L’image de l’Iran s’est forgée dans mon enfance par le biais de la guerre Iran-Irak à laquelle je ne comprenais rien du tout, mais qui était évoquée chaque soir au JT. L’Iran, c’était aussi l’ayatollah Kohmeini qui me faisait peur avec sa longue barbe. « Ayatollah » est un mot sympathique pour un enfant, le genre qu’il n’oublie pas. Aujourd’hui, l’image de l’Iran véhiculée par les médias n’est guère meilleure, celle d’une république islamiste essayant par tous les moyens de s’approprier la puissance nucléaire.
La Perse, j’en avais aussi entendu parler, mais ça, c’était avant, dans l’antiquité. Un peuple jamais présenté positivement. Il y avait bien les lettres persanes de Montesquieu, mais quel rapport avec l’Iran ? Marjane Satrapi dans les années 2000 aurait dû me mettre la puce à l’oreille avec son « Persepolis ».
Et Zarathoustra ? Ben oui, j’avais entendu parler du livre de Nietzsche en philo. Cependant, jamais je n’avais fait le lien avec la Perse, et encore moins avec l’Iran. On ne crie pas sur tous les toits que le zoroastrisme est la religion monothéiste la plus ancienne du monde qui a largement influencé les religions du livre. Les juifs, libérés de leur situation d’exilés à Babylone par l’empereur perse, Cyrus, n’ont pu ignorer l’existence de cette religion universaliste.
Il faut dire qu’il ne reste aujourd’hui plus grand-chose de l’ex-Empire perse qui s’étendait entre la Grèce et l’Inde à son apogée. Nombre des républiques en « stan » (Tadjikistan, Afghanistan…) de l’ex-URSS en faisaient partie.
L’occident médiéval doit beaucoup à la Perse et en particulier à ses savants qui lui apporteront entre autres le « 0 » inventé en Inde. Sans ce puits de science apporté par les musulmans bien souvent perses et chiites, la renaissance européenne aurait bien eu du mal à voir le jour.
Le chiisme aussi j’en avais entendu parler, sans toutefois savoir ce qui le distinguait vraiment du sunnisme. Bien que très majoritaire, le sunnisme, avec sa structure peu hiérarchisée et prônant une application littérale du Coran montre aujourd’hui sa fragilité qui permet à des organisations comme Deach, d’utiliser l’islam à des fins criminelles. Le clergé hiérarchisé du chiisme et la place importante qu’il donne à l’interprétation des textes sembleraient mieux convenir à un islam mondialisé.
Ardavan Amir-Aslani, l’auteur de cet essai, ne cache pas que son objectif de réhabiliter l’image de l’Iran et de sa culture millénaire, de ce pays qui a transformé l’islam, bien plus que celui-ci ne l’a transformé. Dans un monde caractérisé par un affrontement tectonique des grands ensembles économiques dans lequel la Chine et l’Inde progressent sans cesse, l’Iran aura certainement un rôle de tampon à jouer entre orient et occident. Donald Trump, en usant à outrance des pires clichés occidentaux, est peut-être son meilleur ennemi.
Édouard
Éditions l’Archipel
Mars 2018
Judaïsme
Histoire du juif errant

À Venise, un couple rencontre un étrange personnage qui semble avoir eu une existence hors du commun.
Je n’avais jamais rien lu de Jean d’Ormesson et n’avait entendu que vaguement parler du mythe du juif errant. J’ai donc commencé à lire sans aucune base solide, l’histoire d’un homme qui avait tout vu, connu tous les grands de ce monde à travers l’histoire et couché avec toutes les plus belles femmes de l’ère chrétienne. Ça faisait penser à « le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire » avec une dimension spatio-temporelle extensive. Par moment, ça ressemblait pas mal aussi à Baudolino, Eco et d’Ormesson affectionnaient visiblement des périodes identiques de l’histoire. Je trouve tout de même qu’Eco est supérieur en tant que romancier. D’Ormesson n’est pas mauvais, mais ça reste un écrivain moyen, peut-être un peu paresseux.
Au bout d’un moment, j’ai tout de même joué du Google pour en savoir un peu plus sur ce mythe et faire la part des choses entre l’imagination de l’ex-académicien aux yeux bleus et la réalité mythologique et il m’est apparu que d’Ormesson s’était efforcé de rester fidèle à la tradition. Pour avoir refuser de porter assistance à Jésus sur le chemin du Golgotha, Ahasvérus, cordonnier et/ou portier de Ponce Pilate (selon les versions) est condamné à errer à travers le monde jusqu’au retour du christ. D’Ormesson en profite pour lui faire visiter toutes les périodes de l’histoire qu’il affectionne, en premier lieu l’Empire romain et le XIXe siècle. L’ancien régime est quasi absent ainsi que l’Afrique noire. Pour l’Amérique le juif errant accompagne Christophe Colomb, mais bien avant, il accompagne les vikings au Vinland sous le nom de… Ragnar Lodbrok, ce qui permettra au lecteur du XXIe siècle, fan de la série « Viking », de donner à notre héros les traits de l’acteur australien Travis Fimmel qui serait parfait pour le rôle.
Né au moyen âge, on pourrait dire que le juif errant est l’enfant terrible du judaïsme et du christianisme. Pour les chrétiens, il a bien entendu symbolisé le peuple déicide, concept qui n’a plus trop le vent en poupe aujourd’hui. Pour les juifs, il symbolisait la diaspora, concept indispensable à l’identité juive en supposant son unicité ethnique et géographique originelle.
Il est très peu question de judéité. J’ai pensé d’abord que, politiquement correcte oblige, d’Ormesson s’était bien gardé de s’attarder sur la religiosité du personnage pour ne pas être accusé d’antisémitisme, mais, comme il le suggère à la fin, le mythe dépasse aujourd’hui largement la sphère religieuse et l’on a plus besoin d’être juif pour être un juif errant.
Pour ceux qui n’auraient ni le temps ni le courage de lire les 621 pages de l’ouvrage pour savoir ce qu’est devenu aujourd’hui le juif errant, il suffit de réécouter la chanson d’un beau spécimen de « juif errant » mort en 2013 et réellement juif pour le coup. En 1969, avec sa gueule de métèque, de juif errant, de pâtre grec et ses cheveux aux quatre vents, Moustaki avait parfaitement cerné le mythe de l’homme sans attache, assoiffé d’aventure et de liberté.
Édouard
Jean d’Ormesson
1990
Folio
Comment le peuple juif fut inventé
Le peuple élu passé au crible de l’histoire.
En 2002, j’avais été passionné par « la bible dévoilée » d’Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman. J’étais toutefois resté sur ma faim et j’ai attendu longtemps la suite et j’ai raté la publication de cet ouvrage en 2008.
Shlomo Sand va beaucoup plus loin que l’historien et l’archéologue de « la bible dévoilée » et s’attaque à une brique majeure de l’ADN du judaïsme : l’homogénéité ethnique.
La revendication d’une unité raciale découlant des récits bibliques semble exclure tout apport de corps étrangers dans la communauté. Si avec l’avènement du christianisme et plus tard de l’islam, le judaïsme s’est retrouvé minoritaire et bridé dans son action prosélyte, de nombreuses sources antiques témoignent de l’abondance des conversions au judaïsme.
Pour expliquer l’éparpillement des communautés juives à travers l’Eurasie, on évoquera l’exil suivant la destruction du second temple en 70 apr. J.-C.. Toutefois, aucune trace ne permet de confirmer la réalité de cet exil. L’existence de puissances juives loin de la Judée fait par ailleurs douter de l’unité raciale des exilés. Il s’agit notamment du royaume yéménite d’Himyar, des Berbères de la reine Kahina et des Khazars. L’auteur s’étend longuement sur cet empire médiéval caucasien converti au judaïsme et largement évoqué par les puissances de l’époque. Ethniquement, les Khazars étaient bien plus proches des Turcs que des Judéens, et sont peut-être les ancêtres des juifs ashkénazes qui peupleront l’Europe de l’Est. Faute de pouvoir effacer leur réalité historique, il semblerait que le jeune Etat Israélien se soit peu empressé d’entretenir leur mémoire.
Cette revendication raciale va s’intensifier à partir du XIXe siècle avec le mouvement sioniste de Theodore Erzl. Parallèlement, différents mouvements racistes non juifs vont en faire leur credo avant que l’idéologie nazie ne se l’approprie. Après la Seconde Guerre mondiale, elle constituera un pilier de la création de l’État d’Israël.
Bien que convertis à l’islam, les Palestiniens sont certainement bien plus proches ethniquement des Hébreux que les colons israéliens et les interminables recherches génétiques israéliennes tendant à prouver l’existence d’une race juive, font penser aux débats qui entourent l’authenticité du Saint-Suaire dans le monde chrétien.
Shlomo Sand ne cherche cependant pas à revenir sur la création de l’État d’Israël et sur la légitimité de ses coreligionnaires à l’occuper. Porte-parole de l’aile gauche du paysage politique Israëlien, il soutient que la survie du dogme racial qui accompagnait la création de l’État ne peut aujourd’hui mener qu’à l’impasse. Pour pouvoir faire face à une démographie défavorable et à un soutien de la communauté internationale qui n’a plus la puissance des années 60, l’État juif devra fatalement se réinventer et affronter son histoire.
Édouard
Shlomo Sand
Fayard
2008
Jacques, frère de Jésus
Qui était donc ce mystérieux personnage appelé à plusieurs reprises « frère du seigneur » dans le Nouveau Testament ?
La découverte en 2002 d’un ossuaire portant l’inscription « Jacques, fils de Joseph, frère de Jésus » fit son petit effet, même si les experts purent être rapidement assurés du caractère douteux de l’authenticité de l’inscription.
Antoine Bernheim soutient que Jacques était bien le fils de Marie et Joseph, s’opposant à la thèse de l’Église, fidèle à la démonstration de Saint Jérôme qui en faisait un cousin du Christ. Ce qui est en cause, on l’aura compris, c’est le dogme de la virginité perpétuelle de Marie. Heureusement pour le lecteur, l’ouvrage ne se limite pas à des débats généalogiques. Jacques méritait mieux, son histoire est passionnante.
Tout comme les épisodes IV, V, VI et I, II, III de la saga Star Wars, les textes canoniques qui décrivent les premiers temps de la chrétienté (Actes des apôtres, épîtres de Paul…) ont été écrits avant les évangiles contant la vie du christ. Alors même que la présence de Jacques est très forte dans l’histoire des premières communautés, au moins égale à celle de Pierre, il n’apparaît qu’allusivement dans les évangiles, pas même en tant qu’individu, mais seulement comme membre de la famille de Jésus. À cet effet, les évangiles insistent bien sur la distance prise par le Christ avec sa famille.
Les premières communautés chrétiennes, essentiellement composées de juifs, eurent très rapidement à trancher la question de leur ouverture aux gentils (non juifs). Alors que les partisans de Jacques, les judéo-chrétiens, plaidaient pour la fidélité à la loi juive tout en tolérant la présence des gentils, ceux de Paul, les pagano-chrétiens, défendaient au contraire une position se distinguant très nettement de la religion originelle.
On le sait, l’histoire du christianisme a très largement favorisé les pagano-chrétiens et le choix des évangiles canoniques, dû sans doute à leur valeur historique et théologique, fut certainement aussi motivé par le fait qu’ils servaient l’approche pagano-chrétienne.
La mort de Jacques et la chute de Jérusalem en 70 portèrent un coup fatal aux judéo-chrétiens. Ils devinrent rapidement minoritaires sans disparaître totalement puisqu’on retrouve ici et là leurs traces au cours des premiers siècles de notre ère. Rejetées d’une part par les juifs et d’autre part par les pagano-chrétiens, ces communautés étaient condamnées à l’extinction. L’histoire leur donnera cependant une postérité inattendue 600 ans plus tard. Leur influence sur le Coran semble en effet aujourd’hui évidente pour les exégètes.
Édouard
Pierre-Antoine Bernheim
Albin Michel
1996/2003
Le cimetière de Prague

Simon Simonini, notaire viscéralement antisémite souffrant d’un profond dédoublement de personnalité et faussaire de haut vol, déambule dans la France et l’Italie du XIXe siècle. Il sera notamment l’auteur du « bordereau » de l’affaire Dreyfus et de la première version des « protocoles des sages de Sion ». Traduits en Russe et diffusés à partir de 1905, ils entretiendront la flamme du complot Judéo-Maçonnique au cours des décennies suivantes.
Le cimetière de Prague est l’avant-dernier roman d’Umberto Eco qui nous à quitté en 2016. C’est un « négatif » du « nom de la Rose ». Simon Simonini, apôtre de l’obscurantisme dans une Europe postrévolutionnaire en cours de reconstruction idéologique est un anti-Guillaume de Baskerville porteur de lumière dans l’occident médiéval. En opposition au « faux vrai » que constituait le livre d’Aristote sur le rire jalousement gardé par les frères, il est ici question de « vrai-faux » puisque le bordereau et les protocoles ont bel et bien existé.
Eco est un érudit et avant tout un essayiste. La question du vrai et du faux jalonnera son œuvre, dans ses essais (la guerre du faux en 1985) mais aussi dans Baudolino, personnage qui dit être un menteur professionnel. Sur bien des aspects, le travail du romancier s’apparente à celui du faussaire. Il ne s’en distingue qu’en affirmant que le récit auquel il s’est efforcé de donner une apparence de réalité n’est pas vrai.
Le succès des faux au XIXe siècle dépend largement de l’état d’esprit d’une société qui tend à se détacher de la religion pour se raccrocher à une science encore balbutiante, en particulier dans les domaines de la psyché, frisant souvent avec le paranormal. Dans cette nébuleuse fleurissent des sociétés secrètes parfois rattachées à la franc-maçonnerie voire au satanisme et dont l’existence est souvent moins défendue par leurs adeptes que par leurs détracteurs. L’érudition de l’auteur en la matière est foisonnante et même parfois écœurante.
Dans ce maelstrom, le judaïsme ne trouve plus une place évidente. Ce sera le rôle de faussaires comme Simonini et d’antisémites farouches comme Édouard Drumont de le positionner. Dans l’Europe en cours de déchristianisation de la révolution industrielle et du communisme naissant, les juifs se voient accusés du déclin de la religion, d’être les suppôts du grand capital et de diffuser le communisme (la haine ne soucie pas des incohérences). Un tel pouvoir de nuisance ne peut être exercé que par une organisation internationale. De là à faire le lien avec la Franc-maçonnerie, il n’y a qu’un pas que beaucoup n’hésiteront pas à franchir. Au début du siècle, l’antisémitisme est un baril de poudre et les « protocoles des sages de Sion » allumeront la mèche.
Dénoncés comme faux dès 1921, ces protocoles n’en seront pas moins authentifiés dans Mein Kampf en 1925 dans une Allemagne humiliée par le traité de Versailles et à la recherche d’un bouc émissaire.
Édouard
Umberto Eco
Le livre de poche
L’Arche avant Noé
Point de situation sur les sources babyloniennes ayant incontestablement influencé l’histoire du célèbre héros biblique et de sa ménagerie flottante.
La découverte au lycée de « la naissance de Dieu » de Jean Bottero aura été un véritable coup de foudre littéraire. C’est dans cet ouvrage que je fis la connaissance de l’épopée de Gilgamesh et du personnage d’Utnaphisti, survivant du déluge ayant construit une arche dans laquelle il fit entrer tous les animaux de la création. Les influences mésopotamiennes sur le récit biblique sont connues depuis la fin du XIXe siècle. J’étais donc très méfiant en lisant la critique de cet ouvrage publié il y a quelque temps dans Lemonde, me demandant si elle allait vraiment m’apporter quelque chose que je ne savais déjà : je n’ai pas été déçu de mon acquisition.
L’épopée de Gilgamesh s’articule autour des conséquences de la mort d’Enkidu et du chagrin que cet événement produit chez le héros mésopotamien. C’est dans ce contexte que Gilgamesh rencontre le survivant du déluge auquel les dieux ont donné l’immortalité. L’entrevue avec Utnaphisti ne constitue qu’une petite partie de l’épopée. Finkel nous présente ici d’autres versions babyloniennes du mythe, écrites antérieurement à l’épopée, en particulier l’histoire d’Atrahasis, d’ascendance royale cette fois-ci, qui a la charge, comme Utnaphisti et plus tard Noé, de sauver l’humanité et le monde animal en construisant une embarcation susceptible de le protéger du déluge.
La grande nouveauté apportée par Irving Finkel est une tablette contemporaine du récit d’Atrahasis, se concentrant cette fois-ci sur les modalités techniques de la construction de l’arche qui s’avère être ronde et correspondre à un type d’embarcation bien connu en Irak : le coracle. Si les dimensions globales de l’arche n’évoluent guère d’un récit à l’autre, il n’en est pas de même de sa forme, très dépendante du contexte géopolitique et culturel de l’époque au cours de laquelle le récit est raconté, ainsi que de l’importance que l’auteur a voulu lui accorder dans l’intrigue. À titre d’exemple, la référence à une arche carrée dans l’épopée de Gilgamesh, dont les capacités de flottaison sont plus que douteuses, met bien en évidence le fait que la physionomie du navire était le cadet des soucis des auteurs.
Ainsi, le plus passionnant ne réside pas dans l’événement relaté, ni dans sa potentielle réalité historique, mais dans les différents récits qui en ont été donnés. C’est donc un prétexte pour voyager dans l’histoire de l’écriture cunéiforme depuis le commencement (le récit existait probablement bien avant) jusqu’à son abandon au début de notre ère. Une grande partie de « L’Arche avant Noé » s’intéresse à la transmission du récit cunéiforme vers sa forme hébraïque. Il est incontestable que l’exil à Babylone est un événement clef de l’histoire de l’écriture de la Bible. Les auteurs du livre saint, s’étant attachés à dénoncer les coutumes des habitants de la ville où ils avaient été déportés, se sont bien gardés de dire combien cette cohabitation avait été importante pour eux et encore moins ce qu’ils devaient à la culture babylonienne. Finkel rassemble patiemment les indices mettant en évidence cette influence…une affaire à suivre.
Edouard
Irving Finkel
JC Lattès
2015
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Noé
Que d’eau, que d’eau !
On ne présente plus ce mythe qui n’est certes pas antédiluvien, mais qui a tout de même du kilométrage : une histoire piquée par les Hébreux aux Mésopotamiens qui, eux-mêmes la tenaient de…on parle de l’ouverture du Bosphore, de la fin de l’âge de glace, pas facile à dater avec précision, mais très vieux en tout cas.
Bien sûr, l’adaptation biblique est libre, mais c’est le propre des mythes d’être triturés et digérés par les sociétés qui font le choix de les adopter. Ceci dit, il y a une certaine fidélité au récit originel, on ne massacre pas comme ça un récit véhiculé depuis 5000 ans. Le réalisateur met ici l’accent sur quelques détails bibliques un peu oubliés. Ainsi, Noé n’était effectivement pas un descendant de Caïn, mais de Seth, un rejeton d’Adam et Ève dont on ne parle pas souvent, moins impulsif que son aîné. Ca semble nous sauter aux yeux que les descendants de Seth sont plus zen que ceux de Caïn et Russel Crowe, qui incarne le patriarche, a bien un faux air de Charles Ingalls dans la première partie. Heureusement, à tout bien regarder, et c’est ce qui donne un peu d’épaisseur au film, il apparaît plus nuancé, indécis, souvent les yeux levés vers le ciel pour y recueillir un signe du tout puissant ou ce qu’il interprète comme tel. Violent, impitoyable, frisant la folie, obsédé par « son devoir », il finit par boire pour noyer les doutes qui l’assaillent et on le retrouve nu, ivre mort sur le rivage : une anecdote biblique authentique que le réalisateur reporte fidèlement, mais qui tombe un peu comme un cheveu sur la soupe dans son scénario.
Autre détail biblique: les Nephilim. Nulle part, il n’est écrit qu’ils aient construit l’arche, mais pourquoi pas. La genèse est plus que laconique sur ces « géants » qui auraient existé avant le déluge. Ces Anges déchus pétrifiés empruntent ici beaucoup à l’univers Tolkieno-Jacksonien. Physiquement, ils sont un mélange entre les Ents, les arbres géants des « deux tours » et les montagnes vivantes du premier volet du hobbit : « un voyage inattendu ». Psychologiquement, les Nephilim font penser à l’armée des spectres du « retour du roi ».
Donc, une relative fidélité au récit biblique des effets spéciaux qui rendent en particulier possible l’arrivée en masse des espèces animales dans l’arche, des combats au milieu de paysages désolés et grandioses qui font penser à Mad Max : la magie opère et la présence d’Emma Watson, l’Hermione d’Harry Potter, y est peut être pour quelque chose.
Bon d’accord, c’est une belle histoire, mais est-ce suffisant pour expliquer sa longévité? Ce qui assure la pérennité d’un mythe, c’est aussi sa capacité à s’adapter aux attentes des contemporains, à les toucher à travers le temps et l’espace. Pour parler du monde d’après le déluge, Noé utilise à plusieurs reprises l’expression « Nouveau Monde ». On pense bien entendu à l’Amérique d’après-guerre, s’érigeant au-dessus des cendres de l’Europe. Mais les hommes du « Nouveau Monde » restent cependant des hommes, capables du meilleur comme du pire. Noé, c’est aussi l’histoire d’un petit groupe d’élus qui, après un long cheminement, finit par accepter sa condition humaine. Une approche intéressante du récit biblique.
Edouard
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Prague
L’instant que je retiendrai est quand, dans Obecní dům (la maison municipale), j’ai commencé à comprendre comment j’allais écrire cette chronique.
J’étais venu voir le Golem, le fameux protoFrankenstein israélite, créé au XVIe siècle par rabbi Loew, sous le règne de l’empereur Rodolphe II. Dans la fraîcheur matinale de janvier, on sent bien sa présence dans le vieux cimetière juif. On se dit qu’il doit être caché quelque part, entre toutes ces pierres tombales hirsutes et rongées par le temps, mais je ne l’ai pas vu. Heureusement, pour la somme modique de 160 korunas (environ 7€), j’ai pu acheter un Golem miniature. Il n’a pas l’air très facile à manier et en plus, je crois qu’il ne comprend que l’hébreu.
Mais heureusement, j’ai trouvé autre chose. En premier lieu, la suite de l’histoire du Saint-Empire romain germanique que j’avais commencé à découvrir l’été dernier. J’ai été soufflé par la puissance de la Bohème médiévale. Contrairement à la Hongrie, elle n’avait pas à se soucier des assauts ottomans, ces derniers n’étant jamais remontés aussi haut. Rome aussi était loin et ce n’est peut-être pas un hasard si les hussites y virent le jour. Ces derniers seront à l’origine du protestantisme qui s’étendra comme une traînée de poudre sur l’Europe au XVIe siècle. Était-ce uniquement par souci de protéger la foi catholique ou était-ce un prétexte pour soumettre ce voisin aussi prospère qu’indomptable que Vienne y procéda à la contre-réforme ? Toujours est-il que les églises baroques construites un peu partout dans la ville, fleurons du catholicisme triomphant, sont souvent impressionnantes. A l’époque, pas facile de séparer art, religion et politique.
Et puis, le temps à fait son œuvre…et l’art a survécu pour donner à la ville son charme si particulier. Chaque nouvelle strate architecturale trouvant sa place dans le paysage urbain sans pour autant chasser la précédente.
A la fin du XIXe, l’art nouveau marque à son tour la ville de son empreinte. Mucha, que nous connaissons surtout en France pour ses affiches, peint les vitraux de la cathédrale saint Guy, située juste derrière le château cher à Kafka. L’art nouveau envahit la ville, mais aussi l’intérieur des maisons : meubles, tapisseries, bibelots et finit aussi par laisser sa trace dans les vêtements et même les sous-vêtements : magnifique exposition à la maison municipale jusqu’en 2015. L’art prend alors une autre dimension et s’affranchit du religieux et du politique, il devient insaisissable, imprévisible et ne cessera de grandir. Ce sera les maisons cubistes, ce sera Tančící dům, la maison qui danse, ce monstre de verre et de béton qui semble se déhancher sur un air endiablé..
L’art : ce géant qui envahit tout, qui ne s’inquiète ni des fleuves, ni des montagnes, ni des frontières, ni des forteresses, ni des langues, ni des religions, ni du pouvoir. Lui qui est seul capable de transporter et d’unir tout un continent dans un même élan d’émotion. Lui, ce Golem, dont personne n’arrêtera jamais la course. Prague a un indiscutable talent pour mettre en valeur ses différents visages.
Edouard
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Chroniques de Jérusalem
Guy Delisle, auteur de bandes dessinées québécois, raconte son année passée à Jérusalem avec sa femme qui travaille chez médecins sans frontières (MSF) et ses deux enfants.
« Chroniques de Jérusalem » a eu le fauve d’or du meilleur album 2012 à Angoulême. Oui, j’avais vu ça l’année dernière, on ne parle plus d’ « alph’art », mais de « fauve ». Je ne sais pas pourquoi ils ont changé, c’était bien l’ « alph’art ». Peut-être qu’ils ont eu des problèmes avec Tintin. Enfin bon, c’est comme ça.
Ceux qui connaissent un peu la ville retrouveront avec sourire un certain nombre d’anecdotes classiques comme les interminables interrogatoires à l’aéroport Ben Gourion où on vous demande ce que faisait votre grand-père maternel, le casse-tête quasi insoluble pour un non-musulman qui veut visiter le dôme du rocher, l’administration kafkaïenne du Saint-Sépulcre…(il y aurait aussi la difficulté à trouver un distributeur automatique qui marche pendant shabbat, mais il n’en parle pas). Il retranscrit bien aussi cette tension larvée permanente.
Tout est compliqué dans cette ville et c’est ce que démontre l’auteur tout au long de l’ouvrage.
Le dessin n’est pas extraordinaire, mais on s’habitue. Delisle a incontestablement un style. Sinon, d’un point de vue scénaristique, je trouve que c’est un peu descriptif, que ça manque d’humour. Le chat du rabbin, c’est tout de même plus marrant. Ce qui m’a le plus amusé, c’est le juif ultra orthodoxe de Mea Shearim qui se déguise avec un keffieh pour la fête de Pourim. Le coup du juif de Tel-Aviv avec une moustache à la Adolf, euh…un peu provoc peut être (même si l’anecdote est authentique)? C’est vrai qu’Israël est un pays en guerre et qu’il n’y a pas de quoi rire. Mais bon, j’attendais un petit plus que je n’ai pas trouvé.
C’est aussi une BD assez engagée politiquement : l’influence de MSF n’est peut-être pas tout à fait étrangère à cela. Je suis conscient que la situation des Palestiniens est déplorable et que les Israéliens sont largement responsables de cette misère (et ne me dites pas qu’il y a de l’antisémitisme dans cette phrase, sinon je vais m’énerver). De là à en faire le fil conducteur d’une BD, je ne sais pas si c’est vraiment utile. D’un côté, je trouve que c’est bien d’en parler et aussi que se soit un québécois qui le fasse. En France, on a toujours peur d’être taxé d’antisémitisme. D’un autre côté, je trouve que c’est un peu verser de l’huile sur le feu sur un pays qui n’en a certainement pas besoin. Que faire ? Dire que tout est formidable ? Ce serait pire que tout. Peut-être plus axer le récit sur l’aspect inextricable de la situation plutôt que de désigner un responsable. C’est un peu too much je trouve de mettre en dernière page une vignette avec un colon juif arrogant installé sur le toit de la maison de Palestiniens qui viennent d’être expulsés et qui déclame « It’s my house now ! ». En tout cas, une BD qui fait réfléchir et qui mérite d’être lue.
Chroniques de Jérusalem
Guy Delisle
2011
Edouard
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Le chat du rabbin
Je n’ai envie de parler sur ce blog que des choses qui me semblent positives. Ou alors, c’est pour dénoncer ce qui me révolte. C’est la raison pour laquelle je ne vous parlerai pas des « amants passagers ». En plus, j’aime bien Almodovar et ça me ferait du mal de lui taper dessus.
Dans les années 30, le rabbin Abraham vit à Alger avec sa fille Zlabya et son chat.
Une dizaine d’années que j’entends parler de cette BD, mais je n’avais jamais eu l’occasion de m’y plonger et n’ai pas vu non plus le dessin animé que j’essaierai de trouver en VOD.
J’ai pu rattraper une partie de mon retard en avalant d’une traite les cinq premiers volumes. Le sixième : « tu n’auras pas d’autre Dieu que moi » est attendu…depuis sept ans (on dirait presque une blague juive).
Le graphisme est assez simple, mais se laisse regarder : ça me fait un peu penser aux albums de Fred (mort mardi dernier), mais certaines planches sont plus fouillées et se rapprochent d’Hugo Pratt : deux dessinateurs nés juste après la crise de 29. L’atmosphère un brin surréaliste du « chat du rabbin » fait elle aussi penser à celles de Philémon et de Corto Maltese. Le message de tolérance interreligieuse est aussi très bien et pas trop appuyé, dilué avec parcimonie dans les aventures des héros.
Ce qui m’a le plus intéressé, c’est le fond historique. La France coloniale, mais surtout la vie des communautés séfarades dans les années 30. Aujourd’hui avec des films comme « la vérité si je mens », la culture séfarade est très largement vulgarisée. Dans les années 30, ça n’était pas le cas même si des écrivains comme Albert Cohen avaient écrit sur elles. A ce titre, j’ai beaucoup aimé l’histoire du neveu du rabbin qui vit à Paris et qui doit « faire l’arabe » pour gagner sa vie. Il explique à son oncle que pour les Parisiens, compte tenu de son type physique, ce ne serait pas compris s’il faisait le juif. Pour eux, le juif, c’est l’allemand, le polonais, le russe, bref, l’ashkénaze.
Le retour sur cette diversité culturelle, qui n’était visiblement pas toujours bien connue au sein même de la communauté (Abraham ignorait tout des falashas, juifs noirs d’Éthiopie) est à mon avis plus utile pour lutter contre l’antisémitisme que des discours lénifiants.
Une grande BD donc, à faire lire en priorité à tous ceux qui n’aiment pas lire. Les livres sont faits pour l’homme et non l’homme pour les livres : ce serait peut-être la morale de cette série.
Le chat du rabbin
Joann SFAR
2002-2006
Edouard
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