Le vieux canard et la mer

La sortie au cinéma d’un dessin animé hollywoodien mettant en scène un mérou à pois, espèce endémique vivant au large d’un petit îlot africain oublié de tous, provoque une réaction en chaîne au niveau international. Canardo, flanqué de son neveu Marcel, est missionné par l’accorte duchesse du Belgembourg pour dénouer l’écheveau.

Le barbu aux bottes noires avait oublié cette BD dans ma liste. J’ai donc pris la résolution d’en faire moi-même l’acquisition.

Prenant le contre-pied du huis clos forestier de l’année dernière, Sokal nous plonge cette année dans les mécanismes kafkaïens de la mondialisation. Magnifique scénario, c’est du cousu main, un travail d’horlogerie.

Tout semble aujourd’hui pouvoir provoquer une réaction en chaîne aux conséquences aussi imprévisibles que spectaculaires. Notre monde est comme ces bulles géantes que font naître les acrobates sur les places de nos villes en été. Elles font leur petit effet avant de disparaître pour laisser place à une autre. Plus personne ne se souviendra de la bulle précédente. Un clou chasse l’autre. Hier Dieudonné, aujourd’hui Julie Gayet, et demain ? « Puisque rien ne dure vraiment » disait Michel Berger en 83, en pleine guerre froide, à une époque sans téléphone portable, sans internet, sans Facebook, sans interconnexion permanente de tous au Tout. Qu’est ce qu’il dirait aujourd’hui ? Qu’est ce qu’il dirait de ce monde qui n’est plus qu’une succession d’instantanéités, du règne de l’éphémère mondialisé ?

Je vieillis, c’est certain, tout comme Canardo et comme Sokal qui fêtera ses 60 ans cette année. J’ai mis un certain temps à comprendre le rapport entre le titre le scénario. Il faut dire que je ne me souvenais plus très bien du roman d’Hemingway, mais la couverture et Wikipédia étaient là pour me rappeler cette histoire de décalage entre la vision du monde d’un vieil homme, en l’occurrence Canardo, les yeux fatigués, encore plus las que d’habitude et celle d’un petit jeune qui pète le feu, en l’occurrence : Marcel. Alors que Canardo se fatigue à essayer de se repositionner maladroitement dans un univers en perpétuel mouvement, Marcel y gambade sans vraiment comprendre les gesticulations de son oncle. Comme Obélix, il est tombé dans la potion magique dès sa naissance et il voit un boulevard là où son oncle voit une forêt vierge. Marcel est l’incarnation même de ce monde, il n’a pas besoin d’essayer de le comprendre.

« Le vieux canard et la mer » pourrait être le pendant de « L’Amerzone », publié il y a 15 ans. Dans ce volume, Canardo avait le rôle du jeune et Valembois, enfermé dans ses souvenirs, celui du vieux. Comme le lieutenant Drogo du « désert des Tartares », c’est maintenant à Canardo de passer le relais.

Espérons que ces réflexions sur la vieillesse ne cachent pas de pensées plus sombres de l’auteur. L’un des privilèges de notre monde, c’est qu’on est vieux de plus en plus tard et 60 ans, c’est jeune ! Longue vie à Canardo ! Longue vie à Sokal (pensons à lui le 28 juin) !

Edouard

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Tintin et les forces obscures

La place de l’étrange et du bizarre dans les aventures de Tintin, dans la vie d’Hergé et plus généralement dans l’Histoire.

Dans notre Monde dominé par la science et la raison, l’obscur est tout ce qui est à la périphérie ou en dehors du cadre conventionnel de compréhension de la nature, sans lequel il serait difficile de nous orienter.

Pas simple de faire une synthèse de tous ces phénomènes. Heureusement, les aventures du très rationnel reporter sont ici l’occasion de faire un point de situation en 11 tableaux des aspects les plus saillants de l’obscurité.

On distingue plusieurs familles. Tout d’abord, les phénomènes qui tendent à être rattrapés par la science : le rêve avec la découverte du sommeil paradoxal, l’hypnose avec le développement de l’imagerie cérébrale. Il y a ceux qui narguent la science avec la voyance qui n’a bien entendu aucun fondement scientifique, mais qui n’en a pas moins la dent dure et la télépathie qui laisse perplexe, en partie à cause de la communication entre les vrais jumeaux. Il y a ensuite les phénomènes qui répondent à des modes, comme la radiesthésie dans les années 30 et les extraterrestres dans les années 5o. Après, il y a ces croyances : superstitions, mysticisme, paranormal, qui nous impressionnent tous à divers degrés, car nous sommes heureusement tentés d’imaginer qu’il y a autre chose que la vérité scientifique conventionnelle, des choses qu’elle n’a pas encore expliquées ou des choses qu’elle n’expliquera jamais, qui sont d’un autre ordre. Bref, tout ce qui est peu palpable et qui répond à notre irrésistible besoin d’évasion.

Restent deux tableaux : le premier regroupe ceux qui profitent du système, de la crédulité de l’individu, de son besoin de reconnaissance, de son besoin d’intégration ; de ceux qui n’hésitent pas à maquiller la science pour la rendre surnaturelle ; je veux bien entendu parler des sectes et autres sociétés secrètes, très abondantes dans l’œuvre d’Hergé.

Pour finir, il y a la folie, notion qui, entre « Tintin au pays des soviets » et « Tintin et l’alph-art » a fait l’objet d’une révolution copernicienne grandement liée à l’apparition des neuroleptiques dans les années 50. La folie n’est plus aujourd’hui dans la langue française qu’un adjectif qualifiant un acte inconsidéré. Pour le reste, on parle de maladie mentale.
Dans l’univers manichéen d’Hergé, il y a le gentil, le méchant et le fou. Pour le lecteur de 7 ans qui a besoin de repaires, ce triptyque simpliste est largement suffisant. Dans les 70 années qui vont suivre, il aura bien le temps de comprendre que les choses ne sont pas si simples et, arrivé à l’âge de péremption du lectorat de Tintin, il retrouvera dans ses aventures, avec tendresse et émotion, l’innocence de ses 7 ans.

Cet ouvrage est donc un très bon cru que je conseille en priorité à tous ceux qui, comme moi, ont un background culturel qui a été forgé à partir des aventures du reporter à la houppe.

Edouard

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Snowpiercer

2031 : l’humanité, ou plutôt ce qu’il en reste, est embarquée depuis 17 ans dans un train fou condamné à tourner autour du globe à une vitesse vertigineuse pour ne pas être saisi par le froid intense qui règne sur la planète.

Scénario innovent ? Mouais, on peut aussi voir ça comme une version modernisée du déluge : récit que l’on retrouve déjà 2000 ans av JC dans l’épopée de Gilgamesh. Les inquiétudes de l’humanité et la peur de l’extinction ne datent pas d’hier.

Ici, point d’animaux ou alors, seulement des animaux décoratifs, c’est bien « l’humanité » qui est menacée et non le vivant dans son ensemble. La « fin du Monde », c’est « la fin de l’humain ».

Le Utnaphistim/Noé est ici un industriel fêlé et génial, inventeur du train/arche : un monstre paternaliste. Le cataclysme n’est pas le fruit de la colère des dieux/de Dieu, mais est le résultat de tentatives hasardeuses des hommes pour contrer le réchauffement climatique.

Le scénario fait ensuite un grand bond dans le temps pour ce stabiliser dans les années 73-71 av JC, celles de Spartacus. Le train est une mini société avec les dominants dans les wagons de tête et les opprimés dans les derniers wagons (on pense beaucoup à « Metropolis » et « Soleil vert ») : la colère gronde et la mutinerie menace. Belles scènes de révoltes, mais un peu trop violentes parfois je trouve. Certes, c’est sans doute très courageux de se laisser broyer le bras dans un engrenage pour l’arrêter, mais cela aurait été aussi efficace et moins douloureux d’y glisser un objet non organique.

Les champions du calcul mental auront fait la soustraction en lisant la première phrase de cette critique : 2031-17=2014. Ouf, le grand coup de froid et le train ne seront probablement pas pour l’année prochaine.

Le train, non, mais l’humanité embarquée dans une course folle… Pourra-t-on toujours produire plus et consommer plus dans un Monde toujours plus peuplé, un Monde qui rétrécit et dont les ressources s’épuisent ? Pourra-t-on toujours travailler plus pour gagner plus ? Non, peut être pas, les économistes commencent à avoir des doutes. Arrêter le train ? Pour faire quoi ? Et d’ailleurs, comment l’arrêter ? Alors, pour nous rassurer, il ne nous reste plus que le « jusqu’ici, tout va bien ». Je ne veux pas être trop alarmiste, peut être trouvera-t-on les moyens pour que le train continue éternellement à avancer, mais il est possible qu’il déraille aussi : c’est la grande question du XXIe siècle. Une affaire à suivre.

Edouard

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Chroniques de Jérusalem

Guy Delisle, auteur de bandes dessinées québécois, raconte son année passée à Jérusalem avec sa femme qui travaille chez médecins sans frontières (MSF) et ses deux enfants.

« Chroniques de Jérusalem » a eu le fauve d’or du meilleur album 2012 à Angoulême. Oui, j’avais vu ça l’année dernière, on ne parle plus d’ « alph’art », mais de « fauve ». Je ne sais pas pourquoi ils ont changé, c’était bien l’ « alph’art ». Peut-être qu’ils ont eu des problèmes avec Tintin. Enfin bon, c’est comme ça.

Ceux qui connaissent un peu la ville retrouveront avec sourire un certain nombre d’anecdotes classiques comme les interminables interrogatoires à l’aéroport Ben Gourion où on vous demande ce que faisait votre grand-père maternel, le casse-tête quasi insoluble pour un non-musulman qui veut visiter le dôme du rocher, l’administration kafkaïenne du Saint-Sépulcre…(il y aurait aussi la difficulté à trouver un distributeur automatique qui marche pendant shabbat, mais il n’en parle pas). Il retranscrit bien aussi cette tension larvée permanente.

Tout est compliqué dans cette ville et c’est ce que démontre l’auteur tout au long de l’ouvrage.

Le dessin n’est pas extraordinaire, mais on s’habitue. Delisle a incontestablement un style. Sinon, d’un point de vue scénaristique, je trouve que c’est un peu descriptif, que ça manque d’humour. Le chat du rabbin, c’est tout de même plus marrant. Ce qui m’a le plus amusé, c’est le juif ultra orthodoxe de Mea Shearim qui se déguise avec un keffieh pour la fête de Pourim. Le coup du juif de Tel-Aviv avec une moustache à la Adolf, euh…un peu provoc peut être (même si l’anecdote est authentique)? C’est vrai qu’Israël est un pays en guerre et qu’il n’y a pas de quoi rire. Mais bon, j’attendais un petit plus que je n’ai pas trouvé.

C’est aussi une BD assez engagée politiquement : l’influence de MSF n’est peut-être pas tout à fait étrangère à cela. Je suis conscient que la situation des Palestiniens est déplorable et que les Israéliens sont largement responsables de cette misère (et ne me dites pas qu’il y a de l’antisémitisme dans cette phrase, sinon je vais m’énerver). De là à en faire le fil conducteur d’une BD, je ne sais pas si c’est vraiment utile. D’un côté, je trouve que c’est bien d’en parler et aussi que se soit un québécois qui le fasse. En France, on a toujours peur d’être taxé d’antisémitisme. D’un autre côté, je trouve que c’est un peu verser de l’huile sur le feu sur un pays qui n’en a certainement pas besoin. Que faire ? Dire que tout est formidable ? Ce serait pire que tout. Peut-être plus axer le récit sur l’aspect inextricable de la situation plutôt que de désigner un responsable. C’est un peu too much je trouve de mettre en dernière page une vignette avec un colon juif arrogant installé sur le toit de la maison de Palestiniens qui viennent d’être expulsés et qui déclame « It’s my house now ! ». En tout cas, une BD qui fait réfléchir et qui mérite d’être lue.

Chroniques de Jérusalem
Guy Delisle
2011
Edouard

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Le chat du rabbin

 

Je n’ai envie de parler sur ce blog que des choses qui me semblent positives. Ou alors, c’est pour dénoncer ce qui me révolte. C’est la raison pour laquelle je ne vous parlerai pas des « amants passagers ». En plus, j’aime bien Almodovar et ça me ferait du mal de lui taper dessus.

Dans les années 30, le rabbin Abraham vit à Alger avec sa fille Zlabya et son chat.

Une dizaine d’années que j’entends parler de cette BD, mais je n’avais jamais eu l’occasion de m’y plonger et n’ai pas vu non plus le dessin animé que j’essaierai de trouver en VOD.
J’ai pu rattraper une partie de mon retard en avalant d’une traite les cinq premiers volumes. Le sixième : « tu n’auras pas d’autre Dieu que moi » est attendu…depuis sept ans (on dirait presque une blague juive).

Le graphisme est assez simple, mais se laisse regarder : ça me fait un peu penser aux albums de Fred (mort mardi dernier), mais certaines planches sont plus fouillées et se rapprochent d’Hugo Pratt : deux dessinateurs nés juste après la crise de 29. L’atmosphère un brin surréaliste du « chat du rabbin » fait elle aussi penser à celles de Philémon et de Corto Maltese. Le message de tolérance interreligieuse est aussi très bien et pas trop appuyé, dilué avec parcimonie dans les aventures des héros.

Ce qui m’a le plus intéressé, c’est le fond historique. La France coloniale, mais surtout la vie des communautés séfarades dans les années 30. Aujourd’hui avec des films comme « la vérité si je mens », la culture séfarade est très largement vulgarisée. Dans les années 30, ça n’était pas le cas même si des écrivains comme Albert Cohen avaient écrit sur elles. A ce titre, j’ai beaucoup aimé l’histoire du neveu du rabbin qui vit à Paris et qui doit « faire l’arabe » pour gagner sa vie. Il explique à son oncle que pour les Parisiens, compte tenu de son type physique, ce ne serait pas compris s’il faisait le juif. Pour eux, le juif, c’est l’allemand, le polonais, le russe, bref, l’ashkénaze.

Le retour sur cette diversité culturelle, qui n’était visiblement pas toujours bien connue au sein même de la communauté (Abraham ignorait tout des falashas, juifs noirs d’Éthiopie) est à mon avis plus utile pour lutter contre l’antisémitisme que des discours lénifiants.

Une grande BD donc, à faire lire en priorité à tous ceux qui n’aiment pas lire. Les livres sont faits pour l’homme et non l’homme pour les livres : ce serait peut-être la morale de cette série.

Le chat du rabbin
Joann SFAR
2002-2006
Edouard

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La vengeance du comte Skarbek

J’avais repéré depuis quelque temps déjà l’expo « Thorgal » à la mairie de Versailles qui se termine dimanche.

Mouais…Thorgal l’extra-terrestre élevé par des Vikings, je trouve le dessin pas trop mal et j’avoue qu’il m’arrive parfois de suivre ses aventures lorsque je m’attarde à la FNAC. Thorgal, c’est un peu le Charles Ingalls de la BD francophone. Il est beau, il est grand, il est fort, il est juste, il coupe du bois… Tout ça se laisse lire, mais reste un peu premier degré.

Il se trouve cependant que je me suis retrouvé à Versailles le week-end dernier et, l’occasion faisant le larron, je me suis décidé à franchir le seuil de l’hôtel de ville.

J’ai été agréablement surpris de m’apercevoir que l’expo n’était pas tant consacrée à Thorgal qu’à son dessinateur Grzegorz Rosinski, à l’origine de nombreuses autres BD à la qualité graphique incontestable dont « le grand pouvoir du Chninkel » qui reste un classique de l’heroïc fantasy.

Au milieu de cette production foisonnante, je suis tombé sur quelques planches aux très belles couleurs aquarellées tirées d’un diptyque dont je n’avais jamais entendu parler : la vengeance du comte Skarbek.

En 1843, un peintre d’origine polonaise débarque à Paris pour assouvir sa vengeance.

Bon, allez vous me dire, encore un remake du comte de Monte-Cristo. Oui, c’est tout à fait ça, mais la filiation est revendiquée puisque le peintre finit par raconter son histoire à l’un des nègres d’Alexandre Dumas. Un scénario d’Yves Sente très bien ficelé qui revient sur la renaissance de la Pologne en 1830 et plus globalement sur une tranche de l’Histoire de l’Europe que je ne connaissais pas bien. Seul petit bémol, un imbroglio autour d’une main coupée qui me semble un peu tiré par les cheveux.

Même si Rosinski n’est pas le scénariste, l’histoire semble beaucoup parler du père de Thorgal, de son amour pour la Pologne où il est né en 1941, de son amour pour Paris et de sa grande passion, lui qui, comme nous l’explique l’exposition, a toujours rêvé de devenir artiste peintre.
La vengeance du comte Skarbek
Sente-Rosinski
2004-2005
Edouard

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Piège de miel

Canardo et Betty, une poule de luxe frisant la quarantaine, pistent un libidineux ministre de la Culture d’une contrée qu’il serait difficile de ne pas associer au Luxembourg. Surpris par une tempête de neige, ce petit monde va se retrouver au fin fond de la forêt, dans le château d’aristocrates désargentés à la morale douteuse.

Une BD qui prend une saveur toute particulière après un repas de famille qui s’est attardé aux limites du raisonnable et au cours duquel vous avez ingurgité une quantité certaine de boissons alcoolisées. À lire en écoutant « next year in zion » d’Herman Dune que vous a apporté le célèbre barbu rondouillard au costume rouge et aux bottes noires. Bien entendu, vous aurez vidé le contenu du CD dans votre Free Box en trois coups de cuillère à pot, reléguant ainsi le support au rayon des antiquités du XXe siècle. Vous n’aurez ainsi pas besoin de vous lever de votre lit pour réécouter l’album. Seul hic, il ne neige pas, sans doute la faute au réchauffement climatique…encore un coup des écologistes.

Et là, cher lecteur, je vois perler un soupçon d’impatience dans votre regard habituellement bienveillant : « Mais quand va-t-il arrêter de nous raconter sa vie pour nous parler de l’album ? N’aurait il pas mieux valu qu’il dessaoule avant de faire sa critique ? »

Que nenni, que nenni ; c’est l’occasion rêvée d’aborder la question de la subjectivité du critique. Il est des moments comme cela dans une vie où les circonstances permettent à la consommation de produits culturels de nous faire atteindre un état de félicité…

En temps normal, j’aurais certainement critiqué la sortie d’un tel album en hiver, fruit d’un calcule marketing sournois ourdi par des quinquagénaires bedonnants, les mêmes qui font fabriquer des chaussures de sport en Chine par des enfants dans des conditions sordides.

En temps normal, j’aurais sans doute critiqué la pauvreté du scénario : le privé alcoolique, les dialogues trash, les aristocrates dépravés, les politiques véreux, la pute au grand cœur. Tout ça n’est pas bien original.

Bref, en temps normal, je n’aurais trouvé aucun charme à ce Huis-Clos forestier.

Mais nous ne sommes pas en temps normal, c’est Noël !

Piège de miel
Sokal
2012
Edouard

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Le petit livre bleu

Cela fait un certain temps que j’ai décroché… 25 ans environ puisque je suis certain de ne pas avoir lu les albums publiés après « le bébé schtroumpf ». Les précédents, je les ai lus et relus des dizaines de fois. J’étais aussi collectionneur des figurines en caoutchouc et des accessoires qui allaient avec. Bref, c’était une passion.
Depuis un moment, je guettais cet ouvrage, me disant qu’un autre fan s’intéresserait certainement un jour à la structure sociale du village des petits êtres bleus. Je ne saurais donc trop remercier Antoine Buéno de s’être prêté à l’exercice.
L’organisation du village est un archétype de société utopique totalitaire qui, par de nombreux aspects, se rapproche des utopies nazies et communistes.
Je ne suis pas d’accord sur tout, mais l’avantage et qu’il lance de nombreuses pistes.
Le communisme ? Évidemment, ça saute aux yeux. Le nazisme ? Peut-être. La judéité de Gargamel, par exemple, me semble douteuse. L’auteur n’évoque pas les origines rabelaisiennes du personnage pourtant évidentes puisque la mère de Gargantua s’appelait Gargamelle et l’ennemi des schtroumpfs est forcément un géant pour ces derniers. Azraël et Israël ? Bof. Le chat du sorcier a un prénom d’archange au même titre que Gabriel et Michel et son utilisation par Peyo est à mon sens surtout là pour illustrer le moyen âge fantasmé dans lequel il situe les aventures de la communauté. La schtroumpfette, un idéal arien ? Arrêtons de déconner en cherchant du nazisme partout. L’inconscient occidental n’a pas attendu Hitler pour idéaliser la blondeur de même qu’il a toujours associé la couleur noire au mal et la beauté au bien.
Ce qui m’a plu, c’est l’analyse zoologique du schtroumpf et surtout le modèle dictatorial de l’organisation du village, tenu d’une main de fer par le duo Grand Schtroumpf/Schtroumpf à lunette ; une société muselée dans laquelle toute contestation est impossible ; une société engluée dans une implacable routine qui rend inenvisageable tout développement individuel. Tout schtroumpf n’existe d’ailleurs que pour et par la communauté.
Une piste qui, à mon sens, aurait dû être plus explorée est celle de l’enfance. En effet, si la structure du village évoque de sombres images à l’adulte, elle ne manquera pas d’émerveiller l’enfant qui y reconnaîtra un univers familier : le Grand Schtroumpf, c’est l’autorité dont il a besoin. Le barrage, c’est l’école. Gargamel, c’est le « méchant » qu’on trouve dans tous les contes de fées. Les autres schtroumpfs, c’est les copains. Le Schtroumpf à lunettes, c’est l’ « Agnan » du petit Nicolas : le fayot premier de la classe auquel on casse la gueule à la récré.
Les sociétés enfantines sont dictatoriales, on le sait (lire à ce titre le formidable « Sa Majesté des mouches » de William Golding) et ce n’est pas un hasard si tout dictateur qui se respecte assoit son autorité en infantilisant les foules…
Edouard

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Ame rouge

Au début des années 50, alors même que la chasse aux sorcières se met en place, que l’URSS n’a pas encore la bombe atomique et que les cendres de la Deuxième Guerre mondiale fument encore, Blacksad se porte au secours d’un vieil ami au passé trouble.

L’année dernière, j’avais été déçu par le personnage de Blacksad, le détective à la tête de chat, mais charmé par le graphisme de Juanjo Guarnido. Je viens de renouveler l’expérience avec « Âme rouge », troisième opus d’une série qui en comporte maintenant 5.

Le dessin et les couleurs restent un ravissement et on comprend tout en voyant indiqué au dos de la BD que les auteurs ont écrit sur « l’histoire des aquarelles ». Il y a à côté du scénario, des histoires qui se voient, plus qu’elles ne se racontent, comme celle, au début de l’album, du manège de deux prostituées autour du portefeuille d’une vieille tortue. On peut aussi saluer l’astuce qui consiste à inscrire un épilogue imagé après le mot « fin », sur la face intérieure du quatrième de couverture où des dockers australiens (échidnés, kangourou, koala, ornithorynque, forcément) regardent interdits le contenu d’un étrange colis.

Pas grand-chose à dire sur le détective qui se fond pas trop mal dans le décore des fivties. L’année dernière, je l’avais comparé à Canardo et critiqué le manque d’incarnation du chat-noir. Depuis, j’ai été légèrement déçu par le dernier album de Sokal… Blacksad est « noir »,
il a un passé difficile et est peut-être victime de sa grandeur d’âme. Bref, il devient un personnage intéressant.

Ma réserve serait aujourd’hui à rechercher du côté du scénario. Autant, celui de « quelque part entre les ombres » était simpliste, voire inexistant, autant celui d’ « âme rouge » est particulièrement compliqué. Trop ? Ce n’est qu’a la fin de la première lecture que j’ai compris l’ancrage historique aidé par Wikipédia qui m’a apporté un certain nombre d’éléments sur une période de l’histoire que je n’ai pas connue et qui ne m’intéresse pas beaucoup. Ce n’est qu’ à la fin d’une deuxième lecture que j’ai enfin compris le récit.

Le problème d’une telle complexité de scénario, c’est qu’a trop le regarder on en voit les failles : petites incohérences et grandes invraisemblances.

Mes réserves sont donc plus pour Canales que pour Guarnido. Quoi qu’il en soit, me voilà conquis par la série et je vais m’empresser de me procurer les autres albums.

Edouard

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Une bavure bien baveuse

L’inspecteur Garenni est dans de sales draps. Confit dans l’alcool, pas rasé, il se retrouve sur la scène d’un braquage au cours duquel l’un de ses subordonnés zélés est abattu. On tente de lui faire porter le chapeau. Son accorte épouse demande à Canardo de lui venir en aide.

Sokal monte d’un cran dans la noirceur. On entre cette fois-ci dans la veine mafieuse. L’inspecteur aux pattes palmées, qui s’était arrêté de boire dans le dernier album a replongé, mais il tient bien l’alcool (il a chez lui un arsenal assez impressionnant). Comme dans le voyage des cendres, il tombe sur une femme qui succombe à son charme et qu’il met sans difficulté dans son lit…bref, Canardo devient un dur. Il gagne en virilité, mais, en contrepartie, il perd peut-être un peu son sens de l’humour et de l’autodérision.

Sa partenaire de passage, le lieutenant Manta, est une chienne brune qui travaille à la police des polices. Un matou mafieux prénommé Goran l’entretient. Les fans y verront sans difficulté une variante du couple Clara/Raspoutine des premiers albums. Comme, Clara, Manta est une femme fatale qui utilise un fume-cigarette et comme Raspoutine, Goran est un gros chat qui fume le cigare.

Quid de Garenni ? Il est tellement pitoyable qu’il perd toute humanité (déjà qu’avec une tronche de lapin, ce n’est pas facile…). On sait maintenant qu’il se prénomme Eugène et qu’il appelle sa femme « maman ». Sokal devrait à mon sens lui donner un peu plus d’intelligence pour qu’il ne soit pas uniquement un faire valoir de Canardo.

Madame Garenni est toujours aussi matrone. Elle fait une apparition fracassante à la fin de l’album qui, je trouve, vient un peu comme les cheveux sur la soupe.

Dans l’avant-dernière case, il y a une coquille. Garenni dit « une voie professionnelle… » au lieu d’ « une vie professionnelle ».

Bref, je trouve qu’« une bavure bien baveuse » n’est pas un très bon cru. Je le trouve même un peu bâclé.

Cela m’embête bien, parce que j’ai acheté l’album aujourd’hui à Angoulême, parce que je vais le faire dédicacer par l’auteur demain et parce que je voulais lui dire que j’avais fait une super critique sur mon blog. Elle risque de ne pas lui faire plaisir d’autant plus qu’il figure dans la sélection polar (Palmarès dimanche à 16h00).

Enfin, je ne vais pas dire que j’ai aimé si je n’ai pas aimé. Et puis…qui aime bien châtie bien.

Edouard

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