Les soleils des indépendances

Les aventures de Fama, dernier représentant de la lignée déchue des Doumbuya et de sa femme Salimata dans l’Afrique de l’Ouest postcoloniale.

Publié pour la première fois en 1968 aux presses de l’Université de Montréal, puis aux éditions du Seuil en 1970, ce roman est une merveille.

Tout d’abord, la puissance de l’écriture est fascinante : une écriture simple, crue, colorée, parfois violente et souvent drôle… je ne trouve pas de meilleur verbe que « capturer » pour qualifier l’effet des mots d’Ahmadou Kourouma. En livre de poche, l’ouvrage fait moins de 200 pages, mais se déguste très lentement, comme une noix de cola. Bien entendu, si vous avez la chance de connaître un peu l’Afrique de l’Ouest, la saveur n’en sera que plus forte.

D’un point de vue historique, le roman présente ensuite un grand intérêt.

Gentil petit toubab, j’ai bien appris mes leçons: la conférence de Bandung et la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes. Culpabilisé dès mon plus jeune âge pour des horreurs commises par  mes semblables, je me suis longtemps morfondu dans « les sanglots de l’homme blanc » dont parlera Pascal Bruckner en 1983. De fait, il était évident pour moi que les gentils noirs, libérés du joug du méchant blanc, avaient retrouvé avec l’indépendance leur bonheur perdu, l’innocence vaguement rousseauiste des origines. Visiblement, mes enseignants n’avaient pas lu « les soleils des indépendances », c’est bien dommage.

Mon propos n’est bien entendu pas de réhabiliter la période coloniale. Je veux seulement dire que dans mon aveuglement, je ne m’étais jamais demandé comment les Africains avaient eux-mêmes pu vivre la décolonisation.

Fama vit pour le maintien des traditions et grâce aux traditions puisqu’il gagne sa vie en organisant des enterrements qui respectent strictement les coutumes Malinké. Cette tradition animiste très légèrement saupoudrée d’islam, constituerait le vestige d’un prétendu âge d’or ante-colonial qu’il n’a pas connu. Pour Kourouma, les indépendances, loin de permettre aux peuples de retrouver la pureté d’une société originelle, ont surtout généré de profonds troubles sociaux, peut-être pires que ceux dont la colonisation avait été la cause.

Dépositaires d’un syncrétisme communiste auquel Fama ne comprend rien, les libérateurs ne sont pas tous des gardiens des traditions. La nouvelle classe dirigeante le condamne à 20 ans de prison pour un rêve qu’il leur a raconté, puis le libère dans la liesse générale pour des raisons qui lui échappent.

Fama est un personnage terriblement attachant, la figure universelle de l’individu ballotté par ses désirs, ses devoirs et la société qui l’entoure : un archétype d’humanité.

Édouard

Ahmadou Kourouma

Points

La mort aux yeux verts

La fille de l’inspecteur Garenni traque l’assassin de son père avec l’aide de Canardo.

Je n’avais pas fait de critique de « mort sur le lac », la première partie de ce diptyque, ne lui ayant rien trouvé de novateur dans l’univers de Benoît Sokal. Pour tout dire, je n’ai pas non plus retrouvé dans le scénario de la seconde partie cette puissance anarchodépressive qui se mariait si bien avec le caractère du célèbre palmipède au trench-coat usé. Était-ce ma sensibilité ou le dessinateur qui s’érodait ?

J’ai adoré « le vieux canard et la mer » en 2014. J’avais particulièrement apprécié ce nouveau souffle et adoré le conflit intergénérationnel qui servait de fil conducteur à l’intrigue. Ce que je n’avais pas vu, c’est l’intrusion d’un nouveau personnage dans la série: Hugo Sokal, le fils de Benoît, auteur du scénario. Sur internet, on trouve quelques infos sur Hugo qui gravite lui aussi dans l’univers de la BD. Sans doute était-ce à lui que Benoît pensait dans l’ « affaire belge », histoire d’un ado peu doué rêvant d’égaler son père, un dessinateur has been.

À côté de Sokal le jeune se trouvait le nom d’un troisième personnage : Pascal Regnault, dessinateur français et collaborateur de longue date de Sokal l’ancien auquel je n’avais jamais fait attention puisque son nom n’apparaît jamais sur la couverture des albums.

Depuis « mort sur le lac », les albums de Canardo sont réalisés à 6 mains et la répartition des rôles est clairement précisée au quatrième de couverture : Pascal Regnault au dessin, Benoît et Hugo Sokal au scénario, Hugo Sokal à la couleur. Bref, si l’évolution de l’univers de Canardo n’apparaissait plus clairement dans les histoires, c’est peut être parce que les créateurs se réorganisaient tout en s’efforçant dans préserver l’authenticité.

Pour terminer, je veux dédier ce paragraphe à Hugo Sokal qui semble prendre une place de plus en plus importante dans la série :

– les titres du duo « mort sur le lac/la mort aux yeux verts » ne m’ont pas semblés terribles avec la double utilisation du mot « mort ». Des titres plus tranchés du style « sept boules de cristal/temple du soleil » ont plus de gueule ;

– les deux parties ne se distinguent pas clairement. La première se termine sur le visage de Garenni bien vivant, la seconde partie débute avec son enterrement…y manque comme une transition ;

– pas grand-chose d’autre sinon que tu peux encore mettre plus de grandes vignettes et limiter le texte parfois trop long.

– la double page avec le bar de Fred n’apparaît plus depuis quelques albums, est-ce que tu peux la remettre ?

Bref, je te souhaite de réussir à donner une seconde vie à la flamme paternelle sans en perdre le charme et d’écouter ton aîné tout en réussissant à t’imposer . Tu étais sur la bonne voie avec « le vieux canard et la mer », ne t’égare pas.

Edouard

Les particules élémentaires

Michel et Bruno sont deux demi-frères, enfants de la libération sexuelle. Bruno passera son existence à rechercher le plaisir sexuel. Michel la consacrera à la recherche fondamentale en biologie dans une profonde solitude. Bruno sombrera dans la folie et les travaux de Michel, quelques années après sa mort, auront des conséquences décisives sur le destin de l’humanité.

Je me souviens que ce bouquin avait fait du bruit à sa sortie en 1998, mais je ne l’avais pas lu à l’époque. Je ne le regrette pas du tout. En premier lieu parce que j’étais trop jeune pour en comprendre toute la profondeur. En second lieu parce qu’il est plus facile aujourd’hui de comprendre pourquoi cet ouvrage a marqué l’année 98.

Quelques repères historiques : Au début des années 90, après la chute du mur de Berlin, la société occidentale commence à s’interroger sur son avenir. En 1992, Francis Fukuyama publie « la fin de l’histoire et le dernier homme ». En 1996 naît la brebis Dolly. Le premier mammifère cloné semble ouvrir des perspectives inouïes à l’humanité. 20 ans plus tard, celles-ci sont clairement revues à la baisse. En 1998 est créée la « World Transhumanist Association », première association transhumaniste internationale. Houellebecq n’utilise pas explicitement  le mot, mais les réflexions de l’auteur s’inscrivent avec évidence dans ce courant philosophique qui faisait alors ses premiers pas et qui n’a cessé de grandir depuis.

L’année 98 marquait pour les Français de l’époque  les 30 ans des événements de « mai 68 » et de la « libération sexuelle » qui y est attachée. Les réflexions de l’auteur sur le bilan plus que moyen de cette libération parlaient clairement à la génération active des quinquagénaires d’alors qui avait vécu ces événements et s’était rangée depuis, non sans en garder une certaine nostalgie.

Houellebecq philosophe beaucoup, un peu trop à mon goût, d’autant plus que je suis rarement d’accord avec ce qu’il dit. Il aurait dû à mon sens mettre ses théories dans la bouche d’un ou plusieurs personnages, ce qui aurait laissé plus de liberté au lecteur pour  adhérer ou rejeter ses théories . En revanche, c’est déjà un vrai écrivain au style fluide extrêmement agréable. Les aventures tragi-comiques de Bruno, en particulier au sein d’une communauté New-Age,  valent leur pesant de cacahuètes.

Peu de choses relient les deux frères à part peut-être leur difficulté à « aimer », à éprouver de la tendresse pour leurs semblables. Difficile de dire qui est le plus égoïste des deux mais compte tenu de leurs obsessions respectives, l’égoïsme de Bruno est le plus ravageur. Toutefois, leur égoïsme semble être pardonné par l’auteur qui les voit comme les jouets d’une société de consommation qui laisse très peu de place à leur libre arbitre.

En 1998, Houellebecq dénonçait une société occidentale narcissique au bord du chaos. Trois ans plus tard, les attentats du World Trade Center l’obligeront à ouvrir les yeux sur le reste du monde.

Edouard
Michel Houellebecq

Flammarion 1998.

L’astragale

Anne se casse l’astragale en s’évadant de prison et rencontre Julien, l’homme de sa vie.

Ce roman très autobiographique d’Albertine Sarrazin est devenu un classique. C’est effectivement après s’être évadé et cassé l’astragale qu’elle rencontrera Julien Sarrazin qui deviendra l’homme de sa courte vie puisqu’elle mourra a 29 ans en 1967.

J’ai pensé à Henri de Monfreid et aux « secrets de la mer rouge » lus il y a quelque temps. Tous deux furent des icônes de leur époque (les années 30 pour le premier et les années 60 pour la deuxième). Tous deux raconteront dans leurs romans leur vie chaotique de voyous bien aimés par leurs contemporains. J’aurais eu du mal à lire ses deux ouvrages. Moins de mal tout de même à lire l’astragale qui a forcément moins vieilli même si la bisexualité d’Anne devait plus impressionner dans les années 60 qu’aujourd’hui. Cependant, le style reste un peu plat, assez descriptif. Je ne pense pas qu’il suffise d’avoir une vie aventureuse pour écrire des romans d’aventures qui ne font que copier/coller la vie de l’auteur. Pour reprendre le célèbre débat de Proust et Sainte-Beuve, le but d’un roman ne peut être selon moi d’écrire la vie de l’auteur, il doit y avoir une distance, même si la séparation ne pourra jamais être totalement étanche, bien entendu.

Bref, je me suis beaucoup ennuyé en lisant l’astragale. D’ailleurs, la cavale d’Anne est très ennuyeuse, rien à voir avec celle de Papillon ou du Comte de Montecristo. Anne s’ennuie beaucoup, fait passer le temps en attendant Julien qui vient très peu la voir. Elle finira par en avoir assez de se farniente et essaiera de s’activer un peu. Comment s’activer quand on est en cavale sans reprendre les mauvaises habitudes ? Anne retombera inévitablement dans le vol et la prostitution. On ne sait pas vraiment si elle a conscience qu’elle est recherchée, elle n’en parle pas, mais c’est peut-être tellement évident pour elle qu’elle ne ressent pas le besoin de l’évoquer. Cela fait partie de sa vie finalement : jouer au gendarme et au voleur.

Dans les histoires d’évasion, c’est toujours le moment de l’évasion qui est le plus sublime. Après, le « pour faire quoi ? », « pour aller où ? », c’est toujours un peu raz des pâquerettes, sauf pour le comte de Montecristo qui avait un vrai objectif. Mais Anne n’est pas Edmond Dantès et Albertine Sarrazin n’est pas Alexandre Dumas. L’évadée de l’ « astragale » semble surtout vouloir prendre l’air sans trop savoir pourquoi, parce que c’était sympa de s’évader. Ayant retrouvé sa liberté, elle semble se contenter de regarder passer sa vie comme une vache regarde passer les trains en se doutant que l’on viendra tôt ou tard la ramener à l’étable.

Edouard

L’astragale

Albertine Sarrazin

1964

Instrument des ténèbres

Bouleversante alchimie entre Barbe, née à la fin du XVIIe siècle en France et Nadia, vivant aux États-Unis dans un XXe siècle finissant. Ce qui fait le lien entre les deux femmes, c’est l’écriture. En effet, Nadia est écrivain et Barbe: un de ses personnages.

Ce livre, dont je n’avais jamais entendu parler, mais qui avait dû faire un certain bruit à l’époque, puisqu’il a reçu plusieurs prix en 1996 et 1997, est une prouesse à plusieurs titres.

Historiquement, la retranscription du monde de Barbe est fascinante. J’ai toujours du mal à imaginer un système de représentation dépourvu de tout socle scientifique, un monde dans lequel tout phénomène est interprété à la lueur de superstitions plus ou moins influencées par la religion chrétienne, seul référentiel officiellement valable. Quand elle pointe le bout de son nez, à travers une médecine rudimentaire ici, la science est vue avec réserve. Elle reste un ensemble de pratiques douteuses. Les paysans y reconnaissent une odeur de soufre qui ne vient d’on ne sait où : « il vaut mieux pas savoir ». C’est cette société sans « Lumières » qui fera de Barbe une sorcière, elle qui n’avait pourtant connu d’autres démons que sa condition de femme sans attache.

On pouvait s’y attendre, c’est tout d’abord par le biais de l’intimité féminine que Barbe et Nadia se rejoignent. Barbe n’a peut être pas été inventée de toute pièce et Nadia a sans doute trouvé durant son séjour dans le Massif central, des documents officiels concernant des femmes qui auraient très bien pu être Barbe. Toutefois, on s’en rend rapidement compte, Nadia a mis beaucoup d’elle dans Barbe, peut-être plus qu’elle ne l’aurait voulu.

Ce que met Nadia dans Barbe lui échappe en effet partiellement, tout comme ce qu’elle met d’ailleurs dans le reste de l’ouvrage. Nancy Huston nous plonge ainsi dans les ténèbres de la création littéraire. Nadia dialogue avec un « autre » fantomatique qu’elle nomme « daîmon ». Il est sa muse, son inspiration, sa plume, son mentor, son bourreau. Daîmon fait remonter toutes ces choses enfouies dans l’inconscient de Nadia, tous ses souvenirs qu’elle voulait oublier et qui lui explosent à la figure, tous ses vrais morceaux d’existence qui se retrouvent dans chaque personnage, dans chaque animal, dans chaque arbre et jusque dans le ciel de la campagne française, un peu comme si l’histoire de Barbe n’était en définitive qu’une vision kaléidoscopique de celle de Nadia.

Les relations entre les deux consciences de l’écrivain s’enveniment rapidement. Le récit de l’histoire de Barbe finit ainsi par devenir le reflet d’une lutte intérieure entre Nadia et daîmon. L’issue restera incertaine jusqu’à la fin, mais Nadia finira tout de même par s’imposer. Tout d’abord indigné par la ruse de Nadia, daîmon finit par reconnaître sa défaite. Libéré, s’étant affranchi de toutes contraintes, de tout déterminisme, l’écrivain va maintenant pouvoir voler de ses propres ailes. Contre toute logique, contre toute vraisemblance, il sauvera in extremis la pauvre Barbe vouée à une mort certaine, se sauvant lui-même par la même occasion. C’est maintenant le seul maître à bord.

Texte: Édouard

Illustration: Magali

Instrument des ténèbres

Nancy Huston

1996

Le papyrus de César

Pourquoi ne trouve-t-on aucune trace du village d’Astérix dans « la guerre des Gaules » ?

Excellente question à laquelle Ferri et Conrad répondent ici par l’évidence : l’affaire a été étouffée et les Romains ce sont efforcés d’écarter des mémoires de l’empereur, toutes références à cet épisode peu glorieux. Très bon cru. Autant, dans « Astérix chez les Pictes », seul l’univers graphique semblait fidèle à ce qu’avait pu être Astérix à ses débuts ; autant ici, la formule de la potion magique semble avoir été retrouvée. L’allusion à Wikileaks est claire, pour le plus grand bonheur des adultes. Le tout est désopilant à souhait avec, bien entendu, sangliers, bagarres et banquet final.

Tout semble donc rentré dans l’ordre dans le village gaulois et les nouveaux auteurs, pour peu qu’ils réussissent à suivre l’excellente voie prise dans leur dernier album, nous promettent un avenir radieux. On entend toutefois sur le Net quelques grognements : on soupçonne les auteurs de racisme.

Baba, je ne savais pas qu’il avait un nom, est la vigie noire du bateau pirate. Il fait partie intégrante des aventures d’Asterix depuis très longtemps, la destruction du bateau pirate étant un grand classique des aventures du petit gaulois.

Baba ne prononce pas les R quand il parle. Il est vrai que les histoires d’Africains qui parlent sans prononcer les R, qui ont eu un succès pendant un certain temps (souvenez vous des sketches de Michel Leeb), sans que personne ne pense à y voir une dimension raciste, ne font plus rire grand monde aujourd’hui. Que faire alors puisque Baba a toujours parlé comme ça ? Si Baba se mettait à prononcer les R, serait il toujours Baba ? On crierait à l’hérésie. Je suggère aux auteurs une solution simple : ne plus mettre de mots en R dans la bouche de Baba.

Toujours concernant la vigie, certains internautes ont été choqués (page 16, avant dernière vignette) que Baba se fasse une fois de plus accabler, contraint d’avouer qu’il ne sait pas lire. Je ne suis pour ma part aucunement surpris par le fait que des pirates en 50 av. J.-C. puissent ne pas savoir lire. Ce qui est plus surprenant, c’est que le capitaine du bateau pirate semble ignorer que Baba ne sait pas lire (il lui demande de lire un message). Depuis le temps qu’il le connaît… Bref, sans crier au racisme ni à l’humiliation de Baba, je dirais juste que cette vignette est mal fagotée et qu’il conviendrait de la retravailler.

Bref, l’univers graphique est bien là, l’esprit aussi. Maintenant, ce serait bien que les nouveaux auteurs, sans violer les dogmes originels, débarrassent les futurs albums des scories inhérentes à l’univers des débuts et qui ne sont plus vraiment utiles. Pour terminer, je pense que Ferri et Conrad seraient bien inspirés d’insérer un personnage principal de couleur dans une prochaine aventure du célèbre gaulois.

Ferri-Conrad
Ed Albert-René
2015
Edouard

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Le crime du comte Neville

Aristocrate désargenté, le comte Neville est passé maître dans l’art de recevoir. Alors qu’il s’apprête à organiser la dernière réception avant la vente de la propriété familiale, il croise la route d’une voyante qui a recueilli sa fille Sérieuse (c’est son prénom) en cavale.

Cela faisait un moment que je n’avais pas lu de roman d’Amélie Nothomb. J’ai retrouvé avec plaisir cette fluidité extraordinaire associée à un fond particulièrement dense. En trois heures, l’animal est avalé, sans qu’on ait pris le temps de mâcher, ce qui rend la critique un peu difficile.

Roman sur l’art divinatoire ? Certainement pas. Il y a bien une prédiction, mais ce n’est qu’un prétexte.

Roman sur les relations père/fille? Beaucoup plus, on pourrait dire que l’ouvrage n’est qu’un long dialogue entre Sérieuse et son père. Sérieuse est à la recherche d’une relation autant idéale qu’impossible avec son géniteur. Le dialogue prend des tournures de tragédie grecque (que la dimension divinatoire contribue bien entendu à mettre en relief) ou l’amour d’un enfant se heurte au respect de l’étiquette.

Roman sur l’adolescence ? Sans doute. Peut-être même qu’il y a une part autobiographique. Sérieuse a 17 ans. Depuis l’âge de 12 ans, toute énergie semble l’avoir quitté. Si elle est capable de décrire ce qu’elle ressent, elle est incapable de leur donner une dimension émotionnelle. Jusqu’au jour où…(ne comptez pas sur moi pour vous le dire).

Roman sur la condition aristocratique ? Naturellement. Il s’agit ici de l’aristocratie belge, une société implantée au sein d’une monarchie bien vivante. Cependant, il semble que toute ressemblance avec les sociétés des autres pays européens ne soit pas fortuite. Y compris pour ce qui concerne les vieux pays dans lesquels la république semble bien installée.
« Nous n’avons pas plus de droits que les autres, mais nous avons beaucoup plus de devoirs », répète le comte comme un leitmotiv. À ce titre, le « paraître » aux yeux du comte, loin de constituer une attitude hypocrite, est beaucoup plus qu’une vertu : c’est un « devoir ».
Sauver les apparences, c’est non seulement le devoir de préserver le rang de sa famille, mais c’est aussi le devoir de préserver l’image de la société aristocratique, prise dans son ensemble.

Bon ben voilà, je pense que je n’ai rien oublié, il faudra peut-être que je relise le bouquin pour en être certain.

Amélie Nothomb
Albin Michel
2015

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La nébuleuse du crabe

Connaissez-vous Crab ?

Cet ouvrage m’a été offert par un admirateur de Georges. Il y a des points communs entre les univers de Georges et de Crab. Je n’irai toutefois pas jusqu’à parler de filiation. S’il devait y en avoir une, ce serait plutôt avec le personnage de Plume, d’Henri Michaux, dont j’avais étudié les aventures en terminale et qui m’avait beaucoup marqué.

Au bout de 124 pages, on ne sait toujours pas bien qui est Crab ou, plus exactement, ce qu’est Crab. La seule chose qui est au final incontestable, c’est l’existence de Crab, tout du moins dans la tête de son créateur, Eric Chevillard, et dans la tête des lecteurs.

La chose à laquelle Crab ressemble le plus est encore l’être humain même s’il semble défier tous les principes élémentaires de la physiologie et de la psychologie. Quand je pense à Crab, je vois une méduse nager dans l’océan, une chose informe et à dimensions variables. Ce qui est certain, c’est que Crab est un personnage organique. Dans la mesure où ses organes sont plus ou moins comparables à ceux des organes humains, la piste humaine semble se préciser.

Une date nous est donnée : 1821, mais difficile de savoir s’il est possible d’en faire un usage particulier. La date n’est là que pour préciser que Crab était un grand photographe un an avant l’invention de la photographie. Crab n’a pas vraiment l’air d’être doué pour le relationnel et il ne semble pas avoir un réseau émotionnel très développé. Crab n’a peut-être qu’une intelligence analytique, mais il est difficile de comprendre l’usage qu’il en fait. Son comportement semble toutefois répondre à une certaine logique. Ma scène préférée est celle au cours de laquelle Crab, venant de terminer l’écriture de ses mémoires, refuse de bouger d’un poil de peur d’avoir à changer une ligne de son ouvrage.

Les rapports entre Eric Chevillard et Crab semblent un peu compliqués. J’ai trouvé que l’auteur était très dur avec Crab, voire cruel, tant est si bien que je me suis demandé si Crab n’était tout simplement pas un cancer, mais cela reste une piste parmi tant d’autres. Il faut dire qu’avec un nom comme ça, on est tenté de se poser la question. Il y a de plus quelque chose d’un peu cancéreux dans la lecture de l’ouvrage. Crab ne se lit pas d’une traite, mais par petites gorgées et le grand nombre de portraits et de mises en situation imprègnent le lecteur comme autant de métastases.

Pour terminer, un petit focus sur la proximité avec Georges. Georges a incontestablement une maturité moins affirmée, mais je ne lui présenterai pas Crab comme un modèle. Georges restera toujours un peu lunaire, mais je souhaite qu’il soit en interaction avec son environnement et ses semblables. Non, je ne pense pas que Crab soit un bon exemple pour Georges. Enfin, maintenant que les présentations ont été faites, il y aura forcément une influence…pourvu que Crab ne le colonise pas.

Eric Chevillard
Editions de minuit
2010

Edouard

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Camille et Paul : la passion Claudel

Biographies croisées du frère et de la sœur.

Pendant très longtemps, je n’ai pas fait le rapprochement. Camille Claudel, c’était surtout Adjani. Paul Claudel, c’était un écrivain catholique qui avait rencontré Dieu derrière une colonne à notre Dame, un auteur dont parlait mon grand-père que j’imaginais un peu poussiéreux et très ennuyeux. J’ai dû lire « l’annonce faite à Marie » il y a très longtemps et il ne m’en reste que le parfum presque effacé d’amours impossibles grandiloquents et larmoyants.

Ce lien de filiation ne m’est apparu qu’il y a deux ans en lisant l’ « hécatombe des fous », une enquête sur les 45000 morts dans les hôpitaux psychiatriques français au cours de la Deuxième Guerre mondiale et qui évoquait brièvement la situation de Camille, ses liens avec sa famille et notamment avec son frère Paul. Je me suis alors posé la question que beaucoup se posent : comment se grand écrivain très chrétien a t-il-pu laisser sa sœur mourir de faim en 1943, dans un hôpital psychiatrique où elle aura passé trente ans de sa vie ? J’espérais trouver une réponse dans cet ouvrage découvert peu de temps après à la sortie d’une exposition.

Dominique Bona ne donne pas de réponse définitive, mais lance quelques pistes. La mère de Camille tout d’abord, défendra le choix de l’internement jusqu’à la fin de sa vie, redoublant d’efforts pour empêcher sa fille d’établir tous liens avec le monde extérieur. Cette attitude n’était pas à mon sens le fait d’une pure méchanceté, mais surtout un moyen de préserver l’image de la famille après sa relation passionnelle avec Rodin. À la décharge de madame Claudel, Camille sombrait dans un délire paranoïaque en 1913 et son internement semblait justifié dans le contexte de l’époque (aujourd’hui, des médicaments et une psychothérapie l’auraient certainement sorti d’affaire). On pourrait donc expliquer l’attitude de Paul en disant qu’il n’a pas voulu s’opposer à sa mère, mais après la mort de celle-ci, pourquoi n’a-t-il rien fait ?
La réponse se trouvait quelque part dans l’inconscient de Paul Claudel : passion coupable pour une sœur qu’il adorait ? Jalousie ? Peur de sa propre fragilité psychique ? Elle se trouve aussi en partie dans l’esprit d’une époque où la maladie et à plus forte raison la maladie mentale était tabou. Une époque de secrets remplie de choses dont on ne parlait pas, en partie pour des raisons religieuses, de choses que certains savaient et que d’autres ignoraient ou préféraient ne pas savoir. Bref, une époque sans Wikipédia. La réponse de Paul à une question que lui posa au sujet de sa sœur un journaliste en 1951 ne peut que susciter l’indignation : « Et tous ses dons superbes n’ont servi à rien : après une vie extrêmement douloureuse, elle a abouti à un échec complet ».

Si Paul Claudel parlait de reconnaissance artistique, il est vrai que Camille restera longtemps dans l’oubli, pour n’en sortir vraiment qu’au début des années 80. En 89, lorsque sortit le film de Bruno Nuytten avec Adjani et Depardieu, il n’était plus pour une large part de la jeune génération, qu’un écrivain un peu poussiéreux et visiblement ennuyeux dont parlait leur grand-père…
Dominique Bona
Le livre de poche
2007
Edouard

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Le temps retrouvé

Madame Verdurin et madame Bontemps sont devenues les reines du Paris de la Première Guerre mondiale et les côtés de Swann et de Guermantes finissent par se confondre. Pendant ce temps, le narrateur, rongé par la maladie, prend conscience de sa vocation d’écrivain.

Bouquet final grandiose pour « la recherche du temps perdu ». Robert de Saint-Loup meurt à la guerre tandis que le plus que douteux Morel en sort glorifié. Charlus fréquente un lieu de perdition construit par Jupien, grossier simulacre d’un enfer qui ne parvient pas vraiment à satisfaire les fantasmes du baron. Toujours soucieuse de lui maintenir la tête sous l’eau, madame Verdurin fait courir le bruit que Charlus est un espion à la solde de l’ennemi. La reine du Paris de la Grande Guerre finit ensuite par épouser le prince de Guermantes, devenant la belle sœur de l’ex flamboyante Oriane qu’elle fait elle aussi descendre du piédestal sur lequel elle s’était hissée.

L’irrésistible soif d’ascension sociale de madame Verdurin la conduit cependant au sommet d’une société qui n’existe plus. La jeune génération étant toute disposée à accepter un passé trafiqué pour peu que le récit soit attrayant, se désintéressera d’une vérité portée par un vieillard confus et radoteur. Deux personnages pour illustrer la disparition de ce Monde : mademoiselle de Saint-Loup, petite fille de Swann par sa mère et Guermantes par son père ; l’image du prince de Guermantes âgé de 83 ans, vacillant sur ses jambes à la dernière page du volume.

On me l’avait dit, mais j’en suis maintenant convaincu, « La recherche » n’a pas à être nécessairement lue dans l’ordre ; « le temps retrouvé », où le narrateur prend conscience qu’il va écrire « la recherche » pourrait tout aussi bien en constituer le commencement.

Après avoir pris conscience de ses capacités psychologiques hors norme…

[…] ce que racontaient les gens m’échappait, car ce qui m’intéressait, c’était non ce qu’ils voulaient dire, mais la manière dont ils le disaient […] parce qu’il me donnait un plaisir spécifique, le point qui était commun à un être et à un autre.

…le narrateur comprend que seule la création artistique permet de reconstruire le passé,

Par l’art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre […]

…et retrouve le temps alors que la mort le guette.

Je savais très bien que mon cerveau était un riche bassin minier, où il y avait une étendue immense et fort diverse de gisement précieux. Mais aurais-je le temps de les exploiter ?

Edouard

Le temps retrouvé
Marcel Proust
Bouquins

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