À condition d’accepter les trois crimes horribles qui ensanglantent les quelques dizaines de premières pages, vous ne pourrez pas vous décoller de ce suspense planétaire: on voyage de New York à Paris, en Turquie, en Afghanistan, à Djeddah, en Syrie…
Vous l’aurez compris, il s’agit ici de la vision anglo-saxonne du terrorisme islamiste.
Pilgrim, personnage aux identités multiples, traverse le livre, de même que le surnommé le Sarrazin, personnage machiavélique préparant une attaque biologique contre le grand Satan (les étazunis pour les initiés).
Pour ceux qui ont lu les aventures de Jason Bourne (La mémoire dans la peau, etc) de Robert Ludlum, ceci rappellera d’agréables souvenirs. D’après l’éditeur, on trouve aussi des similitudes avec la série TV Homeland, que je ne connais pas.
L’auteur est scénariste, son script frise la perfection.
Ce titre étrange est emprunté à une chanson d’Alain Bashung ‘Osez Joséphine’, un morceau plutôt sombre et mélancolique dont la musique convient très bien à ce livre. Delphine de Vigan raconte sa mémoire familiale, avec ses joies, et surtout ses peines. Sa maman, issue d’une famille nombreuse, a connu de nombreux deuils, et elle souffrait pour sa part de troubles bipolaires, maladie appelée anciennement psychose maniaco-dépressive.
Cette plongée dans des secrets profondément enfouis ne se raconte pas. Comme l’avoue l’auteure, elle n’est pas sortie indemne de son livre. Le lecteur non plus, à condition d’accepter de se laisser prendre par la main. Je n’oublierai pas le personnage de Liane, la grand-mère, liée à son mari jusqu’à ce que la mort les sépare. Et le diable sait qu’il lui en a fait voir de toutes les couleurs, sous des dehors altruistes et généreux.
Les aventures de Fama, dernier représentant de la lignée déchue des Doumbuya et de sa femme Salimata dans l’Afrique de l’Ouest postcoloniale.
Publié pour la première fois en 1968 aux presses de l’Université de Montréal, puis aux éditions du Seuil en 1970, ce roman est une merveille.
Tout d’abord, la puissance de l’écriture est fascinante : une écriture simple, crue, colorée, parfois violente et souvent drôle… je ne trouve pas de meilleur verbe que « capturer » pour qualifier l’effet des mots d’Ahmadou Kourouma. En livre de poche, l’ouvrage fait moins de 200 pages, mais se déguste très lentement, comme une noix de cola. Bien entendu, si vous avez la chance de connaître un peu l’Afrique de l’Ouest, la saveur n’en sera que plus forte.
D’un point de vue historique, le roman présente ensuite un grand intérêt.
Gentil petit toubab, j’ai bien appris mes leçons: la conférence de Bandung et la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes. Culpabilisé dès mon plus jeune âge pour des horreurs commises par mes semblables, je me suis longtemps morfondu dans « les sanglots de l’homme blanc » dont parlera Pascal Bruckner en 1983. De fait, il était évident pour moi que les gentils noirs, libérés du joug du méchant blanc, avaient retrouvé avec l’indépendance leur bonheur perdu, l’innocence vaguement rousseauiste des origines. Visiblement, mes enseignants n’avaient pas lu « les soleils des indépendances », c’est bien dommage.
Mon propos n’est bien entendu pas de réhabiliter la période coloniale. Je veux seulement dire que dans mon aveuglement, je ne m’étais jamais demandé comment les Africains avaient eux-mêmes pu vivre la décolonisation.
Fama vit pour le maintien des traditions et grâce aux traditions puisqu’il gagne sa vie en organisant des enterrements qui respectent strictement les coutumes Malinké. Cette tradition animiste très légèrement saupoudrée d’islam, constituerait le vestige d’un prétendu âge d’or ante-colonial qu’il n’a pas connu. Pour Kourouma, les indépendances, loin de permettre aux peuples de retrouver la pureté d’une société originelle, ont surtout généré de profonds troubles sociaux, peut-être pires que ceux dont la colonisation avait été la cause.
Dépositaires d’un syncrétisme communiste auquel Fama ne comprend rien, les libérateurs ne sont pas tous des gardiens des traditions. La nouvelle classe dirigeante le condamne à 20 ans de prison pour un rêve qu’il leur a raconté, puis le libère dans la liesse générale pour des raisons qui lui échappent.
Fama est un personnage terriblement attachant, la figure universelle de l’individu ballotté par ses désirs, ses devoirs et la société qui l’entoure : un archétype d’humanité.
Très bonne surprise: un roman familial qui passe allègrement du noir au pastel, dans un style de classe: classes sociales et classieux.
Le narrateur, prénommé Louis est entouré d’un père absent (sauf pour quelques grivèleries), d’une mère qui m’a rappelé Folcoche de Hervé Bazin, d’une grand-mère qui voit une petite fortune lui tomber du ciel, et d’un frère footballeur professionnel. Agitez, et vous obtenez un mélange hautement explosif. out cela dans le genre velouté, et une écriture que quelqu’un a qualifiée de verglacée.
On veut faire main basse sur l’argent de la vieille, mais on respecte les convenances.
Cas de conscience garanti…
Les révélations se font au compte-gouttes, ce serait donc plutôt un style d’apothicaire.
Comme chacun sait, les Bretons ont la tête dure. L’auteur est breton, les personnages également. Les parents de Louis ont même le culot de dire que le Languedoc-Roussillon est la plus vilaine région de France, obligés qu’ils sont de s’exiler à Palavas-les-Flots pour y vendre des cartes postales. Allez, je ne vous en veux pas, les amis, vous m’avez fait passer un bon moment.
Amitiés ensoleillées (aux dernières nouvelles, il a beaucoup plu cet été en Bretagne, bien fait pour vous),
Oui, vous l’aviez deviné, polissons que vous êtes, on parle ici du Kâma-Sûtra.
Quatre enfants de la classe moyenne américaine découvrent par hasard dans la bibliothèque
familiale un livre d’éducation sexuelle. Et, oui, se sont leurs parents qui servent de modèles
pour ce que l’on pourrait appeler les travaux pratiques. Cela se passe dans les années Peace and Love.
L’auteur ne nous épargne aucune des conséquences subies pendant des années par les
enfants à la suite de ce faux pas des géniteurs.
Impuissance, homosexualité, drogue, immaturité, maladie incurable… Un vrai catalogue, qui fait penser aux discours du cow-boy qui brigue la présidence en novembre prochain.
C’est lourd, non crédible, moralisateur, en un mot, déconseillé. Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis la libération sexuelle, et nous en sommes actuellement au sexuellement correct, en prise directe avec le politiquement correct.
Michel et Bruno sont deux demi-frères, enfants de la libération sexuelle. Bruno passera son existence à rechercher le plaisir sexuel. Michel la consacrera à la recherche fondamentale en biologie dans une profonde solitude. Bruno sombrera dans la folie et les travaux de Michel, quelques années après sa mort, auront des conséquences décisives sur le destin de l’humanité.
Je me souviens que ce bouquin avait fait du bruit à sa sortie en 1998, mais je ne l’avais pas lu à l’époque. Je ne le regrette pas du tout. En premier lieu parce que j’étais trop jeune pour en comprendre toute la profondeur. En second lieu parce qu’il est plus facile aujourd’hui de comprendre pourquoi cet ouvrage a marqué l’année 98.
Quelques repères historiques : Au début des années 90, après la chute du mur de Berlin, la société occidentale commence à s’interroger sur son avenir. En 1992, Francis Fukuyama publie « la fin de l’histoire et le dernier homme ». En 1996 naît la brebis Dolly. Le premier mammifère cloné semble ouvrir des perspectives inouïes à l’humanité. 20 ans plus tard, celles-ci sont clairement revues à la baisse. En 1998 est créée la « World Transhumanist Association », première association transhumaniste internationale. Houellebecq n’utilise pas explicitement le mot, mais les réflexions de l’auteur s’inscrivent avec évidence dans ce courant philosophique qui faisait alors ses premiers pas et qui n’a cessé de grandir depuis.
L’année 98 marquait pour les Français de l’époque les 30 ans des événements de « mai 68 » et de la « libération sexuelle » qui y est attachée. Les réflexions de l’auteur sur le bilan plus que moyen de cette libération parlaient clairement à la génération active des quinquagénaires d’alors qui avait vécu ces événements et s’était rangée depuis, non sans en garder une certaine nostalgie.
Houellebecq philosophe beaucoup, un peu trop à mon goût, d’autant plus que je suis rarement d’accord avec ce qu’il dit. Il aurait dû à mon sens mettre ses théories dans la bouche d’un ou plusieurs personnages, ce qui aurait laissé plus de liberté au lecteur pour adhérer ou rejeter ses théories . En revanche, c’est déjà un vrai écrivain au style fluide extrêmement agréable. Les aventures tragi-comiques de Bruno, en particulier au sein d’une communauté New-Age, valent leur pesant de cacahuètes.
Peu de choses relient les deux frères à part peut-être leur difficulté à « aimer », à éprouver de la tendresse pour leurs semblables. Difficile de dire qui est le plus égoïste des deux mais compte tenu de leurs obsessions respectives, l’égoïsme de Bruno est le plus ravageur. Toutefois, leur égoïsme semble être pardonné par l’auteur qui les voit comme les jouets d’une société de consommation qui laisse très peu de place à leur libre arbitre.
En 1998, Houellebecq dénonçait une société occidentale narcissique au bord du chaos. Trois ans plus tard, les attentats du World Trade Center l’obligeront à ouvrir les yeux sur le reste du monde.
Cinq amis, habitués à passer leurs vacances ensemble, se retrouvent pour dîner avant leur départ.
L’engrenage, qui semblait bien huilé, va brusquement se gripper.
Le plaisir des livres de Christian Oster réside dans leur style minimaliste. Les personnages sont apparemment victimes des événements, les hommes souffrent de leur manque de responsabilité. L’angoisse et l’humour font bon ménage.
Celui qui ouvre un livre de cet auteur se demande où il veut en venir.
En le refermant (le livre), le lecteur ne le sait toujours pas, mais il a passé un moment inhabituel.
J’avais préféré ‘Mon grand appartement’ (Prix Médicis 1999).
Par l’auteur de ‘Une histoire de tout, ou presque…’. On retrouve ici son humour intact, et sa vocation didactique. Il raconte sa randonnée sur l’Appalachian Trail’, un sentier de 3500 km de la Géorgie au Maine, du côté atlantique des États-Unis, accompagné d’un certain Katz, un copain d’enfance. Ils n’ont pas parcouru les 3500 km, il leur aurait fallu un an ou plus. Mais ce qu’ils ont accompli vaut son pesant de randonnée et de rigolade (pour le lecteur surtout). Il commence par raconter tous les dangers possibles: animaux sauvages, maladies, accidents, crimes, déshydratation, insolations, hypothermies, insectes venimeux. À se demander comment il a osé entreprendre le périple. Honteusement, le lecteur se marre, mais Bill l’a bien cherché. Au passage, un petit couplet écologique bienvenu, un peu de sauce de géologie, un fifrelin de critique sociale, un zeste de diététique.
Pour ceux qui aiment les grands espaces, sans tous les risques évoqués.
« Cela fait, Tausk quitte son bureau, ouvre une fenêtre du salon par laquelle entre une mouche massive au thorax bleu scintillant qui effectue d’abord quelques tours circonspects, doit trouver l’appartement à son goût car y volète pièce par pièce en s’attardant tel un huissier sur chaque meuble, chaque œuvre accrochée aux murs sans paraître envisager de sortir, passant à la bibliothèque dont, volume par volume, elle inventorie en vrombissant le contenu jusqu’au moment où Tausk allume la télévision : série américaine, actrice blonde et bustée en plan moyen dans un appartement californien, pourquoi pas. Distraite par ce nouveau spectacle, la mouche vient se poser sur le sein gauche de l’actrice et Tausk, d’une passe magnétique, fait évacuer le diptère.
L’actrice est en train d’expliquer que c’est toi, Burt, qui as fait empoisonner Shirley par Bob dans le but de détourner l’héritage de Malcolm en évinçant Howard avec l’aide de Nancy, tout ça pour épouser Barbara. Que tu n’aimes pas. Et Walter ? As-tu pensé à l’avenir de Walter ? (Cette réplique étant longue et l’actrice ayant besoin de relire le script en plateau pour se la rappeler, sa tirade est interrompue par deux plans de coupe sur Burt qui, de fait, n’a pas l’air d’en mener large.) Tu es un monstre, Burt, diagnostique l’actrice, tu n’auras que ce que tu mérites. Et à l’instant où elle extrait un Smith & Wesson trapu de son sac Prada, voici qu’on sonne à la porte de l’appartement – pas le californien, le nôtre. Que d’action, bon sang, que d’action. »
On dirait du Proust…
Précision: la mouche finira mal.
Si vous aimez cet extrait, vous aimerez le livre.
On y rencontre, en plus du dénommé Tausk, sa femme Constance la mal nommée, un général d’opérette, des agents secrets peu discrets, l’une ou l’autre perceuse (cet engin qui fait des petits trous), un avocat véreux et ses assistantes. On voyage beaucoup en métro, on visite la Creuse, et on fait du tourisme en Corée du Nord.
Jean Echenoz prend son lecteur ravi par la main, et lui fait croire qu’il n’est pas responsable des broutilles par moment sanglantes arrivant à ses personnages.
Une vraie lecture de vacances. Il m’est arrivé une drôle d’histoire avec ce livre du genre léger.
Cherchant à ne pas trop me fatiguer par une température de près de 35°, j’ai choisi cette œuvrette dans la bibliothèque et au bout de 25 pages, il m’est apparu que je l’avais déjà lue.
Cela date de 2013, nous sommes en 2016: il me vient des doutes à propos de la fiabilité de ma mémoire. Explication probable: une surchauffe des neurones.
Tout roule pour le narrateur. Son travail, son couple, ses deux enfants jeunes adultes.
Mais un jour, il se retrouve avec un mal au dos, qui va le mener chez de (vrais) docteurs, puis chez une magnétiseuse, un psychologue, un ostéopathe. Entretemps, il perd son travail, sa femme, mais pas son mal au dos. Quand il aura compris, il aura trouvé du travail, une nouvelle compagne, et oublié ses lombalgies. C’est léger, plutôt narcissique, on ne se prend pas la tête.
Foenkinos a fait mieux depuis, et je suis pour ma part réconcilié avec mes troubles mnésiques.