S’embarquer dans un livre de Reinhardt, c’est entamer un long voyage. D’abord, il est bavard (voir le nombre de pages). Mais peu à peu, le lecteur est entraîné dans un monde fascinant.
David rencontre Victoria à Paris. L’étincelle est immédiate. Elle est DRH dans une multinationale, capitaliste à droite toute. Il est directeur de travaux de la future plus haute tour de France, salarié professant des opinions de gauche. Rien ne les rapproche. Ils sont d’ailleurs mariés tous deux.
Une passion torride et destructrice va les entraîner vers le drame.
Comme dans ses autres livres, l’auteur démonte les mécanismes de l’ultralibéralisme face aux ‘petits’. Son écriture est somptueuse, sa culture immense. Ses personnages pourraient se révéler caricaturaux, et pourtant ils tiennent la (longue) route. Aucune déclaration d’amour, des scènes d’un érotisme que je ne dévoilerai pas, afin d’éviter une fatwa de l’inquisition. À plusieurs reprises, je me suis surpris à proférer ‘quel imbécile’. Quand on a la chance de rencontrer une personne comme Victoria, pourquoi tout détruire?
En refermant le livre, je me suis senti lessivé. Nous vivons une époque formidable.
Amitiés secouées,
Guy
Le système Victoria – Eric Reinhardt – Folio – 611 p.
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Si un jour vous tombez sur cette œuvrette, avec en couverture le visage sympathique d’une petite vieille bien propre, passez votre chemin.
On sourit pendant 30 pages, on commence à s’énerver à la page 50, et on est pris de spasmes à la fin du livre, lorsqu’un astéroïde menace de détruire notre planète.
Les vieilles, ce sont les troubles auditifs, les problèmes de dentiers, le téléviseur en panne, les reproches virulents à la famille, la mémoire qui flanche. Au milieu de tout cela, un bellâtre octogénaire s’entraîne pour
le marathon de Londres. Un crapaud parmi les grenouilles. Lamentable.
Même si un jour à Knokke-le-Zoute
Je deviens comme je le redoute
Chanteur pour femmes finissantes
Que je leur chante » Mi Corazon »
Avec la voix bandonéante
D’un Argentin de Carcassonne
(Jacques Brel)
Amitiés batraciennes,
Guy
Les vieilles – Pascale Gautier – Folio – 215 p.
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Après ses 6 chroniques sur le règne de Nicolas Premier, l’auteur s’attaque à celui de François IV Hollande. Le ton reste aussi impertinent, le style aussi réjouissant, et l’irrespect identique.
À la suite de son message sur twitter, Madame de T., devenue la marquise de Pompatweet, finira par devenir persona non grata au Château. Elle le quitta avec pertes et fracas, et prépara en secret un livre que les Français se sont arraché quelques mois plus tard. Entretemps, François IV s’inspira de Mazarin: « Parle toujours avec un air de sincérité, fais croire que chaque phrase sortie de ta bouche te vient tout droit du cœur et que ton seul souci est le bien commun ».
Une série de personnages folkloriques apparaissent au fenestron ou en compagnie des gazetiers: la bigote baronne Boutin, le commodore Mauroy, le diabolique archidiacre Waucquiez, le duc d’Évry (Manuel Valls), Mademoiselle Julie, la comtesse Bruni, l’abbé Buisson, M. d’Hortefouille, et bien sûr « Nicolas-le-Bateleur qui agitait toujours son épaule droite et marchait toujours en canard, chaloupant mieux encore que dans ses caricatures puisqu’il semblait se parodier lui-même ».
Le style volontairement suranné et les imparfaits du subjonctif régalent le lecteur emporté dans un tourbillon de révélations plus réjouissantes les unes que les autres. Si l’on peut dire.
Le livre se termine au moment de l’attentat contre Charlie Hebdo, et les Crétins wahhabites ne sont pas épargnés.
Comme l’écrit l’auteur: « À suivre ? Hélas ! »
Guy
Patrick Rambaud – Grasset
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Un coup dans l’eau pour une jeune auteure anglaise.
Le thème semblait pourtant prometteur.
Une jeune employée prend deux fois par jour un train de banlieue , et chaque jour elle voit en passant un couple dans une maison au bord de la voie.
Elle leur donne un nom, et affabule un histoire digne d’un roman de gare (de circonstance).
Un jour l’homme est remplacé par un autre.
Aurait-il été viré??
Pour ceux qui auraient envie de se nourrir de ce salmigondis, je ne vais pas déflorer le sujet.
Il y aura du sang, un peu de sexe, un suspense -euh- artisanal, des longueurs et des langueurs, et une fin que j’ai déjà oubliée.
Une phrase récurrente traverse le livre de bout en bout: Je suis désolé(e) qui doit s’exprimer en langue anglaise par ‘I am sooo sorry’.
Par curiosité, je suis allé voir à quoi ressemble la prénommée Paula: jeune, grassouillette, bavarde, dans une petite vidéo à déguster sur Babelio.
Elle tient le crachoir devant un public de midinettes, parmi lesquelles on distingue au premier rang deux hommes pathologiquement obèses.
Heureusement, il existe en Grande-Bretagne d’autres auteurs. Sinon, je voterais pour le Brexit.
Amitiés de cheminot,
Guy
La Fille du Train
Paula Hawkins
Livre audio
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Du même auteur, j’avais lu l’an dernier L’amour et les forêts, qui m’avait épaté.
On y trouve déjà le brillant styliste et les connaissances encyclopédiques de ce jeune cinquantenaire.
Ce roman foisonnant ne se raconte pas.
Les personnages masculins sont des avatars de l’auteur, qui se met également en scène.
Il y parle de littérature (bien sûr), de poésie, d’amour, de danse classique, de décadence, d’économie de marché
(sa description de jeunes traders comme Jérome Kerviel est prémonitoire).
Et Cendrillon? C’est lui et sa femme Margot qu’il idolâtre encore après 20 ans de mariage.
Reinhardt est à l’aise partout, il n’a pas encore écrit son dernier mot…
Guy
Eric Reinhardt – 2007- Poche – 632 p.
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La christianisation de l’Estonie au XIIIe siècle par des hommes de fer venus de l’ouest que l’Histoire retiendra sous la dénomination de « chevaliers porte-glaive ».
Jet d’encre dispose d’un système intégré d’auto-alimentation. C’est en effet en relisant l’ensemble des posts du blog en février que je suis tombé sur la critique de Guy écrite il y a presque deux ans et demi qui m’a incité à faire l’acquisition de l’ouvrage.
Tout comme nos ancêtres les Gaulois qui vivaient dans des huttes, les ancêtres des Estoniens vivaient en paix dans la forêt jusqu’à l’arrivée des hommes de fer qui leur imposèrent le christianisme et la fastidieuse vie de labeur du villageois moyen de l’occident médiéval. Beaucoup de références échapperont au lecteur français qui n’est pas forcément au fait des turpitudes de la culture de la société estonienne, mais cela n’empêche en rien de goûter à la verve épique de l’auteur. S’il n’y avait qu’un élément culturel local à retenir, évoqué dans la postface de l’ouvrage des éditions du tripode, ce serait que la « langue des serpents » fait référence à la langue estonienne qui a su traverser les millénaires, contre vents et marées.
Tout comme Goscinny et Uderzo, Andrus Kivirähk écorne ce mythe national qui, comme celui du Gaulois, a été forgé au XIXe siècle. Mais le message est beaucoup moins manichéen que celui d’Asterix avec son village idéal d’un côté et les affreux Romains de l’autre. Dans la forêt, les humains parlent la langue des serpents et vivent en harmonie avec les animaux (même plus qu’en harmonie parfois puisque des femmes vivent avec des ours). Au village, les paysans vénèrent le Christ, mangent du pain et cultivent la terre sous la houlette des moines et des hommes de fer. Toutefois, les affreux se rencontrent autant dans la forêt que dans le village. Ce sont les fanatiques qui justifient leurs abominations tant par le supposé message chrétien pour les uns que par les génies de la forêt pour les autres.
L’histoire commence comme un roman d’Heroïc Fantasy avant de flirter avec le surréalisme pour finir en conte philosophique avec une action qui perd beaucoup en vraisemblance en s’intensifiant. Mais c’est pas grave, c’est finalement très ennuyeux la vraisemblance.
La morale de l’histoire est résumée dans la postface : « même si nous nous croyons fort traditionnels ; nous sommes toujours les modernes de quelqu’un, car toute tradition a un jour été une innovation ». C’est donc une réflexion sur la marche inexorable du temps avec ceux qui essaient de le remonter, ceux qui tentent de vivre avec, ceux qui veulent le changer et ceux qui s’érigent en gardiens de dogmes immémoriaux attachés à un temps qui n’a jamais existé ailleurs que dans leur imagination. Nous sommes amenés tout au long de notre vie à détruire des mythes et à en ériger d’autres dont nous deviendrons les gardiens : telle est l’Histoire, telle est la condition humaine.
Si l’on y réfléchit bien, l’univers du livre n’est pas très éloigné de celui des contes de Grimm et Perrault. Et si toutes ces sorcières et tous ces magiciens qui vivent au fond des bois n’étaient en fait que les derniers vestiges de sociétés disparues ? Le bien, le mal, la magie, la sorcellerie, tout ça n’est-il pas finalement qu’une affaire de point de vue ?
Edouard
Un vrai phénomène en Estonie: 40.000 exemplaires vendus pour 1,4 million d’habitants. Et à juste titre. Cette foisonnante allégorie entraîne le lecteur dans un monde de conte de fées. Cela se passe dans une époque médiévale imaginaire. Le jeune Leemet apprend de son oncle la langue – plutôt les sifflements – des serpents. Il vit dans la forêt. À côté de la forêt se trouve le village. Deux mondes que tout oppose Dans la forêt, on chasse grâce à la langue des serpents qui force le gibier à se laisser égorger. Au village, on mange du pain, on cultive les champs, et on s’habille de tissus. Dans la forêt, le Sage raconte des balivernes. Au village, c’est le dénommé Johannes, sorte de cureton manqué. Leemet est un réfractaire dans l’âme. Il deviendra le seul représentant d’un monde en voie de disparition. Le livre regorge de personnages fabuleux. La sœur du personnage central est mariée avec un ours. Sa mère passe son temps à nourrir sa famille avec des élans entiers. Au village, on est terrorisé par les hommes de fer (les chevaliers teutons), et les moines châtrés. La Salamandre, animal volant mythique, obnubile, comme une sorte de Graal, les habitants de la forêt. Le grand-père, à qui les hommes de fer ont coupé les jambes, n’a qu’une obsession: les éliminer tous.La violence de la fin du livre devrait le réserver à des adultes avertis. Toutes les fées ne sont pas angéliques. J’ai repensé au livre de Bruno Bettelheim Psychanalyse des contes de fées. L’Estonie, la plus nordique des républiques baltes, n’a pas fini de nous étonner. Sofi Oksanen, à moitié finlandaise, est une autre porte-parole de ce pays que l’Europe découvre. L’élite y a parlé l’allemand pendant des siècles, avant la chape du communisme. Sous une forme mythologique, les langues commencent à se délier. Pour ma part, j’en redemande. Amitiés légendaires, Guy (le 23/11/2013) Andrus Kivirähk – Attila – 428 p.
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Aristocrate désargenté, le comte Neville est passé maître dans l’art de recevoir. Alors qu’il s’apprête à organiser la dernière réception avant la vente de la propriété familiale, il croise la route d’une voyante qui a recueilli sa fille Sérieuse (c’est son prénom) en cavale.
Cela faisait un moment que je n’avais pas lu de roman d’Amélie Nothomb. J’ai retrouvé avec plaisir cette fluidité extraordinaire associée à un fond particulièrement dense. En trois heures, l’animal est avalé, sans qu’on ait pris le temps de mâcher, ce qui rend la critique un peu difficile.
Roman sur l’art divinatoire ? Certainement pas. Il y a bien une prédiction, mais ce n’est qu’un prétexte.
Roman sur les relations père/fille? Beaucoup plus, on pourrait dire que l’ouvrage n’est qu’un long dialogue entre Sérieuse et son père. Sérieuse est à la recherche d’une relation autant idéale qu’impossible avec son géniteur. Le dialogue prend des tournures de tragédie grecque (que la dimension divinatoire contribue bien entendu à mettre en relief) ou l’amour d’un enfant se heurte au respect de l’étiquette.
Roman sur l’adolescence ? Sans doute. Peut-être même qu’il y a une part autobiographique. Sérieuse a 17 ans. Depuis l’âge de 12 ans, toute énergie semble l’avoir quitté. Si elle est capable de décrire ce qu’elle ressent, elle est incapable de leur donner une dimension émotionnelle. Jusqu’au jour où…(ne comptez pas sur moi pour vous le dire).
Roman sur la condition aristocratique ? Naturellement. Il s’agit ici de l’aristocratie belge, une société implantée au sein d’une monarchie bien vivante. Cependant, il semble que toute ressemblance avec les sociétés des autres pays européens ne soit pas fortuite. Y compris pour ce qui concerne les vieux pays dans lesquels la république semble bien installée.
« Nous n’avons pas plus de droits que les autres, mais nous avons beaucoup plus de devoirs », répète le comte comme un leitmotiv. À ce titre, le « paraître » aux yeux du comte, loin de constituer une attitude hypocrite, est beaucoup plus qu’une vertu : c’est un « devoir ».
Sauver les apparences, c’est non seulement le devoir de préserver le rang de sa famille, mais c’est aussi le devoir de préserver l’image de la société aristocratique, prise dans son ensemble.
Bon ben voilà, je pense que je n’ai rien oublié, il faudra peut-être que je relise le bouquin pour en être certain.
Amélie Nothomb
Albin Michel
2015
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Madame Verdurin et madame Bontemps sont devenues les reines du Paris de la Première Guerre mondiale et les côtés de Swann et de Guermantes finissent par se confondre. Pendant ce temps, le narrateur, rongé par la maladie, prend conscience de sa vocation d’écrivain.
Bouquet final grandiose pour « la recherche du temps perdu ». Robert de Saint-Loup meurt à la guerre tandis que le plus que douteux Morel en sort glorifié. Charlus fréquente un lieu de perdition construit par Jupien, grossier simulacre d’un enfer qui ne parvient pas vraiment à satisfaire les fantasmes du baron. Toujours soucieuse de lui maintenir la tête sous l’eau, madame Verdurin fait courir le bruit que Charlus est un espion à la solde de l’ennemi. La reine du Paris de la Grande Guerre finit ensuite par épouser le prince de Guermantes, devenant la belle sœur de l’ex flamboyante Oriane qu’elle fait elle aussi descendre du piédestal sur lequel elle s’était hissée.
L’irrésistible soif d’ascension sociale de madame Verdurin la conduit cependant au sommet d’une société qui n’existe plus. La jeune génération étant toute disposée à accepter un passé trafiqué pour peu que le récit soit attrayant, se désintéressera d’une vérité portée par un vieillard confus et radoteur. Deux personnages pour illustrer la disparition de ce Monde : mademoiselle de Saint-Loup, petite fille de Swann par sa mère et Guermantes par son père ; l’image du prince de Guermantes âgé de 83 ans, vacillant sur ses jambes à la dernière page du volume.
On me l’avait dit, mais j’en suis maintenant convaincu, « La recherche » n’a pas à être nécessairement lue dans l’ordre ; « le temps retrouvé », où le narrateur prend conscience qu’il va écrire « la recherche » pourrait tout aussi bien en constituer le commencement.
Après avoir pris conscience de ses capacités psychologiques hors norme…
[…] ce que racontaient les gens m’échappait, car ce qui m’intéressait, c’était non ce qu’ils voulaient dire, mais la manière dont ils le disaient […] parce qu’il me donnait un plaisir spécifique, le point qui était commun à un être et à un autre.
…le narrateur comprend que seule la création artistique permet de reconstruire le passé,
Par l’art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre […]
…et retrouve le temps alors que la mort le guette.
Je savais très bien que mon cerveau était un riche bassin minier, où il y avait une étendue immense et fort diverse de gisement précieux. Mais aurais-je le temps de les exploiter ?
Edouard
Le temps retrouvé
Marcel Proust
Bouquins
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Il reste quelques semaines avant la fin des vacances. Pour ceux d’entre vous qui auront la chance de partir, je recommande chaudement ce superbe roman du non moins superbe Mario Vargas Llosa, prix Nobel de Littérature 2010.
L’histoire se passe à Piura, ville du nord du Pérou, et à Lima , la capitale. À Piura, Felicito Yanaqué, patron d’une entreprise de transport reçoit des lettres signées d’une petite araignée: la mafia offre de le ‘protéger’ contre paiement. Il refuse catégoriquement, et en subira les conséquences.
Le héros discret, c’est lui. À Lima, Ismaël, patron d’une compagnie d’assurances, est menacé par ses deux jumeaux de fils, qui n’attendent que sa mort pour dilapider sa fortune. Il trouvera la parade, avec l’aide de son ami Rigoberto, avocat et honnête homme (!)
Comme souvent chez Vargas, les chapitres alternent les deux histoires, pour finir en feu d’artifice. L’auteur mène ses personnages et le lecteur par le bout du nez. Le style est superbe, le livre est passionnant de bout en bout. Les deux flics de service sont feuilletonesques à souhait, on tourne les pages avec le sourire aux lèvres.
Les méchants jumeaux seront punis, les mafieux aboutiront en prison, et la morale sera sauvée de justesse. Moins sérieux que « La fête au bouc », ou « Le rêve du Celte », ce livre témoigne d’une maîtrise littéraire et d’un humour dignes des plus grands.
Amitiés hypnotisées,
Guy.
Mario Vargas Llosa
Gallimard – 479 p.
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Le narrateur part à la recherche d’Albertine et retrouve sa trace en Touraine où elle s’est réfugiée chez sa tante. Une correspondance se met alors en place et un retour possible de la jeune femme semble même envisageable. Cependant, ces échanges sont brutalement interrompus lorsque le narrateur reçoit un courrier de madame Bontemps lui annonçant que sa nièce, Albertine, a trouvé la mort dans un accident de cheval.
Là encore, un parallèle avec Alfred Agostinelli est évident puisqu’après s’être enfui en 1913, il trouve la mort dans un accident d’avion l’année suivante. Sans doute l’auteur ressentit-il la même douleur que le narrateur, ce qui donne au travail de deuil de ce dernier une dimension particulièrement poignante. Pour la faire revivre une dernière fois, le narrateur part sans grand succès à la recherche de la vérité sur Albertine en interrogeant Andrée, sa grande amie, et en envoyant enquêter Aimé, le maître d’hôtel du grand hôtel de Balbec.
Et puis, une fois de plus, le temps passe, la douleur s’estompe, il reporte son attention sur une nouvelle femme dont il a entendu le nom et qui est en fait Gilberte Swann, ayant pris le nom de Mr de Forcheville qui a épousé la veuve de Charles Swann. Finalement, le narrateur finit par trouver la vérité sur Albertine alors qu’il ne la cherchait plus et se rend compte qu’il aurait été bien en peine de la découvrir du vivant de la jeune femme, tant ce qu’il découvre dépasse tout ce que ses schémas intellectuels lui permettaient d’imaginer.
« L’homme est l’être qui ne peut sortir de soi, qui ne connaît les autres qu’en soi et en disant le contraire, ment. »
Cette phrase pourrait à elle seule résumer « la fugitive » et peut être même la recherche dans son ensemble. Le narrateur s’engage dans une profonde remise en question et s’aperçoit que l’interprétation catégorique qu’il avait donnée de certaines scènes était, en fait, bien différente de ce qu’avaient voulu exprimer les acteurs. La mémoire s’effrite, fait apparaître des trous, des incohérences, n’est en fait que le fruit de notre propre travail de reconstructions…des décennies avant que la science ne réussisse à expliciter les mécanismes de la mémoire, Proust avait eu cette intuition géniale.
Dès lors, on est en mesure de se demander si « la fugitive » qui désignait très clairement Albertine au début du roman ne se réfère pas en fait à la « mémoire ». Le cas de la rencontre vénitienne prend à cet effet une dimension particulière : alors en voyage à Venise avec sa mère, il rencontre madame de Villeparisis dont la mort avait été annoncée dans « la prisonnière » de manière quasi anecdotique. Dans la mesure où la rencontre vénitienne du personnage en compagnie de M. de Norpois est très construite, il est probable que l’auteur, épuisé et en fin de vie, ait oublié de supprimer la référence à son décès dans « la prisonnière ». Mais j’ai pour ma part envie de croire que l’auteur a intentionnellement laissé cette incohérence dans son œuvre, la mémoire ne s’offusquant pas plus que ça que madame de Villeparisis puisse en même temps être morte et discuter avec M.de Norpois.
Marcel Proust
Bouquins
Edouard
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