La guerre

Tout d’abord, c’est à 3 heures du matin, un mail de mon frère actuellement en Thaïlande qui me dit regarder les infos et que je ne comprends pas trop. Ensuite, c’est une amie qui parle sur Facebook de bruits de mitraillette pris pour des feux d’artifice. Alors, je découvre l’horreur sur le site du Monde.
Un peu plus tard dans la matinée, je vois un militaire posté non loin de chez moi, mais je me dis qu’il est plus là pour rassurer les populations que pour prévenir un quelconque danger. Et puis, encore un peu plus tard, ce sont des types en civil avec des badges « ministère de la Défense » qui m’expliquent que le Pathé Beaugrenelle est fermé. C’est seulement à ce moment que j’ai commencé à réaliser. La guerre, ce serait donc cette peur sournoise qui s’installerait en chacun de nous, ce côté obscur de la Force qui se déploie comme une onde de choc et qui envahit l’intimité de tout un peuple ?
Comme beaucoup de Français, je n’ai jamais connu la guerre sur le territoire. Comme tout le monde, j’en ai entendu parler et j’ai beaucoup écouté les témoignages de ceux qui ont vécu la Deuxième Guerre mondiale. Je pensais cependant que la guerre était une maladie, un peu comme la lèpre ou la peste qui, dieu soit loué, n’existait plus en France. Il y avait bien eu l’ attentat à Charlie Hebdo en janvier, mais un attentat, ce n’est pas une guerre, surtout s’il est organisé par des jeunes illuminés en quête de reconnaissance sociale. C’était un drame des banlieues, une histoire triste de jeunes sans avenir. La France a bien réagi, on touchait à la liberté d’expression, une valeur fondamentale, elle en est sortie renforcée. Ensuite, ça à été la Syrie, c’est loin la Syrie. Il y avait bien la question des réfugiés qui était préoccupante, mais ça restait une conséquence collatérale d’une situation lointaine.
Six attaques aussi violentes qu’aveugles, au moins 128 morts, une centaine de blessés…on est passé dans une autre dimension, il y a forcément une tête pensante derrière tout ça. Et puis, ce n’est plus un symbole qui est attaqué, c’est une nation.
Et après ? Peut-être d’autres attentats. Après, en tout cas, ça va être la riposte. EI veut la guerre et il l’aura puisqu’il faudra bien réagir, tout comme Bush ce devait de réagir après le 11 septembre. Bercé dans ma jeunesse par les chansons de Renaud, indigné par les docteurs Folamour qui pullulent sur la planète, profondément convaincu de l’efficacité très relative des conflits armés, je reconnais aujourd’hui que l’agresseur ne nous laisse pas toujours le choix de la solution pacifique. Sans doute aussi qu’en vieillissant, j’ai fini par admettre à contrecœur que la réponse à la violence ne pouvait parfois être que la violence.
François Hollande chef de guerre, ce sera lui, on n’a pas le choix, puisse-t-il être éclairé. Première aussi pour le ministère de la défense regroupé à Balard (inauguration par le président de la République la semaine dernière), un regroupement qui devait impliquer une meilleure coordination de nos armées…pourvu que ça fonctionne. Heureusement, nous ne sommes pas seuls, on se demande même qui s’aventurera à soutenir EI. Cette série d’attentats semble un peu suicidaire. Et si c’était un chant du cygne ?
Edouard

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Temps retrouvé à la Baronnie

La baronne de Marçay n’est pas un personnage de la recherche, pourtant de nombreux éléments de sa vie en font un personnage très proustien : aristocratie, belle époque, Normandie, homosexualité, père homme politique farouchement antidreyfusard…pourtant, il n’en est rien, mais peut être que quelque amoureux de l’écrivain réussira-t-il un jour à établir un lien entre Yvonne Paulmier et tel ou tel personnage de l’œuvre.

Après son mariage avec le baron de Marçay qui se termina je ne sais comment, elle vécut une passion avec Agnès Aignan. Après la mort de la baronne en 1950, Agnès deviendra la propriétaire du domaine situé à Douvres la Délivrande, à côté de Caen, jusqu’à sa mort en 1986. Le domaine reviendra alors à la commune.

La baronnie, qui abrite de beaux restes architecturaux des XIIIe et XIVe siècles, commencera alors sa descente aux enfers et les bâtiments, sans doute déjà endommagés avant 86, continuèrent à se dégrader…jusqu’à l’arrivée d’une équipe municipale motivée qui aura d’une part le courage d’entreprendre d’importants travaux de restauration et de fouilles archéologiques et d’autre part de trouver les financements qui permettront de redonner toute Sa Majesté au lieu.

Hier, 19 septembre 2015, « journées du patrimoine », une grande journée médiévale est organisée sur le site. Les associations médiévales ont afflué de toute la région : chevaliers, archers, forgerons, armuriers, atelier d’enluminure, spectacles de danse, saynètes médiévalales, et potée paysanne, l’ambiance et bon enfant et les enfants ont les yeux qui brillent.

La journée se terminera comme il se doit par un feu d’artifice, lui-même précédé d’un concert en images du groupe Memorandum.

Sous une musique électro gothique, les images projetées sur le mur d’un des plus beaux bâtiments du site confèrent à l’édifice une vigueur à laquelle il n’était sans doute plus habitué.
Pendant 45 minutes, nature sauvage et ouvrages médiévaux s’entremêlent sur un rythme enivrant.
Instant d’émotion particulier à la fin du concert : le visage de la vieille dame que Philippe, le compositeur, a croisé dans son enfance apparaît sur le mur. Son dernier opus, « mademoiselle Agnès », est effectivement dédié à la dernière propriétaire des lieux. Enterrée à quelques dizaines de mètres du lieu du spectacle avec la baronne de Marçay, mademoiselle Aignan a certainement beaucoup apprécié.

Yvonne, a dû être un peu jalouse, je l’imagine espérer secrètement que Philippe accepte de la faire sortir à son tour de l’oubli. Pour ma part, j’espère que ce sera un jour chose faite, elle le vaut bien.

Edouard

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Camille et Paul : la passion Claudel

Biographies croisées du frère et de la sœur.

Pendant très longtemps, je n’ai pas fait le rapprochement. Camille Claudel, c’était surtout Adjani. Paul Claudel, c’était un écrivain catholique qui avait rencontré Dieu derrière une colonne à notre Dame, un auteur dont parlait mon grand-père que j’imaginais un peu poussiéreux et très ennuyeux. J’ai dû lire « l’annonce faite à Marie » il y a très longtemps et il ne m’en reste que le parfum presque effacé d’amours impossibles grandiloquents et larmoyants.

Ce lien de filiation ne m’est apparu qu’il y a deux ans en lisant l’ « hécatombe des fous », une enquête sur les 45000 morts dans les hôpitaux psychiatriques français au cours de la Deuxième Guerre mondiale et qui évoquait brièvement la situation de Camille, ses liens avec sa famille et notamment avec son frère Paul. Je me suis alors posé la question que beaucoup se posent : comment se grand écrivain très chrétien a t-il-pu laisser sa sœur mourir de faim en 1943, dans un hôpital psychiatrique où elle aura passé trente ans de sa vie ? J’espérais trouver une réponse dans cet ouvrage découvert peu de temps après à la sortie d’une exposition.

Dominique Bona ne donne pas de réponse définitive, mais lance quelques pistes. La mère de Camille tout d’abord, défendra le choix de l’internement jusqu’à la fin de sa vie, redoublant d’efforts pour empêcher sa fille d’établir tous liens avec le monde extérieur. Cette attitude n’était pas à mon sens le fait d’une pure méchanceté, mais surtout un moyen de préserver l’image de la famille après sa relation passionnelle avec Rodin. À la décharge de madame Claudel, Camille sombrait dans un délire paranoïaque en 1913 et son internement semblait justifié dans le contexte de l’époque (aujourd’hui, des médicaments et une psychothérapie l’auraient certainement sorti d’affaire). On pourrait donc expliquer l’attitude de Paul en disant qu’il n’a pas voulu s’opposer à sa mère, mais après la mort de celle-ci, pourquoi n’a-t-il rien fait ?
La réponse se trouvait quelque part dans l’inconscient de Paul Claudel : passion coupable pour une sœur qu’il adorait ? Jalousie ? Peur de sa propre fragilité psychique ? Elle se trouve aussi en partie dans l’esprit d’une époque où la maladie et à plus forte raison la maladie mentale était tabou. Une époque de secrets remplie de choses dont on ne parlait pas, en partie pour des raisons religieuses, de choses que certains savaient et que d’autres ignoraient ou préféraient ne pas savoir. Bref, une époque sans Wikipédia. La réponse de Paul à une question que lui posa au sujet de sa sœur un journaliste en 1951 ne peut que susciter l’indignation : « Et tous ses dons superbes n’ont servi à rien : après une vie extrêmement douloureuse, elle a abouti à un échec complet ».

Si Paul Claudel parlait de reconnaissance artistique, il est vrai que Camille restera longtemps dans l’oubli, pour n’en sortir vraiment qu’au début des années 80. En 89, lorsque sortit le film de Bruno Nuytten avec Adjani et Depardieu, il n’était plus pour une large part de la jeune génération, qu’un écrivain un peu poussiéreux et visiblement ennuyeux dont parlait leur grand-père…
Dominique Bona
Le livre de poche
2007
Edouard

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Où est Charlie ?

34, 32, 18 : âges des trois tireurs présumés originaires de Gennevilliers (sources Libé). Ils se sont réclamés d’Al Qaïda et les experts disent qu’ils ont été entraînés, probablement en Syrie. Cela n’en fait pas des chefs de guerre pour autant. Il s’agit peut être de trois pauvres types en quête de reconnaissance et n’ayant trouvé une raison d’être que dans ce massacre épouvantable et spectaculaire.
Peut-être ont-ils aussi reçu des ordres d’en haut, peut être y a-t-il une internationale djihadiste unifiée ayant décidé de frapper Charlie. Peut-être, mais j’en doute. Le journal n’ayant pas perçu de menaces particulières ces derniers temps, on est en droit de se poser la question.
Le propre des terroristes et de créer du sens par leur action. Ne leur faisons pas ce plaisir et considérons que cet acte est aussi odieux et stupide qu’insensé. Ne donnons pas envie à d’autres petits Ben Laden en herbe. Ne donnons pas à cet acte plus de sens qu’il n’en a.
Que voulaient-ils nous faire croire en massacrant la rédaction? Que la France est un nid à djihadistes ? Muscler l’islamophobie ? La criminalité est une activité profondément laïque, comme la connerie, peu importe la religion, que le criminel soit croyant, athée ou agnostique, il n’en reste pas moins un criminel.
Au-delà du massacre proprement dit, les auteurs sont coupables d’un second crime au moins aussi odieux que le premier. Je ne sais pas si ce crime existe dans le Code pénal, mais il faudrait le mettre si ce n’est pas le cas, c’est celui de commettre un crime au nom d’une communauté qui n’a rien demandé. En l’occurrence, c’est prendre en otage la communauté musulmane. Ce n’est pas aux chrétiens, aux juifs, aux bouddhistes aux athées, aux agnostiques de se débarrasser des islamistes, c’est aux musulmans de le faire. L’islamisme ne libérera jamais le monde musulman, il est son cancer. Si la mort de Cabu, de Wolinski et des autres pouvait permettre cette prise de conscience, ils ne seraient assurément pas morts pour rien, ils ont bien le droit à cet honneur.
En tout cas, ils n’auront pas réussi à tuer notre Charlie qui, ce soir plus que jamais, brille en chacun de nous.
Edouard

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Gemma Bovery

Martin (Fabrice Luchini) a repris la boulangerie de son père en Normandie après avoir côtoyé les milieux littéraires parisiens pendant un certain nombre d’années. Il mène depuis 7 ans une petite vie paisible avec sa femme et son fils, un ado mal dégrossi, lorsque débarque un jeune couple d’Anglais : Charles et Gemma Bovery.

Quatre ans après Tamara Drewe, Gemma Aterton revient dans une variation autour de la littérature. Alors qu’elle campait il y a quatre ans, une bombe sexuelle venant taquiner les hormones d’un troupeau de vieux écrivains retirés dans la campagne anglaise pour y trouver l’inspiration, la voilà dans la peau d’une Anglaise un peu moins sexy, mais toujours aussi belle, venue titiller non seulement les hormones, mais aussi l’imagination d’un vieux bobo parisien exilé au fin fond de la campagne normande et qui ne s’est jamais vraiment fait à sa nouvelle vie (on le voit écouter France Culture en pétrissant la pâte à pain).

Certes, Martin est beaucoup plus vieux que Gemma et de plus, parle très mal anglais, mais il reste tout de même un homme. Alors, il lui parle du pays, de leurs chiens, lui montre comment on fabrique le pain…en espérant plus ou moins consciemment que son pouvoir de séduction puisse produire quelques effets sur sa jeune voisine. Sa femme, qui voit son manège et qui n’a aucun doute concernant ses capacités à parvenir à ses fins, s’en amuse et le taquine.

Mais Martin est aussi un passionné de littérature pour qui la vague homophonie entre le nom de la jeune femme et celui de la célèbre héroïne de Flaubert ne peut pas être un hasard. C’est aussi pour lui un moyen inespéré de retrouver son monde avec une Emma en chair et en os.
Ayant lu « madame Bovary » beaucoup trop jeune, sans avoir la maturité qui m’aurait permis d’en comprendre toute la profondeur, il ne m’en reste qu’un souvenir imprécis et il est probable que quelques allusions au roman m’aient échappé.

Quel rapport entre Gemma et Emma ? Gemma est une belle jeune femme, aux mœurs un peu légères et visiblement pas toujours très bien dans sa tête. Est-ce suffisant pour en faire une Bovary ? Je ne sais pas, si un médium pouvait faire revenir Flaubert, ce serait intéressant de lui poser la question. Quoi qu’il en soit, Martin reste persuadé que, de par son nom et de par son mode de vie, la jeune femme est nécessairement engagée dans un déterminisme implacable qui la mènera à la fin tragique d’Emma Bovary. En preux chevalier, il se donne pour mission de remettre la jeune femme dans le droit chemin afin de conjurer le sort. Il commence par lui offrir le roman qu’elle accepte avec un sourire poli et qu’elle lit ou essaie de lire, un peu intriguée par son homophonie avec l’héroïne. Elle dira « il ne se passe rien, mais on a quand même envie de continuer ». Martin surveille ensuite les faits et gestes de la jeune femme qui a un amant, un jeune fils de famille qui ne se prénomme pas Rodolphe, mais Hervé. Qu’à cela ne tienne, ce détail ne décourage pas Martin qui continue à suivre sa protégée. De toute façon, aujourd’hui, plus grand monde s’appelle Rodolphe.

Je ne vous raconterai bien entendu pas la fin, mais elle est plutôt bien ficelée. Bref, un bon moment de cinéma avec des acteurs qui semblent tous bien s’amuser. Rafraîchissant.

Edouard

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Lyon

Des visiteurs de ce blog, en voyant une rubrique Paris et une rubrique Europe, pourraient se demander où je situe la France ou en conclure qu’en bon parisien, je ne considère que tout ce qui est français et hors Paris n’est pas digne d’intérêt. Il n’en est rien, si j’habite Paris depuis plus de 10 ans et si j’aime beaucoup la capitale, il m’arrive aussi de me rendre dans d’autres villes de l’hexagone. L’objet de ce billet est donc de rectifier le tir et d’inaugurer la rubrique « France ».

De mon premier passage à Lyon il y a une quinzaine d’années, je n’ai plus qu’un très vague souvenir : la devanture d’une boutique de tatouage non loin du métro Croix-Paquet, dans le quartier de la Croix-Rousse, le long d’une montée immortalisée par Tardi dans son adaptation du polar de Leo Malet « 120 rue de la gare ».

De mon second passage à Lyon il y a environ 8 ans, je me souviens des vélos, des traboules et des ponts enjambant alternativement la Saône et le Rhône. J’ai aussi gardé de ce second passage une impression de richesse et d’opulence, quelque chose de très bourgeois, un sentiment vaguement chabrolien.

Ce sentiment m’a poursuivi jusqu’à mon dernier passage qui a été l’occasion d’y voir un peu plus clair. J’ai un peu lu sur Lyon : Sainte-Blandine, les canuts, les sociétés secrètes, les frères Lumière…histoire de ne pas arriver la tête vide.

Ce qui m’aura marqué, cette fois-ci, c’est la basilique Notre-Dame de Fourvière et l’institut Lumière. Quel rapport entre les créateurs du cinématographe et cet énorme édifice néo-byzantin qui surplombe la ville comme une excroissance graisseuse et que certains comparent à un éléphant allongé sur le dos ? L’époque bien sûre, une même époque qui a changé la face de la société : la révolution industrielle.

Érigée entre 1872 et 1896, en plein délire germanophobe, la construction témoigne de la prospérité de la ville à l’époque. A noter aussi que la gigantesque statue de la place des Terreaux, commandée initialement par Bordeaux a finalement été achetée par Lyon en 1892, les bordelais n’ayant pas réussi à réunir les fonds nécessaires à son acquisition.

La révolution industrielle, c’est aussi la révolution des esprits. Avec la photographie, la représentation visuelle n’est plus l’apanage des artistes et se popularise. Sur l’emplacement de l’institut lumière, fleurissaient alors les usines Lumière qui produisaient des plaques photographiques vierges à usage domestique. Ne subsiste que la grande maison très art nouveau dans laquelle vivaient les patrons et où est né le cinématographe, inspiré du kinétoscope d’Edison et du théâtre optique de Reynaud.

Le XIXe à Lyon, ce sera enfin les révoltes des canuts et la naissance d’une identité ouvrière qui inspirera les premiers penseurs du communisme. Je n’ai pas eu le temps…la prochaine fois, je retournerai à la Croix-Rousse pour pister les canuts.

Edouard

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Gustave Doré : l’imaginaire au pouvoir

Gustave Doré ? Ah oui, celui qui illustrait le gros livre des fables de La Fontaine que je lisais avec mon grand-père quand j’étais petit. Pas mal, mais…un peu académique peut être, un peu premier degré.

Ce n’est qu’en me rendant à la magnifique exposition qui se tient au musée d’Orsay jusqu’au 11 mai que j’ai réalisé que 200 ans séparaient l’auteur des fables de l’illustrateur.

Caricaturiste à ses débuts, Doré a été aussi un artiste engagé qui a dépeint l’Europe de son temps, la misère londonienne, une Espagne un peu fantasmée, les déchirures de la France suite à la défaite de 1870, mais il est resté dans nos mémoires pour ces illustrations des grandes œuvres littéraires qui ont forgé la culture occidentale, à commencer par la bible.

Dante, Rabelais, Cervantès, Shakespeare, Tennyson, Milton, La Fontaine, Perrault…

Doré a créé des ponts visuels entre tous ces auteurs et a été un bâtisseur de la standardisation culturelle européenne.

Il se sentait rejeté par les cercles artistiques de son temps, ça ne m’étonne pas. Son trait été certes beau, mais très académique aussi, très imprégné de romantisme. Plus qu’un grand artiste qui bouleverse par sa vision du monde, je dirais qu’il a été un génial créateur de liant culturel, un grand bâtisseur de background représentatif, un grand unificateur de l’identité occidentale.

L’expo fait à juste titre le lien entre l’artiste et l’imaginaire cinématographique. Après Doré, Moïse à eu la même tête pour tout le monde…jusqu’à Cecil B. De Mille. Aujourd’hui, chacun sait que Moïse avait exactement la même tête que Charlton Heston. J’ai aussi pas mal pensé au seigneur des anneaux devant une illustration de la divine comédie montrant Dante et Virgile marchant sur un terrain marécageux au milieu de corps noyés et grimaçants.

Je dirais que, d’une certaine façon, Doré était un proto pop-artiste. Il a été aux années 1860 ce que sera Roy Lichtenstein aux 60’s.

L’œuvre est-elle là pour parler de l’artiste ou le créateur doit-il s’effacer derrière sa création ? De Proust à Truffaut, la question n’a cessé d’être débattue tout au long du XXe siècle et, il me semble, n’a pas trouvé de réponse définitive.

Quoi qu’il en soit, j’ai été très touché par les paysages qu’il peignait à la fin de sa vie, des paysages qui s’inscrivaient dans une autre veine artistique, très présente à l’époque chez les artistes allemands, et en particulier visible dans l’œuvre de Caspar David Friedrich (celui-ci est d’ailleurs cité dans l’un des panneaux). Comme si, au crépuscule de sa vie, Doré cherchait autre chose, une autre réalité, une certaine forme d’ «humanité » dans la nature. Une réalité qui aurait toujours été présente dans ses œuvres, qui n’avait jusque là qu’occupé le second plan et qu’il parvenait enfin à saisir : l’essentiel.

Edouard

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La Dame à la Licorne

« Cette histoire est pure fiction. Elle repose sur de raisonnables hypothèses concernant les tapisseries de La Dame à la Licorne. On ne sait pas à quelle date précise la situer, même si les vêtements des femmes et les techniques de tapisserie les font, sans doute, remonter à la fin du XVe siècle. Nous ne savons pas non plus à qui l’on en doit l’exécution, même si la facture et la technique donnent à croire que l’atelier devait être dans le Nord, sans doute Bruxelles, dont les mille-fleurs étaient alors une spécialité. »
Ce livre est à lire jusqu’à la page « notes et remerciements ». L’auteur s’est très bien documentée sur le sujet ce qui nous vaut une histoire très intéressante sur les techniques de tissage, comment étaient faite les couleurs, comment choisir le bon fil, ce que l’on mangeait à l’époque, l’ameublement, les coutumes, les mœurs, etc.
Quelques histoires d’amour agrémentent la narration… mais ne gênent pas et n’occultent pas la peinture et le tissage.
De cet auteur, j’avais lu « La jeune fille à la perle » qui parlait de Wermeer.
Mêmes soins apportés aux recherches, à l’écriture et c’est avec facilité et délice que j’ai lu TOUT ce livre.
La Martine émerveillée.
CHEVALIER Tracy
Folio 2011 (2003), 359 p.

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L’hécatombe des fous

45000 personnes sont mortes de faim dans les hôpitaux psychiatriques français pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est un fait que je ne connaissais pas. Un article était consacré à cet ouvrage dans le numéro hors série de « sciences humaines » consacré à l’histoire des psychothérapies et j’ai voulu en savoir plus.

Peut-on attribuer ce phénomène à une politique eugéniste du régime de Vichy comme beaucoup l’ont soutenu, surtout dans les mouvements de gauche depuis le début des années 80 ? Isabelle von Bueltzingsloewen décortique les faits et soutient bec et ongle qu’il n’y a pas eu de génocide, que cette situation effrayante est due à une conjonction d’éléments imputables à différents acteurs, y compris issus de la société civile (dont les familles de certains aliénés). En gros, il ressort que la France de l’occupation était un immense radeau de la méduse et que les aliénés ont in fine payé l’addition pour tout le monde. Les partisans de la thèse de l’extermination pourront toujours argumenter que les pouvoirs publics de l’époque se sont efforcés de masquer leur action, ils pourront accuser l’auteur d’avoir détourné l’interprétation de tel ou tel élément, voire d’en avoir caché certains autres…bref, les historiens n’ont pas fini sur ce point de s’envoyer des paperasses à la figure.
Ce qui m’a semblé beaucoup plus intéressant, c’est l’état des lieux qui est fait de la psychiatrie de l’époque. Cette discipline était alors loin d’avoir le statut qu’elle a aujourd’hui dans la société. Les psychiatres étaient plus souvent vus comme des garde-chiourmes que comme de réels médecins. Les deux éléments fondamentaux pour comprendre le contexte s’attachent à l’origine de la pathologie mentale et la possibilité de guérir les malades.
Concernant l’origine, la France des années 30 n’a pas fait le choix du tout génétique qui a justifié les politiques de stérilisation systématique en Suède et en Allemagne.
L’auteur n’évoque pas la psychanalyse, thérapie qui ne laisse pas de place à la génétique. Avait-elle à l’époque plus d’influence en France qu’ailleurs ? Sa nature non-eugéniste est elle à l’origine de la place qu’elle occupe aujourd’hui dans la psychiatrie française ?
Concernant les possibilités de guérison, les psychiatres de l’époque peinaient beaucoup. Leurs tentatives étaient souvent hasardeuses et les guérisons rarement explicitées. Leur pharmacopée était par ailleurs très réduite (les neuroleptiques n’apparaîtront que dans les années 50). L’electro-choc qui apparaît dans les années 40 est utilisé de manière complètement empirique.
Tous ces éléments contribuaient à faire du fou un poids mort et finalement, beaucoup acceptèrent sans doute inconsciemment qu’assurer leur survie n’était pas « prioritaire».
Les mentalités ont-elles vraiment changé ? N’est-ce pas plus simple de désigner un responsable que de s’interroger sur la place des malades mentaux dans la société ?
Edouard

L’hécatombe des fous
Isabelle von Bueltzingsloewen
2007

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Sherlock

 

La série est diffusée depuis un certain temps sur ma chaîne fétiche, mais je n’avais pas encore regardé. C’est chose faite depuis jeudi soir avec l’adaptation d’un classique de chez classique : le chien des Baskerville.

Le titre de l’épisode était en fait « les chiens des Baskerville », la couleur est annoncée dès le début, on n’est pas dans une énième adaptation du roman de Conan Doyle, les inconditionnels de sauce victorienne en seront pour leurs frais.

Ce n’est pas non plus une parodie, mais plutôt une ripolinade (vous ne le connaissiez pas celui-là ?) du mythe du célèbre détective-opiomane. Pour tout dire, je n’ai jamais beaucoup accroché avec Sherlock Holmes. Trop mégalo pour ne pas être énervant. J’ai toujours trouvé ses capacités déductives insupportables, ne nous laissant aucun espoir de trouver la clef du mystère.

Je pense qu’un bon auteur de romans policiers doit donner au lecteur le sentiment qu’il va peut-être résoudre l’énigme seul tout en faisant le nécessaire pour qu’il n’y arrive pas. Or, Conan Doyle semble nous dire éternellement « même pas en rêve ». J’aime bien aussi les polars dans lesquels l’enquête est un prétexte…enfin, il fallait bien poser les bases du roman policier et les aventures de Sherlock Holmes ont incontestablement alimenté les fondations du genre.

Bref, il fallait un sérieux ravalement et cette série britannique relève le défi haut la main. Tout ce déroule au XXIe siècle. Sherlock est toujours accompagné de l’inséparable docteur Watson, mais, loin du rôle de faire valoir dans lequel Conan Doyle le cantonnait, il apporte a son ami le soutien médical dont il a cruellement besoin.

En effet, plus que jamais, le grand détective apparaît comme un grand malade.
La consommation d’opium étant réglementée depuis 1912, il s’est aujourd’hui rabattu sur la cigarette. Cette addiction ne semble cependant pas être à l’origine de sa «maladie». S’il continue a user de ses talents déductifs incroyables, ce n’est plus pour nous épater, pour regarder le monde avec dédain, mais parce qu’il ne peut pas faire autrement. Il porte ses capacités comme un superpouvoir dont il doit bien faire quelque chose : c’est un peu le détective malgré lui. Forcément, j’ai beaucoup plus d’affection pour ce Sherlock que pour celui des origines.

Sinon, l’intrigue mise au goût du jour est bien sympa, teintée comme il se doit de scènes bien flippantes. Le méchant est bien méchant et le monstre délicieusement monstrueux. Les gardiens des dogmes fondateurs y auront même trouvé leur compte grâce à la « so gothic » lande accidentée du Dartmoor avec son brouillard, ses silhouettes fantomatiques, ses cris effroyables, ses cachettes et ses bruyères.

À suivre…

Edouard

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