Le crime du comte Neville

Aristocrate désargenté, le comte Neville est passé maître dans l’art de recevoir. Alors qu’il s’apprête à organiser la dernière réception avant la vente de la propriété familiale, il croise la route d’une voyante qui a recueilli sa fille Sérieuse (c’est son prénom) en cavale.

Cela faisait un moment que je n’avais pas lu de roman d’Amélie Nothomb. J’ai retrouvé avec plaisir cette fluidité extraordinaire associée à un fond particulièrement dense. En trois heures, l’animal est avalé, sans qu’on ait pris le temps de mâcher, ce qui rend la critique un peu difficile.

Roman sur l’art divinatoire ? Certainement pas. Il y a bien une prédiction, mais ce n’est qu’un prétexte.

Roman sur les relations père/fille? Beaucoup plus, on pourrait dire que l’ouvrage n’est qu’un long dialogue entre Sérieuse et son père. Sérieuse est à la recherche d’une relation autant idéale qu’impossible avec son géniteur. Le dialogue prend des tournures de tragédie grecque (que la dimension divinatoire contribue bien entendu à mettre en relief) ou l’amour d’un enfant se heurte au respect de l’étiquette.

Roman sur l’adolescence ? Sans doute. Peut-être même qu’il y a une part autobiographique. Sérieuse a 17 ans. Depuis l’âge de 12 ans, toute énergie semble l’avoir quitté. Si elle est capable de décrire ce qu’elle ressent, elle est incapable de leur donner une dimension émotionnelle. Jusqu’au jour où…(ne comptez pas sur moi pour vous le dire).

Roman sur la condition aristocratique ? Naturellement. Il s’agit ici de l’aristocratie belge, une société implantée au sein d’une monarchie bien vivante. Cependant, il semble que toute ressemblance avec les sociétés des autres pays européens ne soit pas fortuite. Y compris pour ce qui concerne les vieux pays dans lesquels la république semble bien installée.
« Nous n’avons pas plus de droits que les autres, mais nous avons beaucoup plus de devoirs », répète le comte comme un leitmotiv. À ce titre, le « paraître » aux yeux du comte, loin de constituer une attitude hypocrite, est beaucoup plus qu’une vertu : c’est un « devoir ».
Sauver les apparences, c’est non seulement le devoir de préserver le rang de sa famille, mais c’est aussi le devoir de préserver l’image de la société aristocratique, prise dans son ensemble.

Bon ben voilà, je pense que je n’ai rien oublié, il faudra peut-être que je relise le bouquin pour en être certain.

Amélie Nothomb
Albin Michel
2015

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La nébuleuse du crabe

Connaissez-vous Crab ?

Cet ouvrage m’a été offert par un admirateur de Georges. Il y a des points communs entre les univers de Georges et de Crab. Je n’irai toutefois pas jusqu’à parler de filiation. S’il devait y en avoir une, ce serait plutôt avec le personnage de Plume, d’Henri Michaux, dont j’avais étudié les aventures en terminale et qui m’avait beaucoup marqué.

Au bout de 124 pages, on ne sait toujours pas bien qui est Crab ou, plus exactement, ce qu’est Crab. La seule chose qui est au final incontestable, c’est l’existence de Crab, tout du moins dans la tête de son créateur, Eric Chevillard, et dans la tête des lecteurs.

La chose à laquelle Crab ressemble le plus est encore l’être humain même s’il semble défier tous les principes élémentaires de la physiologie et de la psychologie. Quand je pense à Crab, je vois une méduse nager dans l’océan, une chose informe et à dimensions variables. Ce qui est certain, c’est que Crab est un personnage organique. Dans la mesure où ses organes sont plus ou moins comparables à ceux des organes humains, la piste humaine semble se préciser.

Une date nous est donnée : 1821, mais difficile de savoir s’il est possible d’en faire un usage particulier. La date n’est là que pour préciser que Crab était un grand photographe un an avant l’invention de la photographie. Crab n’a pas vraiment l’air d’être doué pour le relationnel et il ne semble pas avoir un réseau émotionnel très développé. Crab n’a peut-être qu’une intelligence analytique, mais il est difficile de comprendre l’usage qu’il en fait. Son comportement semble toutefois répondre à une certaine logique. Ma scène préférée est celle au cours de laquelle Crab, venant de terminer l’écriture de ses mémoires, refuse de bouger d’un poil de peur d’avoir à changer une ligne de son ouvrage.

Les rapports entre Eric Chevillard et Crab semblent un peu compliqués. J’ai trouvé que l’auteur était très dur avec Crab, voire cruel, tant est si bien que je me suis demandé si Crab n’était tout simplement pas un cancer, mais cela reste une piste parmi tant d’autres. Il faut dire qu’avec un nom comme ça, on est tenté de se poser la question. Il y a de plus quelque chose d’un peu cancéreux dans la lecture de l’ouvrage. Crab ne se lit pas d’une traite, mais par petites gorgées et le grand nombre de portraits et de mises en situation imprègnent le lecteur comme autant de métastases.

Pour terminer, un petit focus sur la proximité avec Georges. Georges a incontestablement une maturité moins affirmée, mais je ne lui présenterai pas Crab comme un modèle. Georges restera toujours un peu lunaire, mais je souhaite qu’il soit en interaction avec son environnement et ses semblables. Non, je ne pense pas que Crab soit un bon exemple pour Georges. Enfin, maintenant que les présentations ont été faites, il y aura forcément une influence…pourvu que Crab ne le colonise pas.

Eric Chevillard
Editions de minuit
2010

Edouard

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Enquête sur le secret des créateurs

Écrivains, cinéastes, chorégraphes, auteurs de bandes dessinées, musiciens, chanteurs, chercheurs…qu’est-ce qui pousse tout ce monde à créer ? Par le biais d’interviews de 24 personnalités, Hubert Ripoll tente d’apporter des pistes de réponses.
Cet ouvrage conviendra en premier lieu à ceux (et celles) qui ont une activité artistique ou créatrice. Plus qu’une réponse toute faite, l’auteur lance des pistes intéressantes et invite les lecteurs qui le souhaitent à venir poursuivre le débat sur son blog (voir lien dans la colonne de droite de , dans la rubrique « écrire ailleurs sur le net »). Ces pistes, si elles n’apportent pas de réponses définitives, permettront aux créateurs amenés à se développer, de mieux trouver leur voie.
La première partie s’attache au moteur de la création. L’auteur donne une grande importance à l’étincelle initiale qui serait à l’origine de la création, une émotion éprouvée dans l’enfance. Je suis dubitatif, il y a quelque chose d’un peu autoréalisateur dans cette question.
Je me souviens avoir été effrayé dans mon enfance par le tableau de Goya « Chronos dévorant ses enfants ». Je pourrais dire que c’est de là que vient mon intérêt pour la mythologie gréco-romaine et par là même, pour les systèmes de représentations sociales. C’est joli et ça rentre dans les clous, mais ce n’est peut-être pas vrai du tout, même si ce tableau me faisait effectivement peur quand j’étais petit. Ce que je veux dire, c’est qu’il est toujours facile de reconstituer a posteriori un souvenir déclencheur.
Personnellement, je crois beaucoup plus à la lueur qui obsède le créateur et par laquelle il est irrésistiblement attiré, comme l’âne est attiré par la carotte que le cavalier a accroché au bout du bâton.
Sur la seconde partie, je suis d’accord avec lui pour ce qui concerne l’accompagnement dans le cheminement qui est essentiel. Complètement d’accord aussi pour tout ce qui concerne les liens entre création et plaisir. D’accord enfin pour ce qui concerne la résilience, mais j’ai regretté qu’il passe un peu rapidement sur un sujet qui me passionne.
Concernant les liens entre création et ordre, je ne sais pas. Effectivement, créer c’est faire sortir quelque chose de nouveau et c’est donc un peu révolutionner, mais bon, j’ai du mal à admettre que tous les créateurs soient des révolutionnaires.
Pour finir, j’ai beaucoup apprécié ce qu’il dit sur les rapports entre reconnaissance et création. L’adéquation ne va pas de soi. Et si être reconnu, c’était répondre à l’attente créatrice d’une société qui considérera alors le créateur comme sa propre création? Bref, ce livre est un bon compagnon de route.
Edouard

Enquête sur le secret des créateurs
Payot
2015

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Afrique, terre d’accueil

Le premier article posté sur ce blog il y a plus de 5 ans maintenant, traitait de l’interfécondité entre Sapiens et Neandertal que l’on venait de prouver. Je suis depuis lors avec beaucoup d’attention les avancées scientifiques attachées à ce sujet passionnant qui touche au concept de « race » à l’origine des politiques désastreuses que l’on connaît et qui ont entraîné l’Europe dans les horreurs de la Seconde Guerre mondiale. Le Monde ayant publié cette semaine un article faisant état d’une nouvelle avancée, il convient donc que je mette mes fiches à jour.

D’aussi loin que remontent mes souvenirs, c’est-à-dire depuis le milieu des années 80, lorsque j’ai commencé à m’intéresser à la préhistoire à l’école primaire, on m’a toujours parlé de Neandertal comme d’un mystérieux cousin ayant disparu d’Europe quelque temps après l’arrivée de Sapiens. L’hybridation des deux espèces m’avait été présentée comme peu probable et les circonstances de la disparition de Neandertal sonnaient comme un tabou. Aussi, je m’étais mis à imaginer un génocide tiré du schéma biblique Caïn/Abel au cours duquel le fourbe Sapiens aurait exterminé le bon et inoffensif Neandertal.

Et puis, il y a cinq ans, on fit la preuve de l’interfécondité des deux espèces. Dans la mesure où la présence de Neandertal n’était connue que sur le continent eurasien, on conclut que cette hybridation ne concernait pas les Africains. Ce constat était aussi logique d’un point de vue scientifique qu’il était idéologiquement dérangeant. Il supposait en effet une différence génétique claire entre les Africains et les Eurasiens et pour tout dire, une différence « raciale ».

Dès lors, vrais et faux scientifiques, racistes et antiracistes s’engouffrèrent dans la brèche. Sur le site du Monde, tous n’étaient au final d’accord que sur un point : se taper sur la gueule. Il y avait pourtant une question simple qui aurait permis de mettre fin aux passions, mais à laquelle personne ne pensa (y compris moi) : a-t-on réellement la preuve de l’absence de trace du génome de Neandertal chez les Africains d’aujourd’hui ?

Cette présence du génome de Neandertal chez un Éthiopien de 4500 qui vient d’être révélée, apporte heureusement un éclairage et une idée s’impose : si on a pas trouvé de trace physique de Neandertal en Afrique et si on observe une présence de son génome chez cet Éthiopien, c’est donc que celui-ci avait été apporté soit par Neandertal lui-même, soit par un Sapiens métissé et donc que l’Afrique n’a pas été de tout temps une terre d’émigration, telle qu’elle nous est aujourd’hui présentée par les médias, mais aussi une terre d’accueil pour des populations venant de l’est et/ou du nord. C’est toute l’imagerie du bon sauvage qui s’écroule.
Et si le mythe de l’Africain préservé tant culturellement que génétiquement et depuis la nuit des temps des méchants blancs et de leur civilisation n’était qu’un mythe forgé par les anciennes puissances coloniales ?
Lors de mon passage à Bamako il y a une dizaine d’années, j’avais été frappé par la forte présence chinoise dans la ville. C’est peut être très européen, au fond, de penser que l’Afrique ne puisse être qu’un lieu dont on part et non une terre d’accueil.

Notre culture est telle que même chez les moins racistes d’entre nous, un fond constitué d’a priori racistes demeure. Demain, on trouvera peut-être un squelette de Neandertal en Afrique, on démontrera peut-être que le berceau de l’humanité n’est pas l’Afrique… Merci à la science en tout cas de faire avancer le schmilblick.

Edouard

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Everest

1996, des tours opérateurs offrent le grand frisson à des touristes fortunés : le toit du monde.

À l’approche de la quarantaine, on se rend compte qu’il y a des choses qu’on ne fera pas. C’est un constat, je n’ai ni la motivation ni la constitution physique qui me permettrait de faire l’ascension de l’Everest. En même temps, il y a tellement de choses que j’aimerai faire et que je n’aurai peut-être pas le temps de faire…j’ai pas le temps de me prendre la tête avec l’Everest. Ceci dit, ça m’intriguait quand même et le cinéma permet de nous faire vivre ces choses en restant dans un fauteuil, ce serait con de ne pas en profiter.

Au début, tout semble très organisé, trop à la limite, on se dit que la magie des premières explorations est bien loin. Et puis, quand on monte, les choses se compliquent. Ce sont très majoritairement des hommes, disons entre 40 et 60 ans (il n’y a qu’une femme dans le groupe, une Japonaise) tous mordus d’alpinisme, en bonne forme physique et psychique et disposant de bons moyens financiers (il faut compter 60 000€ pour l’expédition). Dès le début, on leur explique qu’il vont affronter un milieu hostile auquel la vie humaine est totalement inadaptée.

Pourquoi cette expédition ? Ils se posent la question lors d’un premier repas de groupe. Il y a le goût du challenge bien entendu, la touriste japonaise explique que l’Everest est le seul qui manque à son palmarès, mais tout le monde a bien conscience qu’il n’y a pas que ça. L’un d’eux avoue qu’il se sent vide en plaine et que seule la montagne lui donne le sentiment de vivre. C’est sans doute de ce côté qu’il faut chercher la réponse. C’est un peu « l’envie d’avoir envie » de ressortissants aisés de pays riches où tout semble trop facile.

Bref, on continue à grimper et ceux qui ont des conditions physiques trop justes abandonnent, la sélection naturelle fait son œuvre. Arriver au dernier campement est donc un exploit et seuls les alpinistes les plus chevronnés y arrivent. Ensuite, c’est la route vers le dernier sommet. On est 100% dans l’effort physique et l’oxygène commence cruellement à manquer. À ce stade de la compétition, les conditions physiques ne font pas tout et la chance prend une part extrême : être dans la bonne cordée, avoir le bon guide, bénéficier de bonnes conditions météo fait toute la différence. À une altitude à laquelle les hélicoptères ne peuvent plus voler, l’homme ne maîtrise plus rien et parmi les plus forts, ce sont les plus chanceux qui réussissent. Je reconnais que ce doit être grisant de planter un petit drapeau sur le toit du monde. Cela doit procurer une sensation de puissance dont on se souviendra toute sa vie…si toutefois on parvient à descendre. Effectivement, la descente n’est pas plus simple que l’ascension, surtout si une tempête de neige se déclare à ce moment.

« Everest » est une histoire vraie. Seulement trois parviendront à redescendre dans de bonnes conditions. Les autres mourront de froid, laissant derrière eux des familles brisées. L’un d’entre eux parviendra miraculeusement à regagner le campement, mais perdra l’usage de ses mains. Quelle folie, quelle horreur ! Un destin tragique qui s’abat sur des individus qui savaient ce qu’ils risquaient. L’humanité ne peut probablement pas vivre sans tenter de se dépasser, sans se heurter à l’hostilité et en mourra peut-être. Une leçon qui fait froid dans le dos.

Edouard

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Temps retrouvé à la Baronnie

La baronne de Marçay n’est pas un personnage de la recherche, pourtant de nombreux éléments de sa vie en font un personnage très proustien : aristocratie, belle époque, Normandie, homosexualité, père homme politique farouchement antidreyfusard…pourtant, il n’en est rien, mais peut être que quelque amoureux de l’écrivain réussira-t-il un jour à établir un lien entre Yvonne Paulmier et tel ou tel personnage de l’œuvre.

Après son mariage avec le baron de Marçay qui se termina je ne sais comment, elle vécut une passion avec Agnès Aignan. Après la mort de la baronne en 1950, Agnès deviendra la propriétaire du domaine situé à Douvres la Délivrande, à côté de Caen, jusqu’à sa mort en 1986. Le domaine reviendra alors à la commune.

La baronnie, qui abrite de beaux restes architecturaux des XIIIe et XIVe siècles, commencera alors sa descente aux enfers et les bâtiments, sans doute déjà endommagés avant 86, continuèrent à se dégrader…jusqu’à l’arrivée d’une équipe municipale motivée qui aura d’une part le courage d’entreprendre d’importants travaux de restauration et de fouilles archéologiques et d’autre part de trouver les financements qui permettront de redonner toute Sa Majesté au lieu.

Hier, 19 septembre 2015, « journées du patrimoine », une grande journée médiévale est organisée sur le site. Les associations médiévales ont afflué de toute la région : chevaliers, archers, forgerons, armuriers, atelier d’enluminure, spectacles de danse, saynètes médiévalales, et potée paysanne, l’ambiance et bon enfant et les enfants ont les yeux qui brillent.

La journée se terminera comme il se doit par un feu d’artifice, lui-même précédé d’un concert en images du groupe Memorandum.

Sous une musique électro gothique, les images projetées sur le mur d’un des plus beaux bâtiments du site confèrent à l’édifice une vigueur à laquelle il n’était sans doute plus habitué.
Pendant 45 minutes, nature sauvage et ouvrages médiévaux s’entremêlent sur un rythme enivrant.
Instant d’émotion particulier à la fin du concert : le visage de la vieille dame que Philippe, le compositeur, a croisé dans son enfance apparaît sur le mur. Son dernier opus, « mademoiselle Agnès », est effectivement dédié à la dernière propriétaire des lieux. Enterrée à quelques dizaines de mètres du lieu du spectacle avec la baronne de Marçay, mademoiselle Aignan a certainement beaucoup apprécié.

Yvonne, a dû être un peu jalouse, je l’imagine espérer secrètement que Philippe accepte de la faire sortir à son tour de l’oubli. Pour ma part, j’espère que ce sera un jour chose faite, elle le vaut bien.

Edouard

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Camille et Paul : la passion Claudel

Biographies croisées du frère et de la sœur.

Pendant très longtemps, je n’ai pas fait le rapprochement. Camille Claudel, c’était surtout Adjani. Paul Claudel, c’était un écrivain catholique qui avait rencontré Dieu derrière une colonne à notre Dame, un auteur dont parlait mon grand-père que j’imaginais un peu poussiéreux et très ennuyeux. J’ai dû lire « l’annonce faite à Marie » il y a très longtemps et il ne m’en reste que le parfum presque effacé d’amours impossibles grandiloquents et larmoyants.

Ce lien de filiation ne m’est apparu qu’il y a deux ans en lisant l’ « hécatombe des fous », une enquête sur les 45000 morts dans les hôpitaux psychiatriques français au cours de la Deuxième Guerre mondiale et qui évoquait brièvement la situation de Camille, ses liens avec sa famille et notamment avec son frère Paul. Je me suis alors posé la question que beaucoup se posent : comment se grand écrivain très chrétien a t-il-pu laisser sa sœur mourir de faim en 1943, dans un hôpital psychiatrique où elle aura passé trente ans de sa vie ? J’espérais trouver une réponse dans cet ouvrage découvert peu de temps après à la sortie d’une exposition.

Dominique Bona ne donne pas de réponse définitive, mais lance quelques pistes. La mère de Camille tout d’abord, défendra le choix de l’internement jusqu’à la fin de sa vie, redoublant d’efforts pour empêcher sa fille d’établir tous liens avec le monde extérieur. Cette attitude n’était pas à mon sens le fait d’une pure méchanceté, mais surtout un moyen de préserver l’image de la famille après sa relation passionnelle avec Rodin. À la décharge de madame Claudel, Camille sombrait dans un délire paranoïaque en 1913 et son internement semblait justifié dans le contexte de l’époque (aujourd’hui, des médicaments et une psychothérapie l’auraient certainement sorti d’affaire). On pourrait donc expliquer l’attitude de Paul en disant qu’il n’a pas voulu s’opposer à sa mère, mais après la mort de celle-ci, pourquoi n’a-t-il rien fait ?
La réponse se trouvait quelque part dans l’inconscient de Paul Claudel : passion coupable pour une sœur qu’il adorait ? Jalousie ? Peur de sa propre fragilité psychique ? Elle se trouve aussi en partie dans l’esprit d’une époque où la maladie et à plus forte raison la maladie mentale était tabou. Une époque de secrets remplie de choses dont on ne parlait pas, en partie pour des raisons religieuses, de choses que certains savaient et que d’autres ignoraient ou préféraient ne pas savoir. Bref, une époque sans Wikipédia. La réponse de Paul à une question que lui posa au sujet de sa sœur un journaliste en 1951 ne peut que susciter l’indignation : « Et tous ses dons superbes n’ont servi à rien : après une vie extrêmement douloureuse, elle a abouti à un échec complet ».

Si Paul Claudel parlait de reconnaissance artistique, il est vrai que Camille restera longtemps dans l’oubli, pour n’en sortir vraiment qu’au début des années 80. En 89, lorsque sortit le film de Bruno Nuytten avec Adjani et Depardieu, il n’était plus pour une large part de la jeune génération, qu’un écrivain un peu poussiéreux et visiblement ennuyeux dont parlait leur grand-père…
Dominique Bona
Le livre de poche
2007
Edouard

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Sigmund Freud en son temps et dans le notre

Vie et œuvre du père de la psychanalyse.
L’année dernière, j’avais été très énervé par la lecture du « crépuscule d’une idole » de Michel Onfray, par le discours haineux de l’auteur et aussi par l’absence totale de contextualisation de l’œuvre du célèbre Viennois.
Le philosophe est-il un homme de son temps ?
Sujet du bac de philo que je n’avais pas pris, m’étant à l’époque rabattu sur le commentaire de texte (il me semble que c’était un texte de Descartes, mais je n’en suis plus certain).
Quoi qu’il en soit, Freud était le personnage idéal pour traiter le sujet et une bonne copie aurait d’ailleurs pu commencer par la question de savoir si la psychanalyse est une philosophie.
Freud voulait donner à ses théories une assise scientifique et s’y est efforcé toute sa vie sans jamais y parvenir. La psychanalyse n’a pas été créée ex nihilo, mais a vu le jour dans un contexte culturel favorable, celui de l’empire austro-hongrois de la fin du XIXe siècle. La mythologie attachée à la psychanalyse, l’Œdipe revisité, la horde primitive et plus tard le Moïse revisité s’inscrivent eux aussi dans un romantisme très XIXe. Freud était donc bien un homme de son temps, mais il s’est efforcé de se singulariser et de ne pas laisser ses théories se faire « contaminer » par des théories concurrentes. Comme tout bon philosophe, il a aussi voulu donner une dimension immuable et universelle à ses pensées.
Sous la plume d’Élisabeth Roudinesco, Freud apparaît toutefois comme un être humanisé aussi dogmatique dans ces propos publics qu’hésitant en privé, conscient de ses limites et de ses contradictions. C’est aussi l’histoire d’un homme rapidement dépassé par sa création surtout après la Première Guerre mondiale, quand l’épicentre de la psychanalyse se déplacera de Viennes à Londres.
L’auteur démontre que la consolidation du mythe freudien et la création de l’idole à laquelle Onfray s’attaque dans son pamphlet n’est pas temps le reflet du Sigmund Freud réel que de la mémoire construite après sa mort par son premier biographe et sa fille Anna. La rigidité de ce « mausolée» jalousement protégé par quelques gardiens du temple est aussi à l’origine d’un anti-freudisme qui existait bien avant Onfray.
Il y a donc beaucoup de choses datées dans la psychanalyse, mais cette théorie a été le véhicule d’une transformation conceptuelle fondamentale. En effet, a la fin du XIXe, les fous deviennent des malades mentaux qui peuvent être guéris et la psychanalyse propagera cette révolution dans tout le monde occidental .
Pour répondre au sujet, je peux dire que Freud, et plus généralement les philosophes, s’inscrivent incontestablement dans leur temps, mais que ce sont eux qui le font avancer.
Edouard

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Le temps retrouvé

Madame Verdurin et madame Bontemps sont devenues les reines du Paris de la Première Guerre mondiale et les côtés de Swann et de Guermantes finissent par se confondre. Pendant ce temps, le narrateur, rongé par la maladie, prend conscience de sa vocation d’écrivain.

Bouquet final grandiose pour « la recherche du temps perdu ». Robert de Saint-Loup meurt à la guerre tandis que le plus que douteux Morel en sort glorifié. Charlus fréquente un lieu de perdition construit par Jupien, grossier simulacre d’un enfer qui ne parvient pas vraiment à satisfaire les fantasmes du baron. Toujours soucieuse de lui maintenir la tête sous l’eau, madame Verdurin fait courir le bruit que Charlus est un espion à la solde de l’ennemi. La reine du Paris de la Grande Guerre finit ensuite par épouser le prince de Guermantes, devenant la belle sœur de l’ex flamboyante Oriane qu’elle fait elle aussi descendre du piédestal sur lequel elle s’était hissée.

L’irrésistible soif d’ascension sociale de madame Verdurin la conduit cependant au sommet d’une société qui n’existe plus. La jeune génération étant toute disposée à accepter un passé trafiqué pour peu que le récit soit attrayant, se désintéressera d’une vérité portée par un vieillard confus et radoteur. Deux personnages pour illustrer la disparition de ce Monde : mademoiselle de Saint-Loup, petite fille de Swann par sa mère et Guermantes par son père ; l’image du prince de Guermantes âgé de 83 ans, vacillant sur ses jambes à la dernière page du volume.

On me l’avait dit, mais j’en suis maintenant convaincu, « La recherche » n’a pas à être nécessairement lue dans l’ordre ; « le temps retrouvé », où le narrateur prend conscience qu’il va écrire « la recherche » pourrait tout aussi bien en constituer le commencement.

Après avoir pris conscience de ses capacités psychologiques hors norme…

[…] ce que racontaient les gens m’échappait, car ce qui m’intéressait, c’était non ce qu’ils voulaient dire, mais la manière dont ils le disaient […] parce qu’il me donnait un plaisir spécifique, le point qui était commun à un être et à un autre.

…le narrateur comprend que seule la création artistique permet de reconstruire le passé,

Par l’art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre […]

…et retrouve le temps alors que la mort le guette.

Je savais très bien que mon cerveau était un riche bassin minier, où il y avait une étendue immense et fort diverse de gisement précieux. Mais aurais-je le temps de les exploiter ?

Edouard

Le temps retrouvé
Marcel Proust
Bouquins

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Le héros discret

Il reste quelques semaines avant la fin des vacances. Pour ceux d’entre vous qui auront la chance de partir, je recommande chaudement ce superbe roman du non moins superbe Mario Vargas Llosa, prix Nobel de Littérature 2010.
L’histoire se passe à Piura, ville du nord du Pérou, et à Lima , la capitale. À Piura, Felicito Yanaqué, patron d’une entreprise de transport reçoit des lettres signées d’une petite araignée: la mafia offre de le ‘protéger’ contre paiement. Il refuse catégoriquement, et en subira les conséquences.
Le héros discret, c’est lui. À Lima, Ismaël, patron d’une compagnie d’assurances, est menacé par ses deux jumeaux de fils, qui n’attendent que sa mort pour dilapider sa fortune. Il trouvera la parade, avec l’aide de son ami Rigoberto, avocat et honnête homme (!)
Comme souvent chez Vargas, les chapitres alternent les deux histoires, pour finir en feu d’artifice. L’auteur mène ses personnages et le lecteur par le bout du nez. Le style est superbe, le livre est passionnant de bout en bout. Les deux flics de service sont feuilletonesques à souhait, on tourne les pages avec le sourire aux lèvres.
Les méchants jumeaux seront punis, les mafieux aboutiront en prison, et la morale sera sauvée de justesse. Moins sérieux que « La fête au bouc », ou « Le rêve du Celte », ce livre témoigne d’une maîtrise littéraire et d’un humour dignes des plus grands.
Amitiés hypnotisées,
Guy.
Mario Vargas Llosa
Gallimard – 479 p.

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