Lire!

L’émission Apostrophes eut ses heures de gloire de 1975 à 1990.
Bernard Pivot est resté une figure populaire. Académicien Goncourt, il continue ses activités
littéraires.
Avec sa fille Cécile, il nous raconte son amour des livres, avec des photos drôles ou émouvantes.
Un livre à feuilleter avec tendresse, indispensable pour les amoureux de la lecture.
Vous est-il déjà arrivé de vous trouver en présence d’un lecteur ou d’une lectrice, que ce soit dans un train ou un lieu public? La curiosité ne vous pousse-t-elle pas à lire au moins le titre du livre?
Eh bien, posez-lui la question. L’inconnu(e) s’empressera de vous montrer la page de couverture.

Extrait:
« Les gens qui lisent sont moins cons que les autres, c’est une chose entendue. Cela ne signifie pas que les lecteurs de littérature ne comptent pas d’imbéciles et qu’il n’y a pas de brillantes personnalités chez les non-lecteurs. Mais, en gros, ça s’entend, ça se voit, ça se renifle, les personnes qui lisent sont plus ouvertes, plus captivantes, mieux armées dans la vie que les personnes qui dédaignent les livres. »

Amitiés confraternelles!

Guy.

Bernard Pivot et sa fille Cécile Pivot
Flammarion – 191 p.

Illuminati

Comment une société secrète autrichienne ayant eu à peine une dizaine d’années d’existence peu avant la Révolution française a-t-elle pu devenir une usine à fantasmes complotistes au XXIe siècle ?
Philippe Liénard est franc-maçon et écrit des livres sur la franc-maçonnerie. Je n’avais jamais vu un livre typographiquement aussi dégueulasse : les coquilles et fautes d’orthographe sont légion. Le livre comporte aussi de grosses erreurs historiques et culturelles : confusion entre 1er empire et 1re république, référence à « Georges Orwell, auteur du roman 1987 » (il faut le faire) …
Sur le fond, c’est moins pire. Même s’il n’écrit pas très bien, l’auteur semble relativement sérieux. Les sociétés secrètes n’existent que par leurs structures hiérarchisées, leurs rituels et leurs adeptes. Les longues descriptions des grades sont pour le moins rasantes. À l’inverse, sa condamnation à la fin de l’ouvrage des petites escroqueries complotistes qui pullulent sur le WEB est salutaire.
Ce qui m’a le plus intéressé dans cet ouvrage est la distinction qu’il fait entre lucifériens et satanistes.
Satan, c’est clairement le mal : meurtre, viol, inceste, torture… et tout ce qu’une société considère comme tel à une époque donnée.
Lucifer est plus complexe. Étymologiquement, son nom signifie « porteur de lumière », une signification très noble pour moi, loin d’être associée au mal tel que je l’imagine. Lucifer est un ange déchu. Comme Prométhée dans la mythologie grecque, Lucifer est celui qui donne aux hommes les moyens lui permettant de s’élever au-dessus de la divinité. Dans l’histoire de la chrétienté, les hérésies et tous les systèmes de pensée jugés comme étranger au dogme de l’Église devaient craindre les flammes de l’enfer.
Le XVIIIe siècle aura été celui de l’affrontement à mort de l’Église et de Lucifer, par le biais des lumières, l’âge d’or des sociétés secrètes, des francs-maçons et autres Illuminati et se matérialisera dans la Révolution française et l’indépendance des États-Unis. Toute pensée un peu originale continue aujourd’hui à susciter la méfiance dans certaines communautés chrétiennes. Au sein de l’Eglise, les jésuites ont longtemps senti le soufre… jusqu’à ce qu’un jésuite arrive au Vatican.
Au XXIe siècle, le débat n’est plus le même. Le nouvel ordre mondial ourdi par le complot judéomaçonnique et dirigé par les Illuminati est un fantasme typique d’un village planétaire en quête de sens et terrorisé par son avenir. Les Illuminati sont en nous. Soyons tous responsables, car nous sommes les seuls maîtres à bord.

Édouard

Philippe Liénard
Jourdan
2018

Start-up

Trouvé ceci dans « À mots découverts » du toujours spirituel Alain Rey

Plusieurs auditrices et quelques auditeurs se préoccupent du vocabulaire d’Internet, qui devient de plus en plus incontournable, comme on dit, mais qui nous asperge d’un franglais indiscret.
L’une des questions qui revient le plus souvent, à côté des e-mails qu’on aime traduire en courriels, à la québécoise, est celle du remplacement possible de start-up. Ces jeunes sociétés avides de profit et qui se développent avec une rapidité impressionnante ont paresseusement conservé dans notre langue si accueillante leur désignation américaine. Nous connaissions déjà quelques mots issus du verbe anglais to start, qui signifie « partir, démarrer », par exemple le starter des automobiles et celui des stades, ou encore la starting gate des champs de courses. Start-up, que vous pouvez toujours prononcer « startupe » pour montrer que vous savez l’écrire, ne veut pas dire grand-chose de précis. Le vocabulaire des affaires et de la finance américaines utilisait le mot bien avant les « nouvelles technologies » et la « nouvelle économie » (qui ne peut être qu’une new economy…) à propos de sociétés pétrolières à développement rapide. Aucune idée de jeunesse ni de croissance, comme dans le gracieux « jeune pousse » que l’Administration française favorise, mais simplement un démarrage rapide.
Il semble que la Bourse suggère aux Français des idées botaniques et jardinières, puisque l’une de mes correspondantes me suggère par une carte postale exotique et charmante le mot turion. Ce latinisme de botaniste existe en effet depuis le XVIe siècle et signifie justement « jeune pousse » ; il est bref, sonore, mais un peu rare et précieux. Il évoque, parmi les végétaux, les bourgeons de ce qui va devenir succulent, l’asperge. Si le ou la start-up – grand inconvénient de l’anglicisme, le genre flottant – est, à son démarrage, un turion, il ou elle pourra devenir une grande asperge, ce qui n’est pas forcément la gloire. Décidément, ce turion latin serait plus goûteux et plus ironique que la banale start-up franglaise.

Comment se porte votre turion, mes jeunes amis?

Guy.

La vie secrète des arbres

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les arbres sans jamais avoir pris le temps de leur demander.
C’est quoi, au fait, la vie ? La langue française permet de donner un double sens au titre. Le premier et probablement celui voulu par l’éditeur renvoie à la « vie cachée des arbres ». En prenant « secrète » comme un verbe, on peut aussi interpréter le titre comme une affirmation : les arbres sont une émanation du vivant.
Peu de gens continuent à croire aujourd’hui que Dieu a créé le Monde en sept jours. Cependant, je pense que la représentation biblique de la nature marque toujours les esprits. La bible fait peu de cas des arbres, contrairement à d’autres cultures et notamment à la mythologie scandinave qui met l’arbre Yggdrasil au centre du monde.
Il est dommage que cet ouvrage n’évoque pas le symbolisme de l’arbre. Celui-ci est ici vu principalement sous un angle biologique. Cela n’en reste pas moins passionnant, tout au moins pendant les cent premières pages : sa durée de vie incroyable, son système de communication avec les autres arbres, ses relations particulières avec les champignons… L’arbre est un être social. Seul, il dépérit rapidement. L’arbre est dépourvu de réseaux neuronaux et les scientifiques n’ont toujours pas compris comment sans neurones, il pouvait mener la vie qu’il mène et en particulier comment il pouvait sentir l’arrivée des saisons.
Les forêts se déplacent aussi, non pas comme les Ents du seigneur des anneaux. Cela prend du temps, beaucoup de temps. Mais du temps, ils en ont. Ils étaient là bien avant nous, avant les dinosaures même, et ils seront certainement toujours là après nous.
Il ne faut cependant pas croire que tout est paisible dans la vie d’un arbre. Il y a bien une forme de sélection naturelle chez les arbres qui n’est pas la même que chez les animaux. Les animaux sont contraints d’absorber d’autres êtres vivants (ou qui l’ont été) pour assurer leur survie. Les arbres, et les plantes en général, fabriquent leur propre nourriture par le biais de la photosynthèse. Le combat pour la vie dans la forêt s’opère donc par la course à la lumière. L’arbre qui pousse plus vite que les autres va leur faire de l’ombre et par là même, ralentir leur croissance. Si ceux-ci ne trouvent pas le moyen de rattraper leur retard, ils se verront contraints d’attendre la mort du vainqueur pour pouvoir poursuivre leur course vers le soleil. Il ne semble pas y avoir d’homicide chez les arbres au sein d’une même espèce. Entre espèces, c’est une autre histoire : les combats entre chênes et hêtres sont sans pitié.
Passé la page 150, j’ai trouvé le récit un peu rasant. Dès lors, je ne saurais trop conseiller au lecteur d’opter pour l’édition illustrée de splendides photos qu’il pourra paisiblement feuilleter tout en regardant par la fenêtre…vivre les arbres.

Édouard

Petter Wohlleben
Les arènes
2017

De la Perse à l’Iran : 2500 ans d’histoire

L’image de l’Iran s’est forgée dans mon enfance par le biais de la guerre Iran-Irak à laquelle je ne comprenais rien du tout, mais qui était évoquée chaque soir au JT. L’Iran, c’était aussi l’ayatollah Kohmeini qui me faisait peur avec sa longue barbe. « Ayatollah » est un mot sympathique pour un enfant, le genre qu’il n’oublie pas. Aujourd’hui, l’image de l’Iran véhiculée par les médias n’est guère meilleure, celle d’une république islamiste essayant par tous les moyens de s’approprier la puissance nucléaire.
La Perse, j’en avais aussi entendu parler, mais ça, c’était avant, dans l’antiquité. Un peuple jamais présenté positivement. Il y avait bien les lettres persanes de Montesquieu, mais quel rapport avec l’Iran ? Marjane Satrapi dans les années 2000 aurait dû me mettre la puce à l’oreille avec son « Persepolis ».
Et Zarathoustra ? Ben oui, j’avais entendu parler du livre de Nietzsche en philo. Cependant, jamais je n’avais fait le lien avec la Perse, et encore moins avec l’Iran. On ne crie pas sur tous les toits que le zoroastrisme est la religion monothéiste la plus ancienne du monde qui a largement influencé les religions du livre. Les juifs, libérés de leur situation d’exilés à Babylone par l’empereur perse, Cyrus, n’ont pu ignorer l’existence de cette religion universaliste.
Il faut dire qu’il ne reste aujourd’hui plus grand-chose de l’ex-Empire perse qui s’étendait entre la Grèce et l’Inde à son apogée. Nombre des républiques en « stan » (Tadjikistan, Afghanistan…) de l’ex-URSS en faisaient partie.
L’occident médiéval doit beaucoup à la Perse et en particulier à ses savants qui lui apporteront entre autres le « 0 » inventé en Inde. Sans ce puits de science apporté par les musulmans bien souvent perses et chiites, la renaissance européenne aurait bien eu du mal à voir le jour.
Le chiisme aussi j’en avais entendu parler, sans toutefois savoir ce qui le distinguait vraiment du sunnisme. Bien que très majoritaire, le sunnisme, avec sa structure peu hiérarchisée et prônant une application littérale du Coran montre aujourd’hui sa fragilité qui permet à des organisations comme Deach, d’utiliser l’islam à des fins criminelles. Le clergé hiérarchisé du chiisme et la place importante qu’il donne à l’interprétation des textes sembleraient mieux convenir à un islam mondialisé.
Ardavan Amir-Aslani, l’auteur de cet essai, ne cache pas que son objectif de réhabiliter l’image de l’Iran et de sa culture millénaire, de ce pays qui a transformé l’islam, bien plus que celui-ci ne l’a transformé. Dans un monde caractérisé par un affrontement tectonique des grands ensembles économiques dans lequel la Chine et l’Inde progressent sans cesse, l’Iran aura certainement un rôle de tampon à jouer entre orient et occident. Donald Trump, en usant à outrance des pires clichés occidentaux, est peut-être son meilleur ennemi.
Édouard
Éditions l’Archipel
Mars 2018

De l’amitié aujourd’hui

Quelques chroniques amicales avec des sujets aussi variés que: la BD, la confiance, le Japon, la jalousie, Raymond Devos, la mer, privé-public, le suicide, Tintin…

Michel Serres, académicien et philosophe, fait étalage d’une culture aussi étendue que réjouissante.
Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple?

Petite perle de Raymond Devos: ‘Oui, je prête à rire, c’est vrai. Mais je ne suis jamais sûr d’être remboursé’.
Et celle-ci pour la route: ‘Il buvait mes paroles. Et comme je parlais beaucoup, il s’est mis à tituber’.

Amitiés académiques,

Guy.

Michel Serres et Michel Polacco – Franceinfo – 123 p.

Survivants

Comment homo sapiens a-t-il fini par devenir la seule espèce humaine sur Terre ?

L’année 2014 a été une riche année éditoriale en paléoanthropologie. Suite aux révélations scientifiques de 2010 concernant l’hybridation partielle entre Néandertal et Sapiens, de nombreux scientifiques ont en effet proposé des théories concernant non pas l’origine des premiers hommes préhistoriques, mais celle de notre espèce : « homo sapiens ».

Je n’ai pas lu « Sapiens : une brève histoire de l’humanité » de Yuval Noah Harari publié la même année (en 2015 en France) avec un très fort retentissement médiatique, dressant, d’après ce qu’en a dit mon cher co-blogueur Guy et un certain nombre de personnes qui m’ont fait part de leur impression, une charge violente contre notre espèce.

L’ouvrage de Stringer semble beaucoup plus modéré, laissant une très grande part aux incertitudes qui planent encore aujourd’hui. Il est assez proche à ce titre de « qui a tué Néandertal ? », également publié en 2014. Stringer ne se limite pas cependant aux rapports entre « Sapiens » et « Néandertal » même s’il s’y attarde beaucoup.

Pour ceux qui s’intéressent de près à l’actualité de la paléoanthropologie, le premier tiers de l’ouvrage pourra sembler passablement obsolète. En effet, Stringer ne parle pas d’homo Naledi, nouvelle espèce d’hominidés découverte en Afrique du Sud l’année suivante, ni des fascinantes découvertes au Maroc en 2017 de restes d’homo sapiens, vieux de 300 000 ans qui semblent plaider pour une origine ouest-africaine de notre espèce.

L’approche de l’auteur n’en reste pas moins intéressante. Pour ceux qui prennent le train en marche, retenez qu’on ne pense plus aujourd’hui l’histoire du genre Homo sous forme de frise dans laquelle le singe s’élève peu à peu pour devenir l’aboutissement parfait : nous. Ce schéma, encore très largement accepté jusque dans les années 90 est aujourd’hui remplacé par celle du buisson au milieu duquel de nombreuses espèces se sont succédé et/ou croisées au cours de l’histoire. De ce buisson, une seule espèce a survécu, pourquoi ?

Stringer ne pense pas que Sapiens était forcément plus méchant que les autres, mais qu’il a bénéficié d’un contexte génétique et climatique particulièrement favorable à son extension. L’auteur s’attarde aussi sur un facteur, selon lui déterminant pour assurer le succès de Sapiens : sa capacité à interagir avec ses semblables et à fonctionner en réseau. Il fait à cet effet les louanges du phénomène religieux. C’est peut-être ce qu’il a voulu dire, mais « système de représentation » me semblerait plus approprié. En effet, il me semble évident que notre environnement est moins stressant si on lui donne un sens, nous permet de mieux vivre et de mieux appréhender l’avenir. Après, savoir si le meilleur système de représentation est le communisme, le catholicisme, le scientisme, l’islam…c’est une question que Sapiens a probablement eu longtemps la chance de ne pas se poser.

Édouard

Chris Stringer
Gallimard
2014

Comment le peuple juif fut inventé

Le peuple élu passé au crible de l’histoire.

En 2002, j’avais été passionné par « la bible dévoilée » d’Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman. J’étais toutefois resté sur ma faim et j’ai attendu longtemps la suite et j’ai raté la publication de cet ouvrage en 2008.

Shlomo Sand va beaucoup plus loin que l’historien et l’archéologue de « la bible dévoilée » et s’attaque à une brique majeure de l’ADN du judaïsme : l’homogénéité ethnique.

La revendication d’une unité raciale découlant des récits bibliques semble exclure tout apport de corps étrangers dans la communauté. Si avec l’avènement du christianisme et plus tard de l’islam, le judaïsme s’est retrouvé minoritaire et bridé dans son action prosélyte, de nombreuses sources antiques témoignent de l’abondance des conversions au judaïsme.

Pour expliquer l’éparpillement des communautés juives à travers l’Eurasie, on évoquera l’exil suivant la destruction du second temple en 70 apr. J.-C.. Toutefois, aucune trace ne permet de confirmer la réalité de cet exil. L’existence de puissances juives loin de la Judée fait par ailleurs douter de l’unité raciale des exilés. Il s’agit notamment du royaume yéménite d’Himyar, des Berbères de la reine Kahina et des Khazars. L’auteur s’étend longuement sur cet empire médiéval caucasien converti au judaïsme et largement évoqué par les puissances de l’époque. Ethniquement, les Khazars étaient bien plus proches des Turcs que des Judéens, et sont peut-être les ancêtres des juifs ashkénazes qui peupleront l’Europe de l’Est. Faute de pouvoir effacer leur réalité historique, il semblerait que le jeune Etat Israélien se soit peu empressé d’entretenir leur mémoire.

Cette revendication raciale va s’intensifier à partir du XIXe siècle avec le mouvement sioniste de Theodore Erzl. Parallèlement, différents mouvements racistes non juifs vont en faire leur credo avant que l’idéologie nazie ne se l’approprie. Après la Seconde Guerre mondiale, elle constituera un pilier de la création de l’État d’Israël.

Bien que convertis à l’islam, les Palestiniens sont certainement bien plus proches ethniquement des Hébreux que les colons israéliens et les interminables recherches génétiques israéliennes tendant à prouver l’existence d’une race juive, font penser aux débats qui entourent l’authenticité du Saint-Suaire dans le monde chrétien.

Shlomo Sand ne cherche cependant pas à revenir sur la création de l’État d’Israël et sur la légitimité de ses coreligionnaires à l’occuper. Porte-parole de l’aile gauche du paysage politique Israëlien, il soutient que la survie du dogme racial qui accompagnait la création de l’État ne peut aujourd’hui mener qu’à l’impasse. Pour pouvoir faire face à une démographie défavorable et à un soutien de la communauté internationale qui n’a plus la puissance des années 60, l’État juif devra fatalement se réinventer et affronter son histoire.

Édouard

Shlomo Sand

Fayard

2008

Confessions d’un jeune romancier

Umberto Eco, entre autres auteur du « nom de la Rose » qui nous a quittés en 2016, était avant tout sémiologue, essayiste et accessoirement romancier (6 romans écrits entre 1982 et 201). Dans cet ouvrage publié en France peu de temps après sa mort, il revient sur son métier d’écrivain.

Ce bouquin, acheté à Strasbourg il y a plus d’un an, traînait patiemment sur le coin de ma table basse, attendant que je daigne m’intéresser à lui et, comme par hasard (serait-ce crédible dans un roman ?), je me suis décidé à l’ouvrir alors même que je me posais des questions concernant la distinction entre l’écriture fictionnelle (romans, nouvelles,…) et non fictionnelle (essais, chroniques, critiques…).

Eco disserte longuement sur la question de l’émotion qu’un personnage de fiction peut faire naître chez nous alors même que nous savons bien qu’il n’a pas d’existence réelle. L’auteur s’arrête à la distorsion entre le personnage fictif et son environnement. Si j’ai bien compris, cette distorsion, par la magie du romancier, nous ferait partager une situation dramatique et réveillerait chez nous une réaction émotive. Analysant ensuite l’écriture non fictionnelle, l’auteur relève que la réalité étant de toute façon impossible à reproduire, ces écrits ne se distinguent pas profondément de la fiction.

L’ouvrage est un pêle-mêle, rassemblant textes et idées que j’avais pour certains lus par ailleurs. J’ai bien aimé ce qu’il dit sur la « contrainte » qui, à partir d’un certain stade d’avancement du roman, va guider l’auteur : la logique et la recherche de cohérence finissant par prendre alors le pas sur la spontanéité imaginative.

Il  évoque à peine ce que j’appelle l’ « incohérence constructive » qui est pourtant pour moi une source majeure de progression dans la construction de l’intrigue :

J’ai écrit au chapitre I que Robert était brun et au chapitre II qu’il était blond parce que je ne me souvenais pas de la couleur de ses cheveux. À la relecture, je peux bien entendu harmoniser la couleur, mais aussi me demander s’il ne serait pas possible d’exploiter dans l’intrigue le changement de couleur de cheveux de Robert.

Ce qu’il dit sur la religion me déçoit. Franchement, j’attendais mieux de celui qui a été ma référence intellectuelle suprême depuis mon adolescence, lui qui était mon maître Yoda en littérature. J’ai enfin compris pourquoi certains athées, qui ont érigé en dogme l’inexistence de Dieu, sont incapables d’imaginer que les croyants peuvent faire un usage pragmatique de leur religion et accepter l’existence de celle des autres sans pour autant se renier.

La disparition physique du maître m’a bouleversé, l’effritement de sa pensée me révolte.

Édouard

2016

Le livre de poche

La serpe (Fémina 2017)

Une nuit d’octobre 1941, le château d’Escoire situé non loin de Périgueux, fut le théâtre d’un triple meurtre à coup de serpe. Henri Girard, le fils de famille, qui dormait alors au château, échappa au massacre et fût rapidement soupçonné, incarcéré et jugé. Défendu par l’avocat Maurice Garçon, star du barreau à l’époque, il fut miraculeusement acquitté alors même que plus personne ne croyait à son innocence. Philippe Jaenada reprend l’affaire.

Je ne m’intéresse pas particulièrement aux prix littéraires, mais il se trouve que cette affaire me touche personnellement. Mon père, qui avait 4 ans à l’époque et vivait à moins de 2 km du château d’Escoire, m’en a souvent parlé.

C’est un pavé de 600 pages et l’auteur ne m’a pas paru particulièrement sympathique en particulier dans les 200 premières pages qui n’abordent pas encore l’affaire. Les coups d’encensoir à son éditeur (Julliard), les nombreux renvois publicitaires à son précédent bouquin, l’humour parfois lourdingue, la fausse modestie (« je ne suis pas Balzac », on avait remarqué) et cette habitude «à la Facebook » d’évoquer en permanence sa vie privée deviennent franchement exaspérants.

À partir du moment où l’on rentre dans le vif du sujet, les choses s’améliorent. Comme dans tout roman policier, on a envie de savoir qui à fait le coup. Je fais confiance à l’auteur pour sa rigueur et l’énorme travail de recherche qu’il a effectué. La couverture précise bien qu’il s’agit d’un roman, mais pour moi, c’est plus un essai : la recherche d’une objectivité historique. C’est d’ailleurs ce que j’attendais.

Si Maurice Garçon a pu innocenter Henri Girard, c’est en partie à cause des failles grossières de l’instruction. Son génie aura toutefois été de retourner le jury alors que tout le monde se serait satisfait de la condamnation (sauf le condamné J ).

La thèse de Jaenada, à laquelle Maurice Garçon pensait visiblement aussi, est possible, voire même probable, mais est teintée d’une profonde tristesse. Henri y a certainement deviné la vérité et c’est probablement la raison pour laquelle il ne s’est pas acharné dans la recherche du vrai coupable. Le « golden boy » meurtrier,  miraculeusement innocenté, est un scénario bien meilleur, un peu comme la corde brisée du pendu qui émerveillait tant au moyen-âge.

Bien sûr, si Jaenada a raison, on regrette les 19 mois d’emprisonnement infligés à Henri. Ceci dit, cette incarcération va changer sa vie. Après s’être enfui au Vénézuéla, il réapparaitra après la guerre dans les milieux intellectuels sous le nom de Georges Arnaud, Ami de Leo Ferré, de Jacques Vergès et de Gérard de Villier, il sera notamment l’auteur du « salaire de la peur » que Clouzot immortalisera à l’écran.

Édouard

Philippe Jaenada

Jullard

2017