Je m’en vais

Prix Goncourt, et meilleur livre de l’année pour la revue Lire en 1999.

Voilà un auteur qui mérite d’être (re)connu. Un style clinique, un détachement étonnant, et, sur la pointe des pieds, j’oserais le comparer à Albert Camus (L’étranger),  avec ici l’humour en prime.

Le personnage principal, Ferrer, ouvre le livre en annonçant son départ à sa femme Suzanne.
Il dirige une galerie d’art qui tient le coup grâce à quelques ‘vedettes ‘ aussi folkloriques que dépourvues de talent authentique. Son assistant lui parle un jour d’un cargo qui n’attend que la visite de celui qui voudra mettre la main sur un chargement d’antiquités paléobaleinières (!) Seulement, ce navire est coincé par les glaces au pôle Nord. Et le voilà parti pour une aventure burlesque et totalement irréaliste. L’anecdote a au fond peu d’importance. Le style par contre se révèle fulgurant.
Le lecteur rit tout bas, et pourtant il s’agit de l’histoire d’un paumé. Les femmes qui croisent sa route se montrent aussi cocasses qu’imprévisibles. Les méchants sont de vrais méchants, mais on a de la peine à leur en vouloir.

La dernière phrase du livre: Je prends juste un verre et je m’en vais.

Amitiés chaleureusement polaires,

Guy

Jean Echenoz – Éd. de Minuit – 253 p.

Confiteor

Magnifique! Écrit en catalan, très bien traduit en français, ce monument en fait voir de toutes les couleurs. Confiteor signifie Je confesse.

Adrià vit à Barcelone dans les années 1950. Il porte tous les espoirs de ses parents. Son père voudrait faire de lui un humaniste, sa mère, un violoniste virtuose. Le livre est un long message d’amour à Sara, la femme de sa vie. Le temps presse, Adria voudrait arriver au bout de sa confession avant qu’une maladie cérébrale dégénérative ne le coupe du monde. Il charge son ami Bernat, violoniste, de recueillir et de conserver sa longue histoire.

Ce livre très exigeant demande une attention soutenue du lecteur, qui se trouve transporté, parfois dans le même paragraphe, de l’Inquisition à la terreur nazie, en passant par les années de plomb  du franquisme. Les pages sur la solution finale des nazis donnent froid dans le dos. De même que les assassinats massifs de l’Inquisition, que l’auteur met en parallèle avec les Camps.

Le catalan est une langue oscillant entre l’espagnol et le français. Les Catalans sont de fortes têtes.

L’auteur est linguiste et scénariste. il nous fait le cadeau de nous sentir intelligents.
Un peu comme Umberto Eco, en moins tape à l’œil.

Et l’humour affleure à chaque page. Je n’oublierai pas Aigle Noir (le vaillant chef arapho), et le shérif Carson, deux statuettes du jeune garçon confronté à l’hypocrisie des adultes. Ils l’accompagnent et le conseillent.

La syntaxe demande un court apprentissage. Les phrases restent parfois en suspens  (scénariste, toujours).

Des couleurs, du bruit, de l’émotion, de la musique, une immense culture. Autre ‘personnage’ du livre: un violon façonné en 1764 par Storioni à Crémone. Et un tableau de Urgell.

Beaucoup de références religieuses citées par Jaume Cabré, agnostique déclaré, dans ce livre ‘qui défie les lois de la narration pour ordonner un chaos magistral et emplir de musique une cathédrale profane’ (texte de la page de garde).

Lisez ce livre, envoyez-moi au diable, mais je suis convaincu que plusieurs de mes distingués lecteurs me feront cadeau d’un coup d’encensoir.

Parole finale de l’auteur: « Jai considéré ce livre comme définitivement inachevé le 27 janvier 2011, jour anniversaire de la libération d’Auschwitz. »

Amitiés universelles,

Guy.
Jaume Cabré – Babel – 916 p.

Pimp

Nom : Iceberg Slim. Profession : maquereau (pimp en anglais)

Publiée en 1969, cette autobiographie romancée violente et crue, qui parle du malaise des noirs américains et de la haine des blancs, marquera toute une génération de rappeurs. Abusé sexuellement par sa nourrice à l’âge de trois ans, Robert Lee Maupin y trouvera le fondement de sa vocation de proxénète. C’est en suivant cette route qu’il deviendra le redoutable « Iceberg Slim »

Comme dans toute autobiographie, l’intégralité des propos ne semble pas forcément authentique. La volonté de marquer les esprits, de les amuser aussi (un des chapitres ressemble clairement à une vieille blague recyclée) l’emporte certainement par moments sur la réalité. Et puis, il y a aussi tout ce dont ne parle pas l’auteur et qu’on devine dans ses silences.

La vie de maquereau n’est pas de tout repos. Il s’agit tout d’abord de trouver des prostituées pour se constituer une « écurie » par le sexe, par  l’ ultra-violence, par la persuasion, par le charisme, par le fric, par la drogue…Iceberg Slim n’en parle pas, mais on sait très bien que de nombreuses prostituées sont aussi maintenues dans cet état par l’absence de papiers leur donnant le droit de séjourner sur le territoire.

Une fois l’ « écurie » constituée, il convient d’une part d’essayer de l’agrandir et d’autre part de dissuader les filles (Iceberg Slim ne fait pas dans la prostitution masculine) de s’en aller de leur propre initiative ou de se faire piquer par un concurrent.

Cela va sans dire, tout cela est bien entendu réalisé en toute illégalité en évitant les forces de l’ordre incorruptibles et en graissant la patte des autres.

Enfin, pour supporter cet univers impitoyable et pour garder en toute circonstance une expression impassible à la Vito Corleone, le recours régulier à la cocaïne est fortement conseillé.

Vous l’avez compris, si la profession de proxénète est rémunératrice, son exercice implique de nombreux frais, sans parler des régulières tentatives de meurtre et des séjours pénitentiaires qui finiront fatalement par tomber un jour ou l’autre sur le malfrat.

L’esclavagisme, la violence, l’argent sale et la haine ne mènent à rien, ne créent rien d’autre que du vide et des regrets. Iceberg Slim en prendra conscience au cours des 10 mois passés seul dans une cellule de confinement. À sa sortie de Cook County, il décidera de se ranger et de devenir écrivain. L’auteur mourra en 1992 à l’âge de 74 ans.

 

Iceberg Slim

Éditions de l’Olivier

2001(1ére édition 1969)

Edouard

Profanes

Née de père algérien et de mère italienne, cette estimable écrivaine manie une langue
épurée. Elle anime des ateliers d’écriture, et je ne me permettrais pas de critiquer son style.

Pour ce qui concerne l’histoire, tirée par les cheveux, de ce vieux chirurgien sentant venir sa fin,
je serai plus réservé.

Comme dans une salle d’opération il se compose une équipe de quatre personnes. Chacune s’occupera de lui 6 heures par jour. Quand on connaît le caractère de cochon de la majorité des chirurgiens, on ne  peut que rendre hommage à ces quatre courageux qui relèvent le gant. Fin de parenthèse.

On apprendra que la vie de ce nonagénaire ne fut pas un long fleuve tranquille. Sa fille a disparu dans un accident de voiture, sa femme Québécoise l’a quitté et sa maison garde les traces de ces vies brisées. Le quatuor essaiera vaille que vaille de se trouver une niche dans ce sarcophage.

Quelques moments de poésie, une bizarre impression de bricolage. Dommage pour un chirurgien du cœur.

Amitiés palliatives,

Guy.

Profanes – Jeanne Benameur –  Babel – 274 p.

Le mariage de plaisir

Chez les musulmans, le mariage de plaisir est un contrat provisoire pour ceux qui partent en voyage.
Cela leur évite la fréquentation des prostituées.

Amir habite Fès, il part au Sénégal, et il rencontre à Dakar Nabou, une sculpturale Peule, qui l’initie
à l’amour sans barrières.  Il tombe amoureux, et la ramène dans son pays, où elle aura beaucoup de peine à s’imposer dans une société où pourtant la polygamie est tolérée. Elle donnera naissance à deux jumeaux, un blanc et un noir.

Ceci pour l’anecdote. Mais ce beau livre va beaucoup plus loin. D’abord le texte, d’une simplicité poétique magnifique. Ensuite, la description d’une société où le racisme n’a rien à envier au nôtre.
La couleur de la peau se révèle une barrière presque impossible à franchir. La destinée des jumeaux, le Blanc et le Noir, présente de manière symbolique la césure entre la misère de l’Afrique, et la (relative) aisance du Maghreb. Un livre qui jette un éclairage inédit sur les événements récents en France d’abord, en Belgique ensuite. L’islam, ce ne sont pas quelques voyous s’envoyant en l’air avec des explosifs. Le contentieux remonte presque aux Croisades 😉 Ben Jelloun ne manque pas de parsemer son récit d’allusions à l’occupation française (et belge) de l’Afrique.
Voilà un homme cultivé, pratiquant une langue ciselée, qui peut nous en apprendre beaucoup, sur son pays, et les nôtres.

Amitiés envoûtées,

Guy.

Le mariage de plaisir – Tahar Ben Jelloun Gallimard – 261 p.

Manuel de chasse et de pêche à l’usage des filles

Un long titre pour un livret aux idées courtes. La dénommée Jane papillonne dans le monde de l’édition de New York à la fin des années 90.Cela se révèle superficiel, avec un humour américain à la chaîne, et des ‘idées’ que l’on retrouve dans la chick lit (oui il m’est arrivé de feuilleter ces machins anodins dans le rayon de droite de ma librairie préférée). La chasse et la pêche, vous l’aurez compris, concernent les mâles frétillants. Je laisse la responsabilité de la phrase qui suit à ma compagne: « de la littérature pour bobonnes ».

Amitiés pipelettes,

Texte : Guy

Illustration: Magali

Manuel de chasse et de pêche à l’usage des filles – Melissa Bank – Rivages – 245 p.

Péchés capitaux

Que ceux qui peuvent citer les sept péchés capitaux sans réfléchir lèvent le doigt. Pour ma part, je ne connais que ceux que je pratique régulièrement. Les voici in extenso, tels que cités par le vieux Jim:

Orgueil, Avarice, Envie, Luxure, Gourmandise, Colère, Paresse.
Il y ajoute un huitième: Violence.

Ce dernier roman de Jim Harrison, décédé en mars 2016, me laisse un peu sur ma faim. On ne voit pas trop où il veut en venir, avec cette histoire tirée par les cheveux, d’une famille de tarés qui sème la terreur dans le Nord Michigan. L’inspecteur à la retraite Sunderson, que les lecteurs connaissent depuis ‘Grand Maître’, reprend du service. Amateur obsessionnel de petits culs et de pêche à la truite, il vit dans le regret de son divorce, conséquence de ses frasques alcoolo-amoureuses.
Certes, Big Jim a gardé son ton unique et sa paillardise (inutile de préciser ses péchés préférés). On pourrait a posteriori deviner une sorte de testament personnel. Mais cela, il l’avait fait de façon plus maîtrisée, et non romancée, dans son magistral ‘En Marge’ (Off the side).

So long, Jim!

Guy

Péchés capitaux ((The Big Seven)

Jim Harrison

Flammarion – 350 p.

L’astragale

Anne se casse l’astragale en s’évadant de prison et rencontre Julien, l’homme de sa vie.

Ce roman très autobiographique d’Albertine Sarrazin est devenu un classique. C’est effectivement après s’être évadé et cassé l’astragale qu’elle rencontrera Julien Sarrazin qui deviendra l’homme de sa courte vie puisqu’elle mourra a 29 ans en 1967.

J’ai pensé à Henri de Monfreid et aux « secrets de la mer rouge » lus il y a quelque temps. Tous deux furent des icônes de leur époque (les années 30 pour le premier et les années 60 pour la deuxième). Tous deux raconteront dans leurs romans leur vie chaotique de voyous bien aimés par leurs contemporains. J’aurais eu du mal à lire ses deux ouvrages. Moins de mal tout de même à lire l’astragale qui a forcément moins vieilli même si la bisexualité d’Anne devait plus impressionner dans les années 60 qu’aujourd’hui. Cependant, le style reste un peu plat, assez descriptif. Je ne pense pas qu’il suffise d’avoir une vie aventureuse pour écrire des romans d’aventures qui ne font que copier/coller la vie de l’auteur. Pour reprendre le célèbre débat de Proust et Sainte-Beuve, le but d’un roman ne peut être selon moi d’écrire la vie de l’auteur, il doit y avoir une distance, même si la séparation ne pourra jamais être totalement étanche, bien entendu.

Bref, je me suis beaucoup ennuyé en lisant l’astragale. D’ailleurs, la cavale d’Anne est très ennuyeuse, rien à voir avec celle de Papillon ou du Comte de Montecristo. Anne s’ennuie beaucoup, fait passer le temps en attendant Julien qui vient très peu la voir. Elle finira par en avoir assez de se farniente et essaiera de s’activer un peu. Comment s’activer quand on est en cavale sans reprendre les mauvaises habitudes ? Anne retombera inévitablement dans le vol et la prostitution. On ne sait pas vraiment si elle a conscience qu’elle est recherchée, elle n’en parle pas, mais c’est peut-être tellement évident pour elle qu’elle ne ressent pas le besoin de l’évoquer. Cela fait partie de sa vie finalement : jouer au gendarme et au voleur.

Dans les histoires d’évasion, c’est toujours le moment de l’évasion qui est le plus sublime. Après, le « pour faire quoi ? », « pour aller où ? », c’est toujours un peu raz des pâquerettes, sauf pour le comte de Montecristo qui avait un vrai objectif. Mais Anne n’est pas Edmond Dantès et Albertine Sarrazin n’est pas Alexandre Dumas. L’évadée de l’ « astragale » semble surtout vouloir prendre l’air sans trop savoir pourquoi, parce que c’était sympa de s’évader. Ayant retrouvé sa liberté, elle semble se contenter de regarder passer sa vie comme une vache regarde passer les trains en se doutant que l’on viendra tôt ou tard la ramener à l’étable.

Edouard

L’astragale

Albertine Sarrazin

1964

Karoo

Voilà le livre le plus pessimiste que j’ai lu en 2015.

Saul Karoo est un menteur pathologique. Il biberonne à la vodka, et évolue dans le milieu du cinéma de Hollywood. Il est ‘script doctor’, un métier consistant à adapter les scénarios des (rares) bons films afin d’en faire des copies parfaites pour le spectateur lambda des salles obscures. Sa vie conjugale est à l’avenant de son travail, jusqu’au jour de sa rencontre avec une actrice de troisième catégorie. Il décide d’en faire une star, et tout va virer au cauchemar.

Pourquoi en parler, si cette histoire est aussi dramatique? Simplement parce que l’auteur, un immigré yougoslave, a ce qu’on pourrait appeler de la patte. Né en 1942, il est décédé en 1996 d’une crise cardiaque (1996-1942 = 54 ans). Selon nos critères, un homme jeune encore.
Il était scénariste et dramaturge. Donc parfaitement connaisseur du milieu qu’il décrit.
Et donc intoxiqué au point d’y perdre la vie.

Quand je vois défiler les marionnettes sur les marches de la Croisette à Cannes, je repense au malheureux Karoo. Restons discrets, voilà un excellent élixir.

Amitiés, sur la pointe des pieds,

Guy

 

Karoo- Steve Tesich – Points

Instrument des ténèbres

Bouleversante alchimie entre Barbe, née à la fin du XVIIe siècle en France et Nadia, vivant aux États-Unis dans un XXe siècle finissant. Ce qui fait le lien entre les deux femmes, c’est l’écriture. En effet, Nadia est écrivain et Barbe: un de ses personnages.

Ce livre, dont je n’avais jamais entendu parler, mais qui avait dû faire un certain bruit à l’époque, puisqu’il a reçu plusieurs prix en 1996 et 1997, est une prouesse à plusieurs titres.

Historiquement, la retranscription du monde de Barbe est fascinante. J’ai toujours du mal à imaginer un système de représentation dépourvu de tout socle scientifique, un monde dans lequel tout phénomène est interprété à la lueur de superstitions plus ou moins influencées par la religion chrétienne, seul référentiel officiellement valable. Quand elle pointe le bout de son nez, à travers une médecine rudimentaire ici, la science est vue avec réserve. Elle reste un ensemble de pratiques douteuses. Les paysans y reconnaissent une odeur de soufre qui ne vient d’on ne sait où : « il vaut mieux pas savoir ». C’est cette société sans « Lumières » qui fera de Barbe une sorcière, elle qui n’avait pourtant connu d’autres démons que sa condition de femme sans attache.

On pouvait s’y attendre, c’est tout d’abord par le biais de l’intimité féminine que Barbe et Nadia se rejoignent. Barbe n’a peut être pas été inventée de toute pièce et Nadia a sans doute trouvé durant son séjour dans le Massif central, des documents officiels concernant des femmes qui auraient très bien pu être Barbe. Toutefois, on s’en rend rapidement compte, Nadia a mis beaucoup d’elle dans Barbe, peut-être plus qu’elle ne l’aurait voulu.

Ce que met Nadia dans Barbe lui échappe en effet partiellement, tout comme ce qu’elle met d’ailleurs dans le reste de l’ouvrage. Nancy Huston nous plonge ainsi dans les ténèbres de la création littéraire. Nadia dialogue avec un « autre » fantomatique qu’elle nomme « daîmon ». Il est sa muse, son inspiration, sa plume, son mentor, son bourreau. Daîmon fait remonter toutes ces choses enfouies dans l’inconscient de Nadia, tous ses souvenirs qu’elle voulait oublier et qui lui explosent à la figure, tous ses vrais morceaux d’existence qui se retrouvent dans chaque personnage, dans chaque animal, dans chaque arbre et jusque dans le ciel de la campagne française, un peu comme si l’histoire de Barbe n’était en définitive qu’une vision kaléidoscopique de celle de Nadia.

Les relations entre les deux consciences de l’écrivain s’enveniment rapidement. Le récit de l’histoire de Barbe finit ainsi par devenir le reflet d’une lutte intérieure entre Nadia et daîmon. L’issue restera incertaine jusqu’à la fin, mais Nadia finira tout de même par s’imposer. Tout d’abord indigné par la ruse de Nadia, daîmon finit par reconnaître sa défaite. Libéré, s’étant affranchi de toutes contraintes, de tout déterminisme, l’écrivain va maintenant pouvoir voler de ses propres ailes. Contre toute logique, contre toute vraisemblance, il sauvera in extremis la pauvre Barbe vouée à une mort certaine, se sauvant lui-même par la même occasion. C’est maintenant le seul maître à bord.

Texte: Édouard

Illustration: Magali

Instrument des ténèbres

Nancy Huston

1996