie de continuer ». Martin surveille ensuite les faits et gestes de la jeune femme qui a un amant, un jeune fils de famille qui ne se prénomme pas Rodolphe, mais Hervé. Qu’à cela ne tienne, ce détail ne décourage pas Martin qui continue à suivre sa protégée. De toute façon, aujourd’hui, plus grand monde s’appelle Rodolphe.

Je ne vous raconterai bien entendu pas la fin, mais elle est plutôt bien ficelée. Bref, un bon moment de cinéma avec des acteurs qui semblent tous bien s’amuser. Rafraîchissant.

Edouard

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Hercule

On ne le présente plus.

En matière de blockbusters mythologiques, je suis plutôt du genre classique. J’aime voir incarnées les représentations des récits que je m’étais construites à 10 ans. On ne triche pas avec la mythologie, je reste intraitable sur ce point.

« La légende d’Hercule », sorti il y a peu aura été à ce titre un nanar de la pire espèce : on ne voit qu’un seul « travail » au début du film : le lion de Némée campé par une brave bête visiblement sur nourrie et sous calmants. S’ensuit une intrigue pitoyable, maladroitement inspirée de Gladiator dans laquelle s’immiscent des interventions célestes ridicules du père du héros. Il paraît que le film de Renny Harlin a fait un flop au box-office …il y a visiblement des producteurs inconscients à Hollywood.

Le film de Brett Ratner semblait plus prometteur, la bande-annonce présentait un lion de Némée, un sanglier d’Erymanthe, une hydre de Lerne et un Cerbère qui avaient incontestablement de la gueule. En fait, on les voit au tout début, mais pas beaucoup plus que dans la bande-annonce. Ulcéré de m’être fait rouler dans la farine, j’ai failli partir. J’aurais eu tort, l’image est spectaculaire et le scénario pas si débile. Tout le film tourne autour de la légende et du décalage qu’il y a entre cette dernière et le vrai Hercule. La légende d’Hercule se lit en filigrane: dans la tête de tous ses contemporains qui ont en mémoire ses exploits, dans la voix du conteur, dans les yeux émerveillés d’un petit garçon qui lui égraine fièrement les 12 travaux qu’il a appris par cœur, dans les sourires goguenards et méprisants des puissants, dans les pommettes de ses admiratrices qui rougissent sur son passage…

Mais Hercule, qui est-il vraiment ? Plus on se rapproche du demi-dieu, plus l’image est floue et lorsqu’on entre dans la tête du fils de Zeus (cela aurait été plus cohérent de dire « Jupiter », mais bon, on ne va pas chipoter), on s’aperçoit qu’il poursuit une profonde quête identitaire. N’est-il qu’une spectaculaire montagne de muscles, un « catcheur » comme l’était Dwayne Johnson qui l’incarne à l’écran ? Quelles sont vraiment ses origines ? Quel rôle a-t-il joué dans la mort de sa femme et de ses enfants ? J’avais complètement oublié cette histoire de meurtres : je me souviens maintenant qu’elle m’avait beaucoup marquée.

Pour terminer, je voudrais revenir sur les deux morceaux de bravoure au cours desquels le héros fait usage de sa force…herculéenne. J’avoue que je me suis entendu intérieurement lui dire « vas-y, tu peux y arriver ». S’il avait échoué, cela aurait été terrible, pas du fait des conséquences scénaristiques de l’échec que cela aurait été l’arrêt de mort de la légende.

Don Quichotte, avant de mourir, renie sa propre légende, j’en pleure encore. Un héros se doit d’entretenir son mythe, ne serait-ce que pour continuer à rendre heureux tous ceux qui ont mis leur espoir en lui. Un très bon cru au final, on en sort fortifié.

Edouard

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Lucy

Scarlett Johansson fait du yoyo. Après avoir campé un personnage vide de toute sensibilité dans « under the skin », réduit à une simple enveloppe charnelle mue par quelques réflexes conditionnés, la voilà plongée dans l’hyper conscience.

Difficile d’être surpris avec le réalisateur qui traduit inlassablement en scènes hyper expressives, nos fantasmes du moment. Nous n’utiliserions que 10% de nos capacités intellectuelles. Tout le monde a entendu cette phrase associée à un pourcentage très variable. Cette idée reçue, contestée par la communauté scientifique, n’en reste pas moins tenace et prête à toutes les élucubrations.

Heureusement, nous avons Luc Besson qui, en mettant en images ce que pourrait être un cerveau élevé à des capacités optimales, nous fait prendre conscience que cette idée reçue est bien de la science-fiction. Lucy surfe sur la vague de Nikita et de l’héroïne du cinquième élément pour ses côtés sexy et athlétiques, ici dotée accidentellement de « super pouvoirs » prenant la forme d’une bombe à retardement. Les scènes de combats, explosions en tous genres et poursuites en voiture sont bien là. L’humour aussi : j’ai beaucoup aimé les doutes exprimés par le flic français concernant l’utilité de sa place dans le scénario. Il est vrai que cela aurait été pas mal d’avoir un personnage masculin un peu consistant et on cherche en vain un Bruce Willis ou un Jean Réno.

S’il n’y avait eu que ça, j’aurais pu me dire « bon ben voilà, c’est un Besson, je me suis bien amusé », si les capacités intellectuelles supérieures n’avaient été qu’un prétexte à… j’aurais été moins regardant. Mais là, il met au cœur de son scénario une théorie qui apparaît comme une accumulation d’ingrédients peu digestes. Les affrontements de Scarlett avec la mafia coréenne sont couplés d’images tirées de reportages accompagnés d’une voix off doctrinale censée appuyer les thèses du réalisateur. Qu’est ce que pourraient bien être ces capacités supérieures ? Une hyper acuité sensorielle ? Une capacité à lire dans les pensées des autres ? Des pouvoirs de télétransportation ? La maîtrise du temps ? Pouvoir taquiner les dinosaures ? Lucy passe par tous ces stades, superhéroïne de type accidentel comme Hulk et Spiderman, son affaire se termine par une pirouette méditative de type mindfullness.

Au final, je reste sur ma faim. Si tout va de plus en plus vite aujourd’hui dans une Terre devenue village, Lucy incarne l’évolution psychique humaine filmée en accéléré. Dans « le cinquième élément », l’amour était avancé comme étant le seul capable d’assurer l’équilibre de l’humanité. Un message pas vraiment original, mais qui avait au moins le mérite de rassurer et qui n’apparaissait qu’en toile de fond d’un univers futuriste peuplé d’extra terrestres et de costumes de Jean-Paul Gautier. Dans « Lucy », le réalisateur semble nous dire que le but ultime de l’humanité est de retourner au néant dont elle est issue. « Il n’y a pas de vent favorable pour celui qui ne sait pas où aller », disait Sénèque. Besson n’apporte pas vraiment de réponse à notre Monde en quête de sens. On la trouvera sans lui.

Edouard

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The two faces of January

1962, Rydal (Oscar Isaac) vivote à Athènes en arnaquant les touristes jusqu’au jour où il croise la route de Chester MacFarland (Viggo Mortensen) ,un escroc de plus haut vol en voyage avec sa femme Colette (Kirsten Dunst).

Superbe adaptation du roman de Patricia Highsmith et magnifique mise en scène 60’s, très hitchcockienne (la musique fait beaucoup penser au maître). Trois niveaux de lecture.

Premier niveau, le film de truands avec violence, stress permanent, cavales et poursuites. Le rythme est haletant et on reste scotché de bout en bout. Les paysages de la Grèce et de la Turquie (le film se termine à Istanbul) des années 60 sont par ailleurs délicieusement vintage. Enfin, le soleil et la Méditerranée cristallisent le charme.

Deuxième niveau, Colette. Les deux hommes liés malgré eux l’un à l’autre la convoitent tous deux. A-t-elle vraiment un petit faible pour Rydal ou joue-t-elle cette comédie uniquement pour attiser la jalousie de son époux ? Peut-être aussi, comme le dit Chester, ne voit-elle dans Rydal qu’une porte de sortie inespérée qui lui permettra d’échapper à la spirale infernale dans laquelle le couple s’est engagé. Bien entendu, le scénario ne tranche pas et il reviendra à chacun de se faire sa propre opinion.

Troisième niveau, la relation qu’entretiennent les deux hommes. Tout comme « le talentueux Mr Ripley » (autre ouvrage de la romancière), ces deux hommes poursuivent une quête identitaire. On l’apprend au tout début du film, Rydal vient de perdre son père avec lequel il avait coupé les ponts. L’autobiographie servie au couple semble un peu romancée, mais cette histoire reconstruite et policée contient probablement quelques morceaux de vérité : il est peu vraisemblable qu’un père puisse obliger ses enfants à apprendre une nouvelle langue tous les mois, mais si ce n’est pas vrai, d’où lui vient son incontestable talent pour les langues ?

De l’histoire de MacFarland, on en sait encore moins. Le changement d’identité semble être devenu son quotidien et quand Rydal lui demande si « Colette » est le vrai prénom de son épouse, il se contente de lui jeter un regard condescendant. Chester déclame à un moment que son père était chauffeur routier. Bien entendu, on ne sait quel crédit accorder à cette affirmation qui a surtout pour but de mettre en évidence une qualité de self-made-man dont il est particulièrement fier. Entre ces deux déracinés, un lien étrange va se créer. Pour Rydal, Chester est un rival, une proie, mais aussi un aîné (une bonne quinzaine d’années sépare les deux hommes) qu’il admire est dans lequel il voit peut être un père de substitution (il se fera d’ailleurs passer pour son fils pour détourner l’attention des douaniers). Pour MacFarland, Rydal est un bleu, un rival de pacotille qu’il pourrait briser d’une pichenette, mais peut-être aussi un élève doué pour lequel il a une certaine affection.

Bref, un joli film très bien taillé : un travail d’orfèvre.

Edouard

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Noé

Que d’eau, que d’eau !

On ne présente plus ce mythe qui n’est certes pas antédiluvien, mais qui a tout de même du kilométrage : une histoire piquée par les Hébreux aux Mésopotamiens qui, eux-mêmes la tenaient de…on parle de l’ouverture du Bosphore, de la fin de l’âge de glace, pas facile à dater avec précision, mais très vieux en tout cas.

Bien sûr, l’adaptation biblique est libre, mais c’est le propre des mythes d’être triturés et digérés par les sociétés qui font le choix de les adopter. Ceci dit, il y a une certaine fidélité au récit originel, on ne massacre pas comme ça un récit véhiculé depuis 5000 ans. Le réalisateur met ici l’accent sur quelques détails bibliques un peu oubliés. Ainsi, Noé n’était effectivement pas un descendant de Caïn, mais de Seth, un rejeton d’Adam et Ève dont on ne parle pas souvent, moins impulsif que son aîné. Ca semble nous sauter aux yeux que les descendants de Seth sont plus zen que ceux de Caïn et Russel Crowe, qui incarne le patriarche, a bien un faux air de Charles Ingalls dans la première partie. Heureusement, à tout bien regarder, et c’est ce qui donne un peu d’épaisseur au film, il apparaît plus nuancé, indécis, souvent les yeux levés vers le ciel pour y recueillir un signe du tout puissant ou ce qu’il interprète comme tel. Violent, impitoyable, frisant la folie, obsédé par « son devoir », il finit par boire pour noyer les doutes qui l’assaillent et on le retrouve nu, ivre mort sur le rivage : une anecdote biblique authentique que le réalisateur reporte fidèlement, mais qui tombe un peu comme un cheveu sur la soupe dans son scénario.

Autre détail biblique: les Nephilim. Nulle part, il n’est écrit qu’ils aient construit l’arche, mais pourquoi pas. La genèse est plus que laconique sur ces « géants » qui auraient existé avant le déluge. Ces Anges déchus pétrifiés empruntent ici beaucoup à l’univers Tolkieno-Jacksonien. Physiquement, ils sont un mélange entre les Ents, les arbres géants des « deux tours » et les montagnes vivantes du premier volet du hobbit : « un voyage inattendu ». Psychologiquement, les Nephilim font penser à l’armée des spectres du « retour du roi ».

Donc, une relative fidélité au récit biblique des effets spéciaux qui rendent en particulier possible l’arrivée en masse des espèces animales dans l’arche, des combats au milieu de paysages désolés et grandioses qui font penser à Mad Max : la magie opère et la présence d’Emma Watson, l’Hermione d’Harry Potter, y est peut être pour quelque chose.

Bon d’accord, c’est une belle histoire, mais est-ce suffisant pour expliquer sa longévité? Ce qui assure la pérennité d’un mythe, c’est aussi sa capacité à s’adapter aux attentes des contemporains, à les toucher à travers le temps et l’espace. Pour parler du monde d’après le déluge, Noé utilise à plusieurs reprises l’expression « Nouveau Monde ». On pense bien entendu à l’Amérique d’après-guerre, s’érigeant au-dessus des cendres de l’Europe. Mais les hommes du « Nouveau Monde » restent cependant des hommes, capables du meilleur comme du pire. Noé, c’est aussi l’histoire d’un petit groupe d’élus qui, après un long cheminement, finit par accepter sa condition humaine. Une approche intéressante du récit biblique.

Edouard

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Le vent se lève

L’histoire de Jiro Horikoshi, l’inventeur du « 0 », l’avion qui viendra s’écraser sur la flotte américaine à Pearl-Harbour.

« Le vent se lève, il faut tenter de vivre ». C’est sur cette phrase de Paul Valéry que s’ouvre la dernière œuvre du maître de l’animation japonaise, Hayao Miyasaki, qui, à l’âge de 73 ans, a décidé de tirer sa révérence. « Le vent se lève » ne sera pas celui que j’ai préféré et mon coup de cœur restera pour « le voyage de Chihiro ».

La filiation avec « le château dans le ciel » dont on entend la petite musique caractéristique à plusieurs reprises, est évidente. Dans les deux dessins animés, il y est question de machines volantes et de culture occidentale. Toutefois, si les influences du « château » étaient palpables sans être vraiment dévoilées (Jules Verne, Paul Grimault ?), celles du « vent se lève » ne laissent aucun doute. Ces dernières ne renvoient pas à la France, comme la phrase de Paul Valéry, prononcée plusieurs fois dans la langue de Molière, aurait pu le laisser supposer. C’est indiscutablement l’Allemagne qui est la source d’inspiration du maître.

Jiro, qui, en sa qualité d’ingénieur, est amené à séjourner en Allemagne dans les années 30, est subjugué par la supériorité technologique du pays. Occasion pour Miyasaki d’insister sur le retard abyssal du Japon de l’époque, se traduisant par un profond complexe d’infériorité. On comprend qu’au pays du soleil levant, la sortie de « Le vent se lève » ait été très controversée.

La seconde source d’inspiration est Thomas Mann : l’histoire d’amour entre Jiro et Nahoko s’inspirant très largement de « la Montagne magique ». L’œuvre est citée ainsi que son auteur. Un ressortissant allemand du nom de Castorp (héros de « la Montagne »), apparaît sous les traits de l’écrivain qui annonce l’imminence de la guerre et évoque la folie hitlérienne. Comme dans le roman-fleuve, il est question de tuberculose et d’un sanatorium en pleine montagne. La phrase de Paul Valéry renverrait à cette marche à la guerre rampante que décrit le livre de Mann (la Première Guerre mondiale en l’occurrence) et qui gagne le Japon des années 30.

Jiro n’a rien d’un guerrier. C’est un brillant ingénieur qui réalise ses rêves d’enfant. Pour cause d’ancrage historique, le fantastique n’est présent qu’à travers l’activité onirique du héros : des songes qui l’amèneront vers son destin et qui lui feront aussi percevoir l’usage potentiellement dévastateur de ses machines. Le film se clos sur l’entrée en guerre du Japon et sur un dernier rêve de Jiro qui lui permet d’oublier les morts à venir et la maladie de Nahoko qui progresse.

Ainsi s’achèverait la carrière d’Hayao Miyasaki qui, après plus de 30 ans de bons et loyaux services dans l’animation, nous confie « le rêve » comme clef de l’existence. Et il pense qu’on va accepter sans broncher son départ en retraite ? Reviens Hayao, le monde a besoin de toi !

Edouard

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