Guernica

Il y a 5 ans, je m’engageais sur ce blog dans une recherche de l’identité culturelle européenne et me demandais ce qui pouvait faire le lien entre de grandes villes européennes telles que Paris, Londres, Berlin ou Barcelone. DAESH aura donné une réponse. Ce qui a fait le lien entre les Européens lors de la création de la CEE, c’était le souvenir de la Deuxième guerre mondiale. Ce sera le sentiment d’appartenance au bloc de l’ouest pendant la guerre froide pour la génération suivante. C’est aujourd’hui le terrorisme islamiste.
Plus précisément, c’est la revendication par DAESH de différents actes terroristes perpétrés sur le continent qui crée cette unité. Quand on regarde les attentats catalans, on se dit que la revendication par DAESH est le seul élément qui permet aujourd’hui d’attribuer la qualité d’ « islamistes » à ces actions.
On est loin du barbu salafiste brandissant un Coran et hurlant « allahu akbar » avant de se faire sauter en activant une ceinture d’explosifs. Aujourd’hui, le conducteur de la camionnette qui fonce dans la foule à Barcelone se barre (incroyable, j’aimerais bien qu’on m’explique…) et les terroristes de Cambrils avaient de fausses ceintures d’explosifs. Les médias parlent à juste titre de terrorisme « low cost ». Y a-t-il une crise budgétaire chez DAESH ? En est-elle réduite à un régime « bout de ficelle » ?
Seule la simultanéité des attaques laisse penser que ces actions ne sont probablement pas le fait de déséquilibrés isolés et qu’il y a une organisation derrière, un réseau à combattre sans relâche et qui ne peut être mené à bien qu’en accentuant la collaboration entre les forces de l’ordre européennes.
Je ne comprends pas ce qu’attend DAESH avec ces attentats. La résistance à la violence guerrière est au cœur de l’identité européenne. L’attaquer ne fera que renforcer cette identité, ne fera aussi que renforcer les institutions policières et militaires de l’Europe. Elles renforceront aussi la compassion internationale et ne pourront avoir un effet que ponctuellement dommageable sur le tourisme. Alors, une fois de plus, « arrêtez, non pas seulement parce qu’il s’agit d’innocents massacrés, mais parce que ces actions ne servent à rien ». Un gestionnaire de chez DAESH pourra me dire qu’elles ne coûtent plus très cher et que le ratio coût/investissement est préservé. Je ne pense pas, car ces actions qui semblent aujourd’hui désespérées ne font qu’accroître l’isolement de DAESH au sein même du monde musulman.
À côté de la violence guerrière, l’art est bien entendu un élément fondamental dans l’identité européenne. Certainement plus que le drapeau bleu aux douze étoiles, le tableau peint par Picasso en 1937 pourrait résumer l’identité européenne. Cet effroi général, ces hurlements, ces corps mutilés sont dans notre ADN et si nous faisons la fête, c’est bien pour essayer de ne pas y penser. J’invite tous les dirigeants de DAESH à regarder cette œuvre. Peut-être leur fera-t-elle comprendre la vacuité de leur action.
Édouard

La guerre

Tout d’abord, c’est à 3 heures du matin, un mail de mon frère actuellement en Thaïlande qui me dit regarder les infos et que je ne comprends pas trop. Ensuite, c’est une amie qui parle sur Facebook de bruits de mitraillette pris pour des feux d’artifice. Alors, je découvre l’horreur sur le site du Monde.
Un peu plus tard dans la matinée, je vois un militaire posté non loin de chez moi, mais je me dis qu’il est plus là pour rassurer les populations que pour prévenir un quelconque danger. Et puis, encore un peu plus tard, ce sont des types en civil avec des badges « ministère de la Défense » qui m’expliquent que le Pathé Beaugrenelle est fermé. C’est seulement à ce moment que j’ai commencé à réaliser. La guerre, ce serait donc cette peur sournoise qui s’installerait en chacun de nous, ce côté obscur de la Force qui se déploie comme une onde de choc et qui envahit l’intimité de tout un peuple ?
Comme beaucoup de Français, je n’ai jamais connu la guerre sur le territoire. Comme tout le monde, j’en ai entendu parler et j’ai beaucoup écouté les témoignages de ceux qui ont vécu la Deuxième Guerre mondiale. Je pensais cependant que la guerre était une maladie, un peu comme la lèpre ou la peste qui, dieu soit loué, n’existait plus en France. Il y avait bien eu l’ attentat à Charlie Hebdo en janvier, mais un attentat, ce n’est pas une guerre, surtout s’il est organisé par des jeunes illuminés en quête de reconnaissance sociale. C’était un drame des banlieues, une histoire triste de jeunes sans avenir. La France a bien réagi, on touchait à la liberté d’expression, une valeur fondamentale, elle en est sortie renforcée. Ensuite, ça à été la Syrie, c’est loin la Syrie. Il y avait bien la question des réfugiés qui était préoccupante, mais ça restait une conséquence collatérale d’une situation lointaine.
Six attaques aussi violentes qu’aveugles, au moins 128 morts, une centaine de blessés…on est passé dans une autre dimension, il y a forcément une tête pensante derrière tout ça. Et puis, ce n’est plus un symbole qui est attaqué, c’est une nation.
Et après ? Peut-être d’autres attentats. Après, en tout cas, ça va être la riposte. EI veut la guerre et il l’aura puisqu’il faudra bien réagir, tout comme Bush ce devait de réagir après le 11 septembre. Bercé dans ma jeunesse par les chansons de Renaud, indigné par les docteurs Folamour qui pullulent sur la planète, profondément convaincu de l’efficacité très relative des conflits armés, je reconnais aujourd’hui que l’agresseur ne nous laisse pas toujours le choix de la solution pacifique. Sans doute aussi qu’en vieillissant, j’ai fini par admettre à contrecœur que la réponse à la violence ne pouvait parfois être que la violence.
François Hollande chef de guerre, ce sera lui, on n’a pas le choix, puisse-t-il être éclairé. Première aussi pour le ministère de la défense regroupé à Balard (inauguration par le président de la République la semaine dernière), un regroupement qui devait impliquer une meilleure coordination de nos armées…pourvu que ça fonctionne. Heureusement, nous ne sommes pas seuls, on se demande même qui s’aventurera à soutenir EI. Cette série d’attentats semble un peu suicidaire. Et si c’était un chant du cygne ?
Edouard

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Berlin

Vous n’allez pas me croire. Pour la première fois de ma vie, j’ai pioché dans le minibar de l’hôtel. C’était une bouteille de Gerolsteiner (de l’eau avec des bulles). Tout ça parce que le premier jour, je me suis fait avoir par le froid. Le soir, j’ai donné toute ma monnaie, mais après, j’ai pensé que j’avais pas bien joué. Comment faire pour prendre mon prochain ticket de métro quotidien avec une station sans guichets et un distributeur qui n’accepte que les pièces et les billets de 5 et 10 €? Le lendemain, ayant fini par comprendre l’ enjeu stratégique du petit déjeuner, je me suis bien goinfré. Ensuite, je suis entré dans le supermarché du coin pour acheter un bretzel. Le caissier a dit « sheisse ! » quand il a vu mon billet de 50€ avec lequel il est parti pour revenir deux minutes plus tard avec la monnaie. Bien entendu, je n’étais pas en état de manger le bretzel que j’ai mis dans mon sac.
Les musées à Berlin ont deux grandes qualités. D’abord, ils sont chauffés et ensuite, ils sont suffisamment gigantesques pour faire descendre le petit déjeuner. Le contenu est pas mal aussi, des reconstitutions de temples à couper le souffle notamment…on se sent un peu Indiana Jones dans chaque pièce. Et puis, il faut aller voir Néfertiti, sinon, c’est comme aller à Bruxelles sans voir le Manneken pis, aller à Copenhague sans voir la petite sirène…enfin, vous avez compris. J’ai bien aimé aussi le chapeau d’or. Incroyable, je ne connaissais pas : un calendrier lunaire gravé sur un chapeau en or de 1,20m datant du 1er millénaire av. J.-C.. Je me demande bien comment ils faisaient pour l’utiliser. Peut-être que quand le chef le portait, le chaman devait monter sur une échelle pour pouvoir le consulter.
Vers 13h30, j’ai senti qu’il fallait que je recharge mes batteries, en oubliant que j’avais un bretzel dans mon sac, ce qui aurait peut être été suffisant, je ne sais pas. Enfin bon, on ne va pas refaire l’histoire, surtout à Berlin, c’est fait, c’est fait ! Les bruits de bottes sous la porte de Brandebourg, l’administration du IIIe Reich, le massacre des juifs, Tziganes, homosexuels, handicapés mentaux et opposants politiques de tous poils ; le mur, Checkpoint Charlie, le militaire qui soulève les barbelés pour faire passer à l’Ouest le petit garçon en regardant si personne ne le voit..Tout ça, c’est bien fini ! Je m’égare, où en étais je ? Ah oui, le bret…Non, je n’ai pas fini. Autant vous dire que tout ça, même si c’est du passé, c’est aussi très présent, tout est là partout pour nous le rappeler, pour crier que l’identité de l’Europe au 20e siècle, c’est une bonne dose de folie furieuse. Oui, bien entendu qu’il faut en parler, d’autant plus que toutes ces horreurs paraissent complètement incroyables aujourd’hui et j’espère qu’elles le resteront jusqu’à la fin des temps. Pour tout dire, cela m’a un peu coupé l’appétit et j’ai décidé de me contenter du bretzel pour dîner. Le problème du bretzel, c’est que c’est sec et que ça donne soif, d’où la bouteille de Gerolsteiner.
Si vous avez aussi du mal à assumer ce passé douloureux, vous vous réfugierez peut être dans un monde merveilleux de palais, de portraits d’ancêtres, de parcs romantiques, de princes et de princesses, de joyaux de la couronne, de couverts en argent, de gibiers finement cuisinés…cet univers est celui du château de Charlottenburg à quelques stations de métro du centre. Attention toutefois, comme disait Goya, le sommeil de la raison produit des monstres.

Edouard

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Sigmaringen

« C’est un moment de l’histoire de France qu’on veuille ou non… Ça a existé. Et un jour, on en parlera dans les écoles».

Je ne serais pas aussi affirmatif que Céline et très surpris qu’on en parle un jour dans les écoles. Concernant mes propres souvenirs scolaires, je peux même dire qu’il y a toujours eu un certain flou entre le 6 juin 1944 et le 8 mai 1945. Cependant, pour revenir à l’auteur de « d’un château l’autre », ouvrage dans lequel il raconte ces événements, c’est effectivement un moment de l’histoire de France, mais qu’on oublierait volontiers si cela était possible.

De septembre 1944 à avril 1945 ; le maréchal Pétain et son gouvernement ont investi un château appartenant aux Hohenzollern réquisitionné par les nazis. Ce gouvernement a été suivi dans sa fuite par toute une population française ayant approché de près les milieux collaborationnistes. Comme le château n’était pas dimensionné pour recevoir tout ce monde, les suiveurs ont investi le village de Singmaringen qui n’était guère mieux dimensionné. L’histoire nous est contée par Julius Stein, le majordome des anciens châtelains, contraint de servir les nouveaux venus.

Je connaissais Pierre Assouline comme biographe et non comme romancier, je m’attendais plus à un essai historique qu’à un roman. J’aurais aimé en savoir plus sur cette population du village et aussi savoir qui étaient réellement ces gens. Il y avait des intellectuels, comme Céline, plus ou moins habitués des déjeuners du château, mais il ne devait pas y avoir que ça.

L’intrigue romanesque n’est pas exceptionnelle, mais se laisse lire.
S’il n’a ni le style du docteur Destouches, ni vécu personnellement les événements, ni le même genre de fréquentations j’espère, le romancier est nettement plus compréhensible que l’auteur de « d’un château l’autre ». Je lui fais totalement confiance pour ce qui concerne la rigueur historique et il joint d’ailleurs à son roman une volumineuse biographie qui fera taire les sceptiques…il y a tout de même quelque chose d’un peu convenu dans ce roman qui me gène, une vision compassée, très manichéenne: les vrais méchants étaient au château ; les pauvres français du village crevaient de faim et le gentil docteur Destouches les soignait ; je veux bien, mais qu’est ce qu’ils faisaient là ? Pourquoi n’étaient ils pas restés chez eux en France ? En tant qu’historien, on peut toujours se cacher derrière des faits, mais en tant que romancier, il ne faut pas essayer d’échapper à sa propre subjectivité, à prendre parti, à « mettre sa peau sur la table » comme disait Céline, sous peine d’être perçu comme un auteur fade. S’il y a deux choses qu’on ne peut reprocher à Céline, c’est d’être lisse et fade.

« D’un château l’autre » est une longue vocifération derrière laquelle on devine quelques bribes de vérité. Dans le roman d’Assouline, on a une vérité romancée sur papier musique qui semble poursuivre un objectif essentiellement consensuel et plaire à un lectorat qui toujours divisé sur le sens à donner à ces faits . Bref, j’ai été déçu de ne trouver qu’un roman moyen là où j’attendais un livre d’histoire. Serait- il encore trop tôt pour tout dire sur Sigmaringen ?

Pierre Assouline
Gallimard
2013

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Tolkien et la grande guerre

Déambulant d’un éditeur à l’autre, je me sentais un peu oppressé par cette gigantesque machinerie industrielle que constitue le « Salon du livre ». C’est alors que l’ouvrage m’est apparu au détour d’une allée, mais peut-être est-ce lui qui, m’ayant repéré de loin, m’a fait venir à lui.

Quand le « Seigneur des anneaux » a été publié en 1954, Tolkien avait 62 ans. Son chef-d’œuvre ne marquait donc pas le début d’une carrière, mais était l’aboutissement ultime d’une longue genèse qui prend sa source bien avant l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand.

Avant 1914, l’écrivain crée à Cambridge un petit club d’esthètes avec trois inséparables comparses : le TCBS. Ce qui le passionne, c’est la philologie, la science des langues et des liens qui les unissent, tant est si bien qu’à force de rechercher l’indo-européen des origines, il finira par créer sa propre langue. Pour lui, le développement d’un langage est indissociable d’une mythologie qui lui est attachée. En 1914, les premières briques de son gigantesque projet commencent tout juste à prendre forme par le biais de chants, de gestes, de poèmes. Peu intéressé par les mythologies gréco-romaines, il puise son inspiration dans les grands récits nordiques, notamment finlandais. Et puis, le conflit éclate.

Tolkien n’était pas un Charles Péguy dans l’âme, s’élançant dans le feu ennemi à la première occasion. Non, il était plutôt prudent. Officier des transmissions, il put se tenir un peu à l’écart des no man’s land. Après 5 mois passés dans la Somme en 1916, il fut attaqué par une colonie de poux qui lui inculquèrent la « fièvre des tranchées », l’obligeant à regagner le sol britannique. Il mit beaucoup de temps à se défaire de ce mal qui lui permit de ne pas être exposé à la grippe espagnole qui décima les soldats des deux camps début 1917. Faute de combattants valides, son régiment fût dissout et il resta sur son île jusqu’au 11 novembre 1918.

Ses compagnons d’avant-guerre n’eurent pas tous autant de chance et deux d’entre eux périrent et le TCBS s’éteignit lui aussi tout comme « la communauté de l’anneau » à la fin du premier volet de la saga.

L’impact de la guerre sur l’œuvre n’est pas seulement lié au temps passé sur-le-champ de bataille, mais aussi à l’esprit des années qui ont suivi le conflit, au souvenir de toutes ces vies brisées, de ces machines de mort que furent les gaz et les lances flammes, le souvenir du combat de l’homme contre la machine, la nostalgie d’un temps d’avant-guerre qui ne sera plus. Garth propose de nombreuses pistes faisant le lien avec la trilogie de l’anneau: les fans en trouveront beaucoup d’autres : les tanks pour les oliphants ; l’aviation ennemie pour les montures ailées des nazgûls ; les marais des morts pour les tranchées boueuses remplies de cadavres, le brave poilu pour Sam Gamegie … il est plaisant d’explorer des pistes, d’émettre des hypothèses, de soupeser des probabilités, mais aussi un peu vain, évidemment.

John Garth
Christian Bourgeois éditeur
2014
Edouard

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HHhH

Prix Goncourt du premier roman (2010)
L’attentat contre Reinhardt Heydrich le 27 mai 1942 à Prague.
Les deux auteurs: des parachutistes, un Tchèque et un Slovaque, entraînés en Angleterre.
Heynrich: la bête blonde, le boucher de Prague, un des concepteurs de la ‘Solution finale’ avec Eichmann.
Le titre du livre: Himmlers Hirn heisst Heydrich (le cerveau d’Himmler s’appelle Heydrich).
Du très beau monde, comme on peut le constater.
L’histoire est vraie (tous les protagonistes y ont laissé leur peau, des centaines d’otages tchèques également), mais le livre est présenté comme un roman. À de nombreuses reprises, l’auteur se laisse emporter par son sujet.
J’ai eu par moments de la peine à rester dans l’histoire. L’auteur emploie la technique du ‘slow motion’ de façon trop appuyée. Le livre doit être pris comme un hommage à des hommes jeunes opposés à une machine inhumaine.
Personne à l’époque ne connaissait l’issue de cette guerre démoniaque.
Merci à ceux qui ont contribué à la mener à bon terme.
Allez voir sur Google des photos de Reinhardt Heydrich: édifiant.
Amitiés opprimées,
Guy
Laurent Binet – Grasset – 441 p.

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Le vent se lève

L’histoire de Jiro Horikoshi, l’inventeur du « 0 », l’avion qui viendra s’écraser sur la flotte américaine à Pearl-Harbour.

« Le vent se lève, il faut tenter de vivre ». C’est sur cette phrase de Paul Valéry que s’ouvre la dernière œuvre du maître de l’animation japonaise, Hayao Miyasaki, qui, à l’âge de 73 ans, a décidé de tirer sa révérence. « Le vent se lève » ne sera pas celui que j’ai préféré et mon coup de cœur restera pour « le voyage de Chihiro ».

La filiation avec « le château dans le ciel » dont on entend la petite musique caractéristique à plusieurs reprises, est évidente. Dans les deux dessins animés, il y est question de machines volantes et de culture occidentale. Toutefois, si les influences du « château » étaient palpables sans être vraiment dévoilées (Jules Verne, Paul Grimault ?), celles du « vent se lève » ne laissent aucun doute. Ces dernières ne renvoient pas à la France, comme la phrase de Paul Valéry, prononcée plusieurs fois dans la langue de Molière, aurait pu le laisser supposer. C’est indiscutablement l’Allemagne qui est la source d’inspiration du maître.

Jiro, qui, en sa qualité d’ingénieur, est amené à séjourner en Allemagne dans les années 30, est subjugué par la supériorité technologique du pays. Occasion pour Miyasaki d’insister sur le retard abyssal du Japon de l’époque, se traduisant par un profond complexe d’infériorité. On comprend qu’au pays du soleil levant, la sortie de « Le vent se lève » ait été très controversée.

La seconde source d’inspiration est Thomas Mann : l’histoire d’amour entre Jiro et Nahoko s’inspirant très largement de « la Montagne magique ». L’œuvre est citée ainsi que son auteur. Un ressortissant allemand du nom de Castorp (héros de « la Montagne »), apparaît sous les traits de l’écrivain qui annonce l’imminence de la guerre et évoque la folie hitlérienne. Comme dans le roman-fleuve, il est question de tuberculose et d’un sanatorium en pleine montagne. La phrase de Paul Valéry renverrait à cette marche à la guerre rampante que décrit le livre de Mann (la Première Guerre mondiale en l’occurrence) et qui gagne le Japon des années 30.

Jiro n’a rien d’un guerrier. C’est un brillant ingénieur qui réalise ses rêves d’enfant. Pour cause d’ancrage historique, le fantastique n’est présent qu’à travers l’activité onirique du héros : des songes qui l’amèneront vers son destin et qui lui feront aussi percevoir l’usage potentiellement dévastateur de ses machines. Le film se clos sur l’entrée en guerre du Japon et sur un dernier rêve de Jiro qui lui permet d’oublier les morts à venir et la maladie de Nahoko qui progresse.

Ainsi s’achèverait la carrière d’Hayao Miyasaki qui, après plus de 30 ans de bons et loyaux services dans l’animation, nous confie « le rêve » comme clef de l’existence. Et il pense qu’on va accepter sans broncher son départ en retraite ? Reviens Hayao, le monde a besoin de toi !

Edouard

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Guerre et Paix

Expérience intéressante que la relecture de ce classique des classiques, après celle de mon adolescence, il y a une bonne cinquantaine d’années (!)
Dans mes souvenirs, il y avait Natacha, bien évidemment influencée par l’image de la sublime Audrey Hepburn.
Il y avait cette immense épopée dans la Russie du début du 19e siècle.
Lisez Guerre et Paix, imprégnez-vous de ce monument.
Contrairement à mes souvenirs, Natacha m’est apparue comme une enfant gâtée, immature et névrosée.
Parmi tous personnages du livre, Tolstoï semble vouer une affection particulière à Pierre Besoukhov, le géant débonnaire totalement perdu dans un monde qu’il ne comprend pas.
Beaucoup de militaires, dont peu de sympathiques. Dans cette optique, le monde a peu changé.
Même impression à la fin du livre: l’épilogue, avec des considérations historiques oiseuses, m’a permis un exercice de lecture rapide bienvenu.
Amitiés napoléoniennes,
Guy
Léon Tolstoï

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L’hécatombe des fous

45000 personnes sont mortes de faim dans les hôpitaux psychiatriques français pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est un fait que je ne connaissais pas. Un article était consacré à cet ouvrage dans le numéro hors série de « sciences humaines » consacré à l’histoire des psychothérapies et j’ai voulu en savoir plus.

Peut-on attribuer ce phénomène à une politique eugéniste du régime de Vichy comme beaucoup l’ont soutenu, surtout dans les mouvements de gauche depuis le début des années 80 ? Isabelle von Bueltzingsloewen décortique les faits et soutient bec et ongle qu’il n’y a pas eu de génocide, que cette situation effrayante est due à une conjonction d’éléments imputables à différents acteurs, y compris issus de la société civile (dont les familles de certains aliénés). En gros, il ressort que la France de l’occupation était un immense radeau de la méduse et que les aliénés ont in fine payé l’addition pour tout le monde. Les partisans de la thèse de l’extermination pourront toujours argumenter que les pouvoirs publics de l’époque se sont efforcés de masquer leur action, ils pourront accuser l’auteur d’avoir détourné l’interprétation de tel ou tel élément, voire d’en avoir caché certains autres…bref, les historiens n’ont pas fini sur ce point de s’envoyer des paperasses à la figure.
Ce qui m’a semblé beaucoup plus intéressant, c’est l’état des lieux qui est fait de la psychiatrie de l’époque. Cette discipline était alors loin d’avoir le statut qu’elle a aujourd’hui dans la société. Les psychiatres étaient plus souvent vus comme des garde-chiourmes que comme de réels médecins. Les deux éléments fondamentaux pour comprendre le contexte s’attachent à l’origine de la pathologie mentale et la possibilité de guérir les malades.
Concernant l’origine, la France des années 30 n’a pas fait le choix du tout génétique qui a justifié les politiques de stérilisation systématique en Suède et en Allemagne.
L’auteur n’évoque pas la psychanalyse, thérapie qui ne laisse pas de place à la génétique. Avait-elle à l’époque plus d’influence en France qu’ailleurs ? Sa nature non-eugéniste est elle à l’origine de la place qu’elle occupe aujourd’hui dans la psychiatrie française ?
Concernant les possibilités de guérison, les psychiatres de l’époque peinaient beaucoup. Leurs tentatives étaient souvent hasardeuses et les guérisons rarement explicitées. Leur pharmacopée était par ailleurs très réduite (les neuroleptiques n’apparaîtront que dans les années 50). L’electro-choc qui apparaît dans les années 40 est utilisé de manière complètement empirique.
Tous ces éléments contribuaient à faire du fou un poids mort et finalement, beaucoup acceptèrent sans doute inconsciemment qu’assurer leur survie n’était pas « prioritaire».
Les mentalités ont-elles vraiment changé ? N’est-ce pas plus simple de désigner un responsable que de s’interroger sur la place des malades mentaux dans la société ?
Edouard

L’hécatombe des fous
Isabelle von Bueltzingsloewen
2007

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Chroniques de Jérusalem

Guy Delisle, auteur de bandes dessinées québécois, raconte son année passée à Jérusalem avec sa femme qui travaille chez médecins sans frontières (MSF) et ses deux enfants.

« Chroniques de Jérusalem » a eu le fauve d’or du meilleur album 2012 à Angoulême. Oui, j’avais vu ça l’année dernière, on ne parle plus d’ « alph’art », mais de « fauve ». Je ne sais pas pourquoi ils ont changé, c’était bien l’ « alph’art ». Peut-être qu’ils ont eu des problèmes avec Tintin. Enfin bon, c’est comme ça.

Ceux qui connaissent un peu la ville retrouveront avec sourire un certain nombre d’anecdotes classiques comme les interminables interrogatoires à l’aéroport Ben Gourion où on vous demande ce que faisait votre grand-père maternel, le casse-tête quasi insoluble pour un non-musulman qui veut visiter le dôme du rocher, l’administration kafkaïenne du Saint-Sépulcre…(il y aurait aussi la difficulté à trouver un distributeur automatique qui marche pendant shabbat, mais il n’en parle pas). Il retranscrit bien aussi cette tension larvée permanente.

Tout est compliqué dans cette ville et c’est ce que démontre l’auteur tout au long de l’ouvrage.

Le dessin n’est pas extraordinaire, mais on s’habitue. Delisle a incontestablement un style. Sinon, d’un point de vue scénaristique, je trouve que c’est un peu descriptif, que ça manque d’humour. Le chat du rabbin, c’est tout de même plus marrant. Ce qui m’a le plus amusé, c’est le juif ultra orthodoxe de Mea Shearim qui se déguise avec un keffieh pour la fête de Pourim. Le coup du juif de Tel-Aviv avec une moustache à la Adolf, euh…un peu provoc peut être (même si l’anecdote est authentique)? C’est vrai qu’Israël est un pays en guerre et qu’il n’y a pas de quoi rire. Mais bon, j’attendais un petit plus que je n’ai pas trouvé.

C’est aussi une BD assez engagée politiquement : l’influence de MSF n’est peut-être pas tout à fait étrangère à cela. Je suis conscient que la situation des Palestiniens est déplorable et que les Israéliens sont largement responsables de cette misère (et ne me dites pas qu’il y a de l’antisémitisme dans cette phrase, sinon je vais m’énerver). De là à en faire le fil conducteur d’une BD, je ne sais pas si c’est vraiment utile. D’un côté, je trouve que c’est bien d’en parler et aussi que se soit un québécois qui le fasse. En France, on a toujours peur d’être taxé d’antisémitisme. D’un autre côté, je trouve que c’est un peu verser de l’huile sur le feu sur un pays qui n’en a certainement pas besoin. Que faire ? Dire que tout est formidable ? Ce serait pire que tout. Peut-être plus axer le récit sur l’aspect inextricable de la situation plutôt que de désigner un responsable. C’est un peu too much je trouve de mettre en dernière page une vignette avec un colon juif arrogant installé sur le toit de la maison de Palestiniens qui viennent d’être expulsés et qui déclame « It’s my house now ! ». En tout cas, une BD qui fait réfléchir et qui mérite d’être lue.

Chroniques de Jérusalem
Guy Delisle
2011
Edouard

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