Péchés capitaux

Que ceux qui peuvent citer les sept péchés capitaux sans réfléchir lèvent le doigt. Pour ma part, je ne connais que ceux que je pratique régulièrement. Les voici in extenso, tels que cités par le vieux Jim:

Orgueil, Avarice, Envie, Luxure, Gourmandise, Colère, Paresse.
Il y ajoute un huitième: Violence.

Ce dernier roman de Jim Harrison, décédé en mars 2016, me laisse un peu sur ma faim. On ne voit pas trop où il veut en venir, avec cette histoire tirée par les cheveux, d’une famille de tarés qui sème la terreur dans le Nord Michigan. L’inspecteur à la retraite Sunderson, que les lecteurs connaissent depuis ‘Grand Maître’, reprend du service. Amateur obsessionnel de petits culs et de pêche à la truite, il vit dans le regret de son divorce, conséquence de ses frasques alcoolo-amoureuses.
Certes, Big Jim a gardé son ton unique et sa paillardise (inutile de préciser ses péchés préférés). On pourrait a posteriori deviner une sorte de testament personnel. Mais cela, il l’avait fait de façon plus maîtrisée, et non romancée, dans son magistral ‘En Marge’ (Off the side).

So long, Jim!

Guy

Péchés capitaux ((The Big Seven)

Jim Harrison

Flammarion – 350 p.

Karoo

Voilà le livre le plus pessimiste que j’ai lu en 2015.

Saul Karoo est un menteur pathologique. Il biberonne à la vodka, et évolue dans le milieu du cinéma de Hollywood. Il est ‘script doctor’, un métier consistant à adapter les scénarios des (rares) bons films afin d’en faire des copies parfaites pour le spectateur lambda des salles obscures. Sa vie conjugale est à l’avenant de son travail, jusqu’au jour de sa rencontre avec une actrice de troisième catégorie. Il décide d’en faire une star, et tout va virer au cauchemar.

Pourquoi en parler, si cette histoire est aussi dramatique? Simplement parce que l’auteur, un immigré yougoslave, a ce qu’on pourrait appeler de la patte. Né en 1942, il est décédé en 1996 d’une crise cardiaque (1996-1942 = 54 ans). Selon nos critères, un homme jeune encore.
Il était scénariste et dramaturge. Donc parfaitement connaisseur du milieu qu’il décrit.
Et donc intoxiqué au point d’y perdre la vie.

Quand je vois défiler les marionnettes sur les marches de la Croisette à Cannes, je repense au malheureux Karoo. Restons discrets, voilà un excellent élixir.

Amitiés, sur la pointe des pieds,

Guy

 

Karoo- Steve Tesich – Points

Instrument des ténèbres

Bouleversante alchimie entre Barbe, née à la fin du XVIIe siècle en France et Nadia, vivant aux États-Unis dans un XXe siècle finissant. Ce qui fait le lien entre les deux femmes, c’est l’écriture. En effet, Nadia est écrivain et Barbe: un de ses personnages.

Ce livre, dont je n’avais jamais entendu parler, mais qui avait dû faire un certain bruit à l’époque, puisqu’il a reçu plusieurs prix en 1996 et 1997, est une prouesse à plusieurs titres.

Historiquement, la retranscription du monde de Barbe est fascinante. J’ai toujours du mal à imaginer un système de représentation dépourvu de tout socle scientifique, un monde dans lequel tout phénomène est interprété à la lueur de superstitions plus ou moins influencées par la religion chrétienne, seul référentiel officiellement valable. Quand elle pointe le bout de son nez, à travers une médecine rudimentaire ici, la science est vue avec réserve. Elle reste un ensemble de pratiques douteuses. Les paysans y reconnaissent une odeur de soufre qui ne vient d’on ne sait où : « il vaut mieux pas savoir ». C’est cette société sans « Lumières » qui fera de Barbe une sorcière, elle qui n’avait pourtant connu d’autres démons que sa condition de femme sans attache.

On pouvait s’y attendre, c’est tout d’abord par le biais de l’intimité féminine que Barbe et Nadia se rejoignent. Barbe n’a peut être pas été inventée de toute pièce et Nadia a sans doute trouvé durant son séjour dans le Massif central, des documents officiels concernant des femmes qui auraient très bien pu être Barbe. Toutefois, on s’en rend rapidement compte, Nadia a mis beaucoup d’elle dans Barbe, peut-être plus qu’elle ne l’aurait voulu.

Ce que met Nadia dans Barbe lui échappe en effet partiellement, tout comme ce qu’elle met d’ailleurs dans le reste de l’ouvrage. Nancy Huston nous plonge ainsi dans les ténèbres de la création littéraire. Nadia dialogue avec un « autre » fantomatique qu’elle nomme « daîmon ». Il est sa muse, son inspiration, sa plume, son mentor, son bourreau. Daîmon fait remonter toutes ces choses enfouies dans l’inconscient de Nadia, tous ses souvenirs qu’elle voulait oublier et qui lui explosent à la figure, tous ses vrais morceaux d’existence qui se retrouvent dans chaque personnage, dans chaque animal, dans chaque arbre et jusque dans le ciel de la campagne française, un peu comme si l’histoire de Barbe n’était en définitive qu’une vision kaléidoscopique de celle de Nadia.

Les relations entre les deux consciences de l’écrivain s’enveniment rapidement. Le récit de l’histoire de Barbe finit ainsi par devenir le reflet d’une lutte intérieure entre Nadia et daîmon. L’issue restera incertaine jusqu’à la fin, mais Nadia finira tout de même par s’imposer. Tout d’abord indigné par la ruse de Nadia, daîmon finit par reconnaître sa défaite. Libéré, s’étant affranchi de toutes contraintes, de tout déterminisme, l’écrivain va maintenant pouvoir voler de ses propres ailes. Contre toute logique, contre toute vraisemblance, il sauvera in extremis la pauvre Barbe vouée à une mort certaine, se sauvant lui-même par la même occasion. C’est maintenant le seul maître à bord.

Texte: Édouard

Illustration: Magali

Instrument des ténèbres

Nancy Huston

1996

La Fille du Train

Un coup dans l’eau pour une jeune auteure anglaise.
Le thème semblait pourtant prometteur.
Une jeune employée prend deux fois par jour un train de banlieue , et chaque jour elle voit en passant un couple dans une maison au bord de la voie.
Elle leur donne un nom, et affabule un histoire digne d’un roman de gare (de circonstance).
Un jour l’homme est remplacé par un autre.
Aurait-il été viré??

Pour ceux qui auraient envie de se nourrir de ce salmigondis, je ne vais pas déflorer le sujet.
Il y aura du sang, un peu de sexe, un suspense -euh- artisanal, des longueurs et des langueurs, et une fin que j’ai déjà oubliée.
Une phrase récurrente traverse le livre de bout en bout: Je suis désolé(e) qui doit s’exprimer en langue anglaise par ‘I am sooo sorry’.

Par curiosité, je suis allé voir à quoi ressemble la prénommée Paula: jeune, grassouillette, bavarde, dans une petite vidéo à déguster sur Babelio.
Elle tient le crachoir devant un public de midinettes, parmi lesquelles on distingue au premier rang deux hommes pathologiquement obèses.

Heureusement, il existe en Grande-Bretagne d’autres auteurs. Sinon, je voterais pour le Brexit.

Amitiés de cheminot,

Guy

La Fille du Train

Paula Hawkins

Livre audio

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Cendrillon

Du même auteur, j’avais lu l’an dernier L’amour et les forêts, qui m’avait épaté.

On y trouve déjà le brillant styliste et les connaissances encyclopédiques de ce jeune cinquantenaire.

Ce roman foisonnant ne se raconte pas.
Les personnages masculins sont des avatars de l’auteur, qui se met également en scène.
Il y parle de littérature (bien sûr), de poésie, d’amour, de danse classique, de décadence, d’économie de marché
(sa description de jeunes traders comme Jérome Kerviel est prémonitoire).
Et Cendrillon? C’est lui et sa femme Margot qu’il idolâtre encore après 20 ans de mariage.

Reinhardt est à l’aise partout, il n’a pas encore écrit son dernier mot…

Guy

Eric Reinhardt – 2007- Poche – 632 p.

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Le héros discret

Il reste quelques semaines avant la fin des vacances. Pour ceux d’entre vous qui auront la chance de partir, je recommande chaudement ce superbe roman du non moins superbe Mario Vargas Llosa, prix Nobel de Littérature 2010.
L’histoire se passe à Piura, ville du nord du Pérou, et à Lima , la capitale. À Piura, Felicito Yanaqué, patron d’une entreprise de transport reçoit des lettres signées d’une petite araignée: la mafia offre de le ‘protéger’ contre paiement. Il refuse catégoriquement, et en subira les conséquences.
Le héros discret, c’est lui. À Lima, Ismaël, patron d’une compagnie d’assurances, est menacé par ses deux jumeaux de fils, qui n’attendent que sa mort pour dilapider sa fortune. Il trouvera la parade, avec l’aide de son ami Rigoberto, avocat et honnête homme (!)
Comme souvent chez Vargas, les chapitres alternent les deux histoires, pour finir en feu d’artifice. L’auteur mène ses personnages et le lecteur par le bout du nez. Le style est superbe, le livre est passionnant de bout en bout. Les deux flics de service sont feuilletonesques à souhait, on tourne les pages avec le sourire aux lèvres.
Les méchants jumeaux seront punis, les mafieux aboutiront en prison, et la morale sera sauvée de justesse. Moins sérieux que « La fête au bouc », ou « Le rêve du Celte », ce livre témoigne d’une maîtrise littéraire et d’un humour dignes des plus grands.
Amitiés hypnotisées,
Guy.
Mario Vargas Llosa
Gallimard – 479 p.

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L’Amour et les Forêts

L’auteur reçoit un jour une lettre d’une lectrice voulant le rencontrer . De tempérament réservé, il hésite, mais finit par donner rendez-vous à Bénédicte Ombredanne. Celle-ci lui raconte sa vie, et notre écrivain n’en sortira pas indemne, le lecteur non plus.
Un livre très fort, totalement maîtrisé.
Cette femme, agrégée de lettres, mal mariée avec un pervers narcissique, rêve sa vie plus qu’elle ne la vit. Un jour elle tente le tout pour le tout et fait la connaissance d’un homme sur un site de rencontres. Elle vivra avec lui un après-midi de bonheur intense. Il lui faudra en payer le prix fort.
En plus de ses qualités littéraires et poétiques, ce livre extrêmement bien documenté fait passer le lecteur par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel grâce – si j’ose dire – à la description du harcèlement conjugal dans toute son horreur.
Une scène d’anthologie: la leçon de tir à l’arc donnée à Bénédicte, avec toute sa charge sensuelle et symbolique.
Un chef d’œuvre, par un écrivain jeune encore (né en 1965).
Amitiés médusées,
Guy.
Éric Reinhardt – NRF Gallimard – 366 p.

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Gemma Bovery

Martin (Fabrice Luchini) a repris la boulangerie de son père en Normandie après avoir côtoyé les milieux littéraires parisiens pendant un certain nombre d’années. Il mène depuis 7 ans une petite vie paisible avec sa femme et son fils, un ado mal dégrossi, lorsque débarque un jeune couple d’Anglais : Charles et Gemma Bovery.

Quatre ans après Tamara Drewe, Gemma Aterton revient dans une variation autour de la littérature. Alors qu’elle campait il y a quatre ans, une bombe sexuelle venant taquiner les hormones d’un troupeau de vieux écrivains retirés dans la campagne anglaise pour y trouver l’inspiration, la voilà dans la peau d’une Anglaise un peu moins sexy, mais toujours aussi belle, venue titiller non seulement les hormones, mais aussi l’imagination d’un vieux bobo parisien exilé au fin fond de la campagne normande et qui ne s’est jamais vraiment fait à sa nouvelle vie (on le voit écouter France Culture en pétrissant la pâte à pain).

Certes, Martin est beaucoup plus vieux que Gemma et de plus, parle très mal anglais, mais il reste tout de même un homme. Alors, il lui parle du pays, de leurs chiens, lui montre comment on fabrique le pain…en espérant plus ou moins consciemment que son pouvoir de séduction puisse produire quelques effets sur sa jeune voisine. Sa femme, qui voit son manège et qui n’a aucun doute concernant ses capacités à parvenir à ses fins, s’en amuse et le taquine.

Mais Martin est aussi un passionné de littérature pour qui la vague homophonie entre le nom de la jeune femme et celui de la célèbre héroïne de Flaubert ne peut pas être un hasard. C’est aussi pour lui un moyen inespéré de retrouver son monde avec une Emma en chair et en os.
Ayant lu « madame Bovary » beaucoup trop jeune, sans avoir la maturité qui m’aurait permis d’en comprendre toute la profondeur, il ne m’en reste qu’un souvenir imprécis et il est probable que quelques allusions au roman m’aient échappé.

Quel rapport entre Gemma et Emma ? Gemma est une belle jeune femme, aux mœurs un peu légères et visiblement pas toujours très bien dans sa tête. Est-ce suffisant pour en faire une Bovary ? Je ne sais pas, si un médium pouvait faire revenir Flaubert, ce serait intéressant de lui poser la question. Quoi qu’il en soit, Martin reste persuadé que, de par son nom et de par son mode de vie, la jeune femme est nécessairement engagée dans un déterminisme implacable qui la mènera à la fin tragique d’Emma Bovary. En preux chevalier, il se donne pour mission de remettre la jeune femme dans le droit chemin afin de conjurer le sort. Il commence par lui offrir le roman qu’elle accepte avec un sourire poli et qu’elle lit ou essaie de lire, un peu intriguée par son homophonie avec l’héroïne. Elle dira « il ne se passe rien, mais on a quand même envie de continuer ». Martin surveille ensuite les faits et gestes de la jeune femme qui a un amant, un jeune fils de famille qui ne se prénomme pas Rodolphe, mais Hervé. Qu’à cela ne tienne, ce détail ne décourage pas Martin qui continue à suivre sa protégée. De toute façon, aujourd’hui, plus grand monde s’appelle Rodolphe.

Je ne vous raconterai bien entendu pas la fin, mais elle est plutôt bien ficelée. Bref, un bon moment de cinéma avec des acteurs qui semblent tous bien s’amuser. Rafraîchissant.

Edouard

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Némésis

Présenté par Philip Roth comme son dernier roman, celui-ci m’a laissé sceptique et déçu.
Été 1944.
Les troupes américaines ont débarqué sur les côtes normandes.
Bucky Cantor est réformé à cause de sa mauvaise vue.
Dans le quartier juif de Newark, il fait merveille comme moniteur sportif.
Les gamins l’adorent, il a toutes les qualités d’un meneur.
Quand une épidémie de poliomyélite se déclare, il continue ses animations, malgré la contagion.
Sa promise, la belle Marcia, le supplie de la rejoindre dans un camp de vacances
Ce qu’il finit par accepter, malgré un terrible sentiment de culpabilité.
Quand l’épidémie se déclare dans le camp, il prendra sur lui la responsabilité de l’introduction du virus.
Atteint à son tour par la maladie, il rompt avec Marcia, et s’enfonce dans la solitude.
Némésis, c’est la déesse grecque de la justice.
La religion judéo-chrétienne a fait de la culpabilité son fonds de commerce.
Le péché originel…
Déception de voir le grand écrivain juif arrivé à l’hiver de sa vie nous servir ce genre de cocktail.
On l’a connu paillard, explosif, imaginatif, créatif, hédoniste.
La mèche serait-elle en train de s’éteindre??
Amitiés interrogatives,
Guy.
Philip Roth – Folio – 266 p.

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Réparer les vivants

Présenté par la revue Lire comme la découverte littéraire de ce printemps 2014, ce livre me laisse sur ma faim.
Le terme est faible.
Simon ,victime d’un accident de voiture, se retrouve à l’hôpital en coma dépassé.
Les médecins demandent à ses parents l’autorisation de prélever ses organes pour les greffer.
Je n’aime pas trop les histoires de docteurs, mais cette histoire en vaut bien une autre.
J’ai été agacé par le style prétentieux de la prénommée Maylis.
Cette personne est bien renseignée, elle a même assisté ‘en vrai’ à une greffe cardiaque.
Les salles d’opération n’ont plus de secrets pour elle.
Elle me fait penser à Muriel Barbery (L’élégance du hérisson) qui m’avait fait transpirer en 2009.
Oserai-je employer le terme de style amphigourique ou emberlificoté? Oui.
Les réactions des personnages non comateux: agitées et (hyper)ventilatoires.
J’ai sursauté à plusieurs reprises en lisant ‘mêmement’ (oui,comme George Sand il y a fort longtemps)
L’adverbe, prononcé à voix haute, ferait plutôt penser à une chèèvre.
La scène des trois pizzas m’a semblé particulièrement consternante.
Amitiés chirurgicales,
Guy.
Maylis de Kerangal – Verticales – 281 p.

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